Bernanos
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Bernanos

Militant de l'Éternel

  1. 128 pages
  2. French
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Bernanos

Militant de l'Éternel

À propos de ce livre

Grand Ă©crivain catholique du XXe siĂšcle, Bernanos est cĂ©lĂšbre pour ses romans. On connait moins son oeuvre de combat: on le prend pour un pamphlĂ©taire d'extrĂȘme droite, alors qu'il a dĂ©noncĂ© sans relĂąche, les totalitarismes, l'hypocrisie bourgeoise des dĂ©vots bien-pensants au nom des valeurs Ă©vangĂ©liques. Il fallait restituer l'itinĂ©raire cohĂ©rent, chrĂ©tien inflexible mais ouvert, de ce styliste qui d'une plume vĂ©hĂ©mente et vivante s'engage dans les grands combats de l'histoire rĂ©cente.

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Informations

Année
2007
ISBN de l'eBook
9782368475638

III
L’identitĂ© française :
patriotisme contre nationalisme

1. Une certaine idée de la France

La France vue du Brésil

Comme souvent chez Bernanos, l’essai le Scandale de la vĂ©ritĂ© s’ancre d’abord dans une mĂ©ditation personnelle sur l’honneur, nĂ©e de sa confrontation dĂ©sespĂ©rĂ©e avec ce qu’il juge ĂȘtre le dĂ©shonneur de la France. Bernanos s’interroge : « La vie vaut-elle plus que l’honneur ? L’honneur plus que la vie ? » et il commente sans vraiment choisir : « Qui ne s’est pas posĂ© une fois la question, ne sait pas ce que c’est que l’honneur, ni la vie1. » Cette question hantera Bernanos presque sur son lit de mort puisqu’il Ă©crit, dĂ©but 1948, Dialogues des carmĂ©lites et meurt en juillet 1948. Or, le manuscrit de ces dialogues Ă©crits pour un scĂ©nario et devenus, grĂące Ă  Albert BĂ©guin, une piĂšce de théùtre, rĂ©vĂšle Ă  quel point ce « mystĂšre de l’honneur » comme il le dĂ©signe dans l’essai de 1939, sans ĂȘtre totalement Ă©clairci bien sĂ»r, ouvre trĂšs progressivement la voie d’un dĂ©passement mystique2. Mais en 1939, l’honneur de Bernanos lui-mĂȘme semble se confondre avec celui de son pays incarnĂ© jadis par Jeanne d’Arc, sous l’égide de laquelle est placĂ© le texte. L’écrivain est convaincu que les accords de Munich, le 30 septembre 1938, ont consommĂ© le dĂ©shonneur de la France. Bernanos est parti au BrĂ©sil pour « cuver sa honte », dira-t-il. Il tient l’honneur pour une valeur insurpassable sans laquelle on ne saurait avoir de lĂ©gitime estime de soi. Tel est bien ce que la France a sans doute perdu car, pour Bernanos, comme pour De Gaulle, celle-ci est une personne dont chaque Français est solidaire. L’interrogation qui l’anime est celle-ci : comment la France peut-elle recouvrer sa « vocation surnaturelle » ? Car, pour l’écrivain, celle-ci est dĂ©finie par ce que Dieu attend d’elle. La rĂ©ponse est contenue dans une formule paradoxale parce qu’elle peut sembler tautologique, alors qu’elle relĂšve d’une vision mystique du lien social et de la patrie : il en appelle aux « survivants dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s de la chrĂ©tientĂ© chevaleresque » pour que « cette seconde chevalerie commence par sauver l’honneur » et comme l’écrivain sait le poids des mots et les dĂ©sordres suscitĂ©s par leur dĂ©voiement, il conclut : « Et puisque le mot lui-mĂȘme a perdu son sens, qu’elle sauve l’honneur de l’Honneur. »

