Le pouvoir
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Le pouvoir

Puissance et sens

  1. 128 pages
  2. French
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  4. Disponible sur iOS et Android
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Le pouvoir

Puissance et sens

À propos de ce livre

Le pouvoir est une réalité dont on se méfie, que l'on craint et que l'on combat; il est aussi une réalité que l'on souhaite, pour le renforcer, le transformer ou l'inspirer. Aujourd'hui, dans le cadre de la communication mondialisée, la diversité, la mobilité et parfois la contradiction des attentes à l'égard du pouvoir rendent son interprétation difficile. La question pourrait se résumer ainsi: Quel est le statut du pouvoir dans le contexte de la mondialisation?

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Informations

Année
2008
ISBN de l'eBook
9782368475607

I
Pouvoir et puissance.
L’intĂ©gration dans un ordre

Quand on attend du pouvoir qu’il soit l’émanation et le gardien d’un ordre immuable du monde, que met-on sous le mot « ordre » ?
Au sens Ă©thique, un ordre est une hiĂ©rarchie de valeurs suprĂȘmes Ă  perpĂ©tuer. Nous conservons l’idĂ©e d’un ordre naturel lorsque nous estimons, par exemple, que la santĂ© est absolument supĂ©rieure Ă  la maladie, que la raison est incontestablement prĂ©fĂ©rable Ă  la folie, ou quand nous jugeons qu’il n’est pas « dans l’ordre » qu’un enfant meure avant ses parents. Nous identifions alors ces forces Ă  des valeurs ou Ă  des vertus qui dĂ©signent la pleine activitĂ© d’une puissance en conformitĂ© avec sa fonction : la santĂ© est l’état de puissance des forces qui s’opposent Ă  la maladie ; la raison, l’état de puissance des forces capables de vaincre l’obscurantisme ou l’aveuglement, et la vie est le bien qui s’identifie Ă  la puissance d’ĂȘtre.
Au sens politique, un ordre est l’organisation qui unit les parties d’un tout, d’une mĂȘme communautĂ© s’il s’agit d’une totalitĂ© sociale. L’analogie avec l’organisme est parlante : de mĂȘme que les diffĂ©rentes parties d’un ĂȘtre vivant sont tenues ensemble par la mĂȘme unitĂ© de structure ou la mĂȘme organisation, de mĂȘme les membres d’un mĂȘme peuple, c’est-Ă -dire les familles, les groupes, les mĂ©tiers ou corporations qui le composent sont reliĂ©s par la mĂȘme unitĂ© de collaboration. Le modĂšle organique s’associe Ă  une conception « holiste » du groupe, qui donne la primautĂ© au tout sur les parties1 : primautĂ© de la famille, de l’ethnie, de la sociĂ©tĂ© entiĂšre sur les individus.
Pour un moderne, cette apprĂ©hension du pouvoir qu’il juge prĂ©moderne appartient dĂ©finitivement au passĂ©. Ainsi, dans l’opposition entre les anciens et les modernes (selon Benjamin Constant), entre l’aristocratie et la dĂ©mocratie (chez Tocqueville), entre le holisme et l’individualisme (d’aprĂšs Louis Dumont), la modernitĂ© politique se donne pour mission de dĂ©passer les rĂ©gimes thĂ©ocratiques, qui unissent la loi civile et la loi religieuse, qui identifient le rĂšgne de Dieu Ă  celui de l’État, et de leur opposer le rĂšgne de la libertĂ© dans des institutions faites par les hommes. Toutefois, cette perception diachronique, qui identifie la tradition Ă  un passĂ© dĂ©passĂ©, est aujourd’hui concurrencĂ©e par une perception synchronique, qui constate la cohabitation de conceptions hĂ©tĂ©rogĂšnes du pouvoir : il redevient actuel de tenter de comprendre, de l’intĂ©rieur, le sentiment qui peut lier un individu Ă  un pouvoir thĂ©ocratique. RedĂ©couvrir le prĂ©supposĂ© qui met un individu en Ă©tat de participer, par la mĂ©diation du pouvoir politique auquel il adhĂšre, Ă  l’organisation Ă©ternelle de l’univers, rĂ©clame d’un moderne qu’il fasse retour Ă  une expĂ©rience oubliĂ©e ou refoulĂ©e pour retrouver, par une certaine forme d’empathie, le vĂ©cu d’un lien direct entre l’individu et l’absolu.
Pour refaire mentalement l’expĂ©rience d’une culture de l’ordre, trois repĂšres significatifs sont Ă  prendre en compte : la dimension cosmique de l’ordre transcende les jeux de pouvoir humains ; la hiĂ©rarchie organise l’unitĂ© politique selon des liens moraux ; la puissance n’agit pas par domination, mais par intĂ©gration.

