« Aucun philosophe n'a seulement influĂ© sur les mĆurs de la rue oĂč il demeurait ». Voltaire.Il prĂŽnera inlassablement la tolĂ©rance comme seul remĂšde au fanatisme dans un monde divisĂ© par la multiplicitĂ© des sectes et des croyances. Surtout il saluera en l'Ćuvre de Beccaria l'aurore d'une justice profondĂ©ment renouvelĂ©e selon les principes de la philosophie.

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Ă propos de ce livre
II
Lâhorreur
« On rougit dâĂȘtre homme »
Il est impossible dâĂ©tudier le rapport de Voltaire Ă la justice sans penser Ă la religion, il est inconcevable dâaborder les affaires judiciaires des annĂ©es 1760 sans les replacer dans le contexte de la campagne contre lâinfime. Câest dans une lettre Ă dâAlembert datĂ©e du 7/8 mai 1761 que lâexpression devenue proverbiale « Ăcraser lâinfĂąme » apparaĂźt pour la premiĂšre fois1. Durant six ans elle sera un des lieux communs de la correspondance adressĂ©e aux intimes, en particulier Ă Damilaville, le « frĂšre » trĂšs dĂ©vouĂ©. LâInfĂąme, câest le fanatisme, sous toutes ses formes sans doute, mais plus spĂ©cialement sous sa forme chrĂ©tienne2. Le christianisme a charriĂ© lâintolĂ©rance et Voltaire rĂ©sume son histoire par ce verdict sans appel : « seize siĂšcles de barbarie »3. Or il sent bien que le christianisme manifeste en son temps dâĂ©vidents signes de faiblesse. Les nouveaux monarques de lâEurope sont moins entichĂ©s de religion que leurs prĂ©dĂ©cesseurs, quand ils ne sont pas franchement indiffĂ©rents, Ă lâinstar de FrĂ©dĂ©ric II ou de Catherine de Russie. En outre lâinfluence de lâĂglise de Rome dans les affaires de lâEurope ne cesse de dĂ©cliner. Les JĂ©suites, lieutenants du pape, Ă©taient Ă©troitement associĂ©s Ă la politique dâun Louis XIV, dĂ©sormais leur autoritĂ© est au plus bas ; leur sociĂ©tĂ© sera bientĂŽt dissoute (en 1773). Au Portugal, le marquis de Pombal, autre « despote Ă©clairĂ© », supprime de nombreux ordres religieux cloĂźtrĂ©s. Lâinfluence politique de la religion catholique a donc fortement baissĂ©. Dâun autre cĂŽtĂ© sur le plan strictement dogmatique, lâhistoire critique de la Bible, magistralement instituĂ©e par Spinoza et lâoratorien Richard Simon, donne des insomnies aux thĂ©ologiens orthodoxes qui ne savent plus comment justifier ni la chronologie de lâunivers instituĂ©e par le livre de la GenĂšse, ni les aspects indĂ©niablement barbares de certains passages de lâAncien Testament (le sacrifice de la fille de JephtĂ©, les multiples incestes de Loth, les brigandages de David). Le recours Ă la seule autoritĂ© du texte et au mystĂšre des voies de Dieu ne suffit plus. Le XVIIIe siĂšcle Ă©tant, selon le mot cĂ©lĂšbre de Kant, « le siĂšcle de la critique », il convient que tout se soumette au tribunal de la raison, mĂȘme les textes sacrĂ©s. Quant aux peuples enfin, ils ne sont plus aussi fiĂ©vreux et les transes des convulsionnaires jansĂ©nistes se font de plus en plus rares. Cela ne tient pas simplement au fait que le Roi a interdit lâaccĂšs au cimetiĂšre Saint-MĂ©dard. Que le petit peuple soit mieux nourri est en revanche essentiel : les gens nâont plus besoin dâattendre des miracles et de se rĂ©fugier dans les transes et les convulsions. MĂȘme parmi les multiples sectes qui sont nĂ©es du schisme protestant, la passion nâest plus trĂšs grande. Ă tĂ©moin les Quakers, auxquels Voltaire sâintĂ©resse longuement dans les Lettres philosophiques : ils sont de moins en moins nombreux. « Je ne puis deviner, dit-il, quel sera le sort de la religion des Quakers en AmĂ©rique ; mais je vois quâelle dĂ©pĂ©rit tous les jours Ă Londres »4. Car les fils de ces Quakers, auxquels toute responsabilitĂ© politique est interdite par la loi anglaise, se sont enrichis dans le commerce et ne songent dĂ©sormais quâĂ fuir lâautoritĂ© de leur secte afin de briller dans la sociĂ©tĂ© britannique dont la civilisation devient Ă©clatante.
Bref Voltaire pense que lâheure de lâhallali a sonnĂ© pour le christianisme. Câest pourquoi il Ă©crit durant ces annĂ©es de nombreux textes de critique historique appliquĂ©e Ă la Bible. Dans ces textes, les mĂȘmes thĂšmes reviennent sans cesse tel un leitmotiv. Par exemple ceux-ci : lâAncien Testament nâa aucune valeur de vĂ©ritĂ© ; il est tissĂ© de monstruositĂ©s ; le Nouveau Testament est plein dâextravagances et de sottises ; quant Ă lâĂglise, elle a inventĂ© de toutes piĂšces des dogmes que lâon ne trouverait mĂȘme pas Ă lâĂ©tat de germes dans les textes sur lesquels elle se fonde. Longuement, inlassablement, adoptant souvent le style didactique, Voltaire dĂ©veloppe la mĂȘme argumentation. Ce nâest pas quâil veuille dĂ©truire toute forme de religion. Au contraire il combat lâathĂ©isme quâil considĂšre comme une forme attĂ©nuĂ©e de fanatisme et travaille ardemment Ă promouvoir le thĂ©isme. Le thĂ©iste, adepte dâune religion pure, ne saurait ĂȘtre atteint par le fanatisme. Voici comment Voltaire le dĂ©finit dans le Dictionnaire Philosophique :
« Le thĂ©iste est un homme fermement persuadĂ© de lâexistence dâun Ătre suprĂȘme aussi bon que puissant, qui a formĂ© tous les ĂȘtre Ă©tendus, vĂ©gĂ©tants, sentants, et rĂ©flĂ©chissants ; qui perpĂ©tue leur espĂšce, qui punit sans cruautĂ© les crimes, et rĂ©compense avec bontĂ© les actions vertueuses. Le thĂ©iste ne sait pas comment Dieu punit, comment il favorise, comment il pardonne ; car il nâest pas assez tĂ©mĂ©raire pour se flatter de connaĂźtre comment Dieu agit ; mais il sait que Dieu agit, et quâil est juste. »
Dictionnaire philosophique, art. « Théiste »
Mais la plupart des chrĂ©tiens ne veulent pas sâen