Nationalisme et patriotisme

C’est Ă  partir de cette posture qu’il fait parcourir les Ă©tapes de son interprĂ©tation des Ă©vĂ©nements du XXe siĂšcle, des hommes qui l’ont dominĂ© et qui sont Ă  ses yeux ce qu’on nommerait aujourd’hui des leaders d’opinion : intellectuels, journalistes ou politiques comme Maurras, au premier chef, mais aussi BarrĂšs et JaurĂšs. Sa rĂ©flexion se porte sur le nationalisme, la place du peuple dans la nation et l’identitĂ© française, mais aussi sur la nature des totalitarismes. Il s’en prend de nouveau Ă  Maurras, qu’il accuse de cynisme et de machiavĂ©lisme, car il fait de la patrie un absolu, au-dessus de tout donc, et mĂȘme de l’honneur. Mais, rĂ©torque-t-il, « qui n’est pas sur le plan de l’honneur est au-dessous »3. En outre, Maurras mĂ©connaĂźt la tradition nationale française qui est, selon Bernanos, chrĂ©tienne et toujours hostile Ă  toutes les formes de tyrannie alors que les maurassiens soutiennent les totalitarismes. Leur chef est donc un « homme de 1793 », tandis que PĂ©guy incarne la noble tradition nationale en Ă©tant un « homme de 1789 ». Le royalisme de Bernanos s’ancre dans cette vision d’un roi, rĂ©conciliateur du peuple – ouvriers et paysans – et de la nation, unis dans la ferveur de 1789. Le texte s’envole alors dans la figuration d’une scĂšne fantasmĂ©e satirique et dĂ©risoire, dans laquelle les huissiers pressent avec condescendance les anciens combattants dĂ©sarçonnĂ©s de rentrer sagement chez eux : « Attention, mes enfants ! prenez garde ! enlevez vos godillots ! notre chĂšre France est bien fatiguĂ©e. Ne lui demandez rien. Vous avez soif d’idĂ©al, nous vous fournirons d’idĂ©al. Aux poilus de gauche, la mystique pacifiste. Aux poilus de droite, la mystique nationaliste4. » Le terme de mystique, on l’aura compris, revĂȘt l’acception que lui donne PĂ©guy comme l’idĂ©al fondateur d’une politique. Bernanos rejoint celui-ci pour dĂ©noncer JaurĂšs et Maurras comme deux intellectuels, fourvoyĂ©s dans la politique politicienne, auxquels il oppose aussi Drumont et Lyautey. Il met en avant la patrie contre le nationalisme qu’il avait dĂ©jĂ  fustigĂ© dans Les Grands CimetiĂšres, en se dĂ©fendant d’avoir Ă©tĂ© jamais « national ». Et il s’en prend alors, Ă  la suite de PĂ©guy, Ă  ce monde moderne qui a dĂ©saffectĂ© l’idĂ©e de patrie et dĂ©monĂ©tisĂ© le travail. Il accuse les capitalistes et les bourgeois d’avoir organisĂ© « cette dĂ©saffection gĂ©nĂ©rale du travail qui est la tare la plus profonde, la tare centrale du monde moderne »5.
Bernanos est ramenĂ© Ă  sa rĂ©flexion sur l’identitĂ© française, Ă  la lumiĂšre de l’histoire de France et de celle du christianisme, au moment oĂč il rĂ©side loin de son cher pays et oĂč il est d’une certaine maniĂšre un « dĂ©racinĂ© ». L’essai intitulĂ© Nous autres Français est constituĂ© de plusieurs sĂ©quences et alterne entre une rĂ©flexion philosophique moderne, phĂ©nomĂ©nologique, serions-nous tentĂ© d’écrire, un lyrisme Ă©lĂ©giaque et celui d’un pamphlet tantĂŽt humoristique et tantĂŽt franchement satirique, oĂč il prend Ă  partie de nouveau Maurras et les nationalistes, le fascisme et ses chefs : Franco, Hitler, Mussolini. Le texte est d’une extraordinaire richesse et il sera difficile de faire droit Ă  tout ce qui y est analysĂ© et dĂ©fendu.