1. La force du juste et la puissance du vrai

Lorsqu’il Ă©nonce : « Il n’est personne qui aime mieux gouverner qu’ĂȘtre gouvernĂ© ; personne ne cĂšde volontairement le commandement Ă  un autre »2, Spinoza parle comme un fondateur moderne de la pensĂ©e du pouvoir, dont l’effort est de reconstituer la genĂšse des raisons de la domination. Mais si l’on rĂ©gresse en deçà du concept moderne de servitude, on peut redĂ©couvrir que la disposition Ă  « servir » peut se concevoir comme une participation et non comme une soumission au pouvoir. À la diffĂ©rence du calcul, qui accepte des raisons de le subir, l’adhĂ©sion ou la foi unissent dans le mĂȘme acte d’obĂ©issance tout Ă  la fois la force et la raison d’exister du pouvoir. « Quelque soumis que fussent les hommes de l’Ancien RĂ©gime aux volontĂ©s du roi, explique Tocqueville, il y avait une sorte d’obĂ©issance qui leur Ă©tait inconnue : ils ne savaient pas ce que c’était de se plier sous un pouvoir illĂ©gitime et contestĂ©, qu’on honore peu, que souvent on mĂ©prise, mais qu’on subit volontiers parce qu’il sert ou peut nuire. Cette forme dĂ©gradante de servitude leur fut toujours Ă©trangĂšre.3 »