Identité individuelle et identité nationale

Ce titre de Nous autres Français fait appel au sentiment d’une commune appartenance mais il exprime moins une sommation qu’une interrogation qu’il convie ses lecteurs Ă  faire leur. Bernanos ne se pose pas en porte-parole d’une communautĂ© mais en partenaire d’un dialogue qu’il poursuit avec lui-mĂȘme dans sa solitude autant qu’avec son lointain et fraternel congĂ©nĂšre. Il ne livre pas une vĂ©ritĂ© prĂ©alablement Ă©tablie qu’il lui appartiendrait de formuler. Si l’on admet avec Paul RicƓur6 que l’identitĂ© se dit toujours par un rĂ©cit ou plutĂŽt par une sĂ©rie de rĂ©cits progressivement rectifiĂ©s, Bernanos cherche ses repĂšres et l’identitĂ© française Ă  travers de minuscules fictions, soit des mĂ©taphores dĂ©ployĂ©es en rĂ©cits par lesquels sa pensĂ©e s’élabore pour lui-mĂȘme autant que pour son lecteur. Celui-ci est invitĂ© Ă  imaginer avec lui, Ă  partager avec lui son expĂ©rience, alors que l’angoisse croĂźt dans ce monde crĂ©pusculaire rĂ©gi par des forces obscures. Celles-ci menacent de prendre le dessus et de livrer l’Europe, sinon l’humanitĂ©, Ă  une inquiĂ©tante et malsaine revanche d’instincts quasi biologiques sur la raison, la volontĂ© libre et la conscience. Visionnaire avant tout, Bernanos ressent, d’abord intuitivement, ces forces nĂ©gatives qui travaillent la nation française, Ă  l’instar de celles qui sont Ă  l’Ɠuvre dans la nation allemande, au moins depuis 1933, date de l’accession de Hitler au pouvoir.
Ce pays, il ne le dĂ©finit plus comme une nature mais comme une terre chargĂ©e d’histoire et de culture, et plus encore comme un peuple, une nation porteuse de valeurs universelles dont tĂ©moignent quelques grandes figures historiques : Jeanne d’Arc, saint Louis. Selon lui, un peuple n’est pas une confuse totalitĂ© d’individus amalgamĂ©s, selon une tradition allemande que Louis Dumont qualifie d’« holiste »7, mais une communautĂ© d’individualitĂ©s fortes, forgĂ©e par la suite des gĂ©nĂ©rations, et non point fondĂ©e sur une composante ethnique ou raciale. Bernanos a lu BarrĂšs avec ferveur dans sa jeunesse, comme du reste une grande partie de sa gĂ©nĂ©ration. Il lui garde un certain respect, mĂȘme si dĂ©sormais il voit en lui le maĂźtre du narcissisme et d’une analyse dissolvante pour l’esprit, le hĂ©raut d’un nationalisme religieux8 qui se substitue au christianisme. Il n’est donc pas surprenant qu’il revienne Ă  BarrĂšs au moment oĂč il s’est volontairement exilĂ©, loin de ses racines et de ses origines. C’est en vertu d’une fidĂ©litĂ© Ă  soi-mĂȘme qu’il est parti.
Dans une courte nouvelle insĂ©rĂ©e dans Journal 1940, il se projette en effet sous les traits d’une vieille bonne qui se sent obligĂ©e de quitter le chĂąteau de ses maĂźtres tombĂ© aux mains d’hĂ©ritiers dĂ©bauchĂ©s et sans scrupule. La vieille domestique part, non sans emporter un paquet de chaussettes Ă  repriser. Ce bref rĂ©cit fonctionne comme un autoportrait9. Bernanos voit donc et entend faire voir dans son Ă©criture une entreprise de ravaudage du monde, et plus particuliĂšrement de l’identitĂ© française, au nom de laquelle il est constamment interpellĂ© au BrĂ©sil. En Ă©crivant, il parvient Ă  prĂ©ciser la raison pour laquelle il a quittĂ© son pays. Ce serait un moyen de se libĂ©rer du sentiment d’un Ă©tau dans lequel la France est prise et de mesurer plus justement ce qui se joue alors Ă  l’échelle de l’Europe. C’est au seuil du troisiĂšme essai qu’il est conduit Ă  s’interroger sur son propre rapport Ă  la terre brĂ©silienne, tentant ainsi de rĂ©gler son compte Ă  la conception barrĂ©sienne du dĂ©racinement :