Puissance

À la diffĂ©rence entre une soumission calculĂ©e Ă  une contrainte et le sentiment de participer Ă  l’unitĂ© du monde rĂ©pond la distinction entre le concept de pouvoir et celui de puissance. Alors que le terme « pouvoir » dĂ©signe assez clairement la domination d’un groupe sur un autre (pouvoir sur), celui de « puissance » Ă©voque la plĂ©nitude d’une rĂ©alitĂ© qui accomplit dans son ĂȘtre tout ce qu’elle peut ĂȘtre (pouvoir de). Elle est Ă  comprendre comme un pouvoir-ĂȘtre qui ne tire son intelligibilitĂ© d’aucune comparaison, d’aucune relation ni relativisation, mais de soi-mĂȘme en tant que rĂ©alitĂ© en Ă©tat d’accomplir sa potentialitĂ© propre. Le langage ordinaire en garde la trace. La qualification de « grande puissance » peut s’appliquer Ă  un État selon une Ă©valuation comparative (si un tel État entrait en guerre, il ferait la preuve d’une supĂ©rioritĂ© matĂ©rielle militaire incontestable), mais aussi Ă  une rĂ©alitĂ© qui unit tout ce qu’elle peut ĂȘtre Ă  tout ce qu’elle est, parce que son devenir est un dĂ©veloppement rĂ©ussi de ses potentialitĂ©s et que cette « puissance » s’impose comme un cas exemplaire d’une union politique rĂ©ussie entre le souhaitable et le rĂ©alisable.
Historiquement, c’est avec l’Empire romain, qui unit la potestas et l’auctoritas, la force et la lĂ©gitimitĂ©, que naĂźt l’idĂ©e de grande puissance, dont, aprĂšs sa chute, l’Église catholique a recueilli l’hĂ©ritage. Cette puissance peut, bien sĂ»r, ĂȘtre regardĂ©e comme un pouvoir et ĂȘtre qualifiĂ©e de pouvoir thĂ©ologico-politique ; mais cette maniĂšre de juger reste Ă  l’extĂ©rieur du phĂ©nomĂšne si elle ne regarde la foi des croyants que comme un simple instrument du pouvoir dans le but de ramener, en dĂ©finitive, toute politique au mĂȘme dĂ©nominateur commun de la domination d’un groupe sur un autre. Ce faisant, on se borne Ă  enraciner toute puissance dans l’appĂ©tit de pouvoir, Ă  rĂ©duire le pouvoir Ă  la simple maĂźtrise de la force et Ă  prĂ©juger que l’intelligibilitĂ© unique du pouvoir est instrumentale et sanctifie toujours, ultimement, l’utilitĂ©.
Une autre supposition est possible, qui incite Ă  regarder la puissance comme une rĂ©alitĂ© qui se lĂ©gitime elle-mĂȘme de maniĂšre ontologique : ce qui compte alors n’est pas ce qu’elle fait mais ce qu’elle est. Si elle est identique Ă  l’Un, au Tout, Ă  la Justice ou Ă  la VĂ©ritĂ©, alors elle dĂ©passe les jeux de pouvoir des hommes pour leur imposer la hauteur, la grandeur et la majestĂ© de l’incontestable. Dans le registre de la thĂ©ologie, la transcendance de la Puissance suprĂȘme est hors d’atteinte des appĂ©tits de pouvoir, elle est puissance divine au-delĂ  des pouvoirs humains. Ainsi, dire que Dieu est « tout-puissant » donne une idĂ©e ontologique de la puissance divine : la nature divine de la puissance fait coĂŻncider son ĂȘtre et sa raison d’ĂȘtre ; en revanche, affirmer platement que Dieu a « tous les pouvoirs » l’assimile Ă  un tyran simplement humain. La puissance de Dieu se place au-delĂ  de la volontĂ© de pouvoir, au-delĂ  des brigues, des luttes personnelles pour la domination d’un groupe sur un autre. Bossuet, thĂ©oricien de la monarchie absolue, donne ainsi une dimension spirituelle chrĂ©tienne Ă  l’image platonicienne du Roi-philosophe, Ă  la fois puissant et sage : leur puissance venant d’en haut, les Rois « ne doivent pas croire qu’ils en soient les maĂźtres pour en user Ă  leur grĂ© : mais ils doivent s’en servir avec crainte et retenue, comme d’une chose qui leur vient de Dieu et dont Dieu leur demandera des comptes »4. Dans le contexte culturel islamique, cette attribution de la puissance Ă  un ordre du monde et Ă  une organisation des rapports humains, qui dĂ©passe toute mesure humaine, se prĂ©sente Ă©galement comme une maniĂšre de soustraire les individus Ă  un pouvoir simplement humain, aux intĂ©rĂȘts trop humains : « La reconnaissance de Dieu-unique est ce qui produit une libertĂ© individuelle et sociale, puisque cette reconnaissance de Dieu-unique implique l’obĂ©issance exclusive de l’homme Ă  Dieu, c’est-Ă -dire le rejet de toute servitude Ă  l’homme divinisĂ©, qu’il soit colonisateur ou gouverneur autoritaire.5 » On ne saurait rĂ©sumer plus clairement cette transcendance de la puissance divine sur le pouvoir humain, transcendance de l’éternel sur l’universel, de l’absolu sur le relatif : contre le pouvoir de l’Homme qui se prend pour un dieu, la puissance de Dieu se conforme Ă  la sagesse vĂ©ritable : « Parlant du souverain suprĂȘme, Al-FarĂąbĂź insiste d’emblĂ©e sur la fonction commune au souverain-philosophe et au souverain-prophĂšte qui prĂ©sentent tous deux le lien entre les ĂȘtres divins et les citoyens qui n’ont pas un accĂšs direct Ă  la connaissance de ces ĂȘtres.6 »
Une telle vision participe de l’envergure cosmique d’une puissance qui rĂ©intĂšgre la vie des États dans l’organisation globale de l’Univers. On ne peut la comprendre, de l’intĂ©rieur, qu’en renouant avec la conception mĂ©taphysique de l’unitĂ© qui la sous-tend et dans laquelle l’unitĂ© s’identifie Ă  la rĂ©alitĂ©. De mĂȘme que l’unitĂ© d’un corps fait la rĂ©alitĂ© de ce corps, de mĂȘme l’unitĂ© de la CitĂ© constitue toute la rĂ©alitĂ© politique de la CitĂ© ; il ne s’agit pas d’une unitĂ© qui rĂ©sulte d’une recomposition, mais d’une unitĂ© qui prĂ©cĂšde toute division possible, une unitĂ© ontologiquement premiĂšre7, plus rĂ©elle que toute partition, laquelle n’est que le produit de l’esprit humain, des intĂ©rĂȘts humains qui divisent pour comprendre. L’envergure cosmique de la puissance d’unir dĂ©passe le registre de la politique pour l’inclure dans l’unitĂ© plus vaste du monde, elle rĂ©vĂšle une organisation du monde qui nous prĂ©cĂšde, nous dĂ©passe et nous inclut.