Je n’ai point perdu mon pays, je ne pourrais le perdre Ă  demi, je le perdrais s’il ne m’était plus nĂ©cessaire. Certaine nostalgie des dĂ©racinĂ©s m’inspire plus de dĂ©goĂ»t que de compassion. Ils pleurent les habitudes perdues, ils geignent sur des moignons d’habitudes encore vifs et sanguinolents. Rien ne fera jamais de moi un dĂ©racinĂ©, je ne vivrais pas cinq minutes les racines en l’air. Je ne serai dĂ©racinĂ© que de la vie10.
Par-delĂ  cette fiĂšre proclamation, on peut dĂ©chiffrer une justification plus rĂ©vĂ©latrice lorsqu’il analyse la nature de son attachement Ă  la terre de France. Il n’invoque pas alors une image organiciste qui donnerait Ă  son enracinement une dimension biologique et darwinienne, comme le montre Dominique Schnapper11 dans son analyse de l’identitĂ© française. Il a recours Ă  l’image vĂ©gĂ©tale de l’arbre qui figurait aussi dans le texte de BarrĂšs : « Tant que je vivrai, je tiendrai Ă  l’enfance et lorsque la sĂšve ne montera plus, toutes les feuilles tomberont d’un coup. »
La dĂ©couverte sur laquelle se clĂŽt ce fragment est bien celle d’une identitĂ©, d’une fusion si essentielle qu’elle n’a besoin d’ĂȘtre ni gĂ©ographique ni matĂ©rielle. Elle ne confĂšre aucune supĂ©rioritĂ© objective Ă  sa terre sur celle des autres : « Il n’y a pas d’orgueil Ă  ĂȘtre français. » La phrase ponctue le texte comme un leitmotiv. Le lieu natal constitue notre identitĂ© et cela seulement lui confĂšre un privilĂšge subjectif.
En revanche, oĂč qu’on soit, la terre est notre support commun ; elle nous relie mystĂ©rieusement Ă  la communautĂ© humaine, mĂȘme lorsqu’elle paraĂźt exclure l’homme. C’est l’expĂ©rience que vit l’écrivain dans ce sertĂŁo brĂ©silien, « terre Ăąpre et nue, terriblement nue sous son linceul de sable ». Les romans font Ă©tat d’une expĂ©rience fondamentale, d’un rapport originaire et structurant Ă  la terre, en dehors de toute rĂ©fĂ©rence Ă  un pays12. Elle dĂ©passe celui de l’attachement Ă  une « mĂšre patrie », terre natale oĂč sont enterrĂ©s les morts, dont nous hĂ©ritons et qui nous ont constituĂ©s. La terre des pĂšres n’est pas pour Bernanos un lieu de dissolution organique, mais celui d’une mystĂ©rieuse et invisible communautĂ©. L’identitĂ© française ne s’inscrit donc ni dans un paysage, ni dans un terroir, ni dans le sentiment organiciste de l’appartenance Ă  une terre commune, ni non plus dans une communautĂ© ethnique, mais dans la rĂ©fĂ©rence partagĂ©e Ă  une histoire porteuse de valeurs. La France n’est pas pour Bernanos une entitĂ© morte dont l’histoire nous dĂ©voile la vie. De multiples images et mĂ©taphores la reprĂ©sentent comme une personne. Elle meurt et renaĂźt dans toute sa singularitĂ© avec la naissance et la mort de chaque citoyen. Elle est une totalitĂ© constituĂ©e de la personnalitĂ© de chaque petit Français : vision vitaliste et stĂ©rĂ©oscopique, sans dimension totalitaire : « Car mon pays est ...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. 4e de Couverture
  3. Titre
  4. Copyright
  5. Introduction
  6. I. L’homme de tradition et l’insurgĂ©
  7. II. Les insurrections d’une conscience libre
  8. III. L’identitĂ© française : patriotisme contre nationalisme
  9. IV. L’angoisse face à l’histoire
  10. Conclusion
  11. Table des matiĂšres
  12. Titres parus dans la mĂȘme collection

Foire aux questions

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