Ordre

La puissance est gardienne de la perpĂ©tuation d’un ordre. La RĂ©publique de Platon dessine la figure emblĂ©matique de l’ordre en tant qu’unitĂ© politique hiĂ©rarchiquement constituĂ©e. Il est dans l’ordre naturel de la justice, selon Platon, que les activitĂ©s de l’ñme soient hiĂ©rarchiquement organisĂ©es tout comme les activitĂ©s sociales se rangent naturellement dans un ordre de subordination : « Ne diras-tu pas que la calamitĂ© la plus grande Ă  l’égard de sa propre citĂ© est l’injustice ? – Bien sĂ»r – [
] Le contraire de cette injustice serait donc la justice qui consisterait pour chaque classe, celle des hommes d’affaires, celle du militaire, celle du gardien, Ă  exercer ses propres activitĂ©s.8 » Étant posĂ©e, dans ce contexte que l’on peut dire idĂ©al ou utopique (La RĂ©publique Ă©tant la construction intellectuelle d’une citĂ© parfaitement juste), comme la raison d’ĂȘtre du pouvoir, la justice doit ĂȘtre la force qui est l’ñme de la CitĂ© tout entiĂšre, Ă  l’instar d’une force vitale qui tient ensemble les parties qui composent un organisme, selon une dĂ©marche prĂ©moderne qui veut que le Juste soit fort par lui-mĂȘme au lieu que la justice ne soit que l’acceptation consensuelle de la force. C’est dans la mesure oĂč la totalitĂ© politique forme une unitĂ© absolue et parfaite que l’ordre s’y impose comme une puissance originaire, crĂ©atrice de l’ĂȘtre de la CitĂ© ; l’ĂȘtre du tout n’est matĂ©rialisĂ© que dans son unitĂ©, une unitĂ© que sa parentĂ© avec son modĂšle Ă©ternel contribue Ă  immobiliser9, la tradition jouant le rĂŽle d’image mobile de cette Ă©ternitĂ©.
Karl Popper regarde – et condamne – en moderne cette identification de la justice Ă  un ordre hiĂ©rarchique figĂ© et recelant, Ă  ses yeux, la dangerositĂ© d’un modĂšle qui fait dĂ©river le pouvoir politique d’un Bien absolu, ultime, incontestable. Il y voit une conception « holiste » du pouvoir au sens qu’il donne lui-mĂȘme Ă  ce mot pour qualifier un pouvoir mis au service d’une « Justice totalitaire » qui sacrifie l’individu Ă  la totalitĂ© de la communautĂ©. L’individu doit contribuer de toutes ses forces, physiques, intellectuelles et morales, et cela, jusqu’à l’anĂ©antissement de soi, Ă  la puissance de l’unitĂ© communautaire, Ă  son indĂ©pendance et Ă  son rayonnement dans le monde ; or, ce sacrifice de l’individualitĂ© personnelle est jugĂ© archaĂŻque, rĂ©trograde et potentiellement totalitaire10.
AssurĂ©ment, si l’on se mettait en tĂȘte de fabriquer, Ă  l’époque moderne, un corps politique sur le modĂšle platonicien, on aurait affaire Ă  un pouvoir total qui absorbe la sociĂ©tĂ© dans l’État. Mais la notion prĂ©moderne d’ordre est pourvue d’une signification qui se veut, non pas instrumentale, mais mĂ©taphysique. L’ordre, au sens mĂ©taphysique, n’est pas un ordre moral au sens qui lui Ă©tĂ© donnĂ© par le XIXe siĂšc...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. 4e de couverture
  3. Titre
  4. Copyright
  5. Introduction
  6. I. Pouvoir et puissance. L’intĂ©gration dans un ordre
  7. II. Pouvoir et domination. Le commandement de la loi
  8. III. Pouvoir et processus. La mobilité des influences
  9. Conclusion
  10. Appendice
  11. Bibliographie
  12. Table des matiĂšres
  13. « Le bien commun »
  14. Titres parus dans la mĂȘme collection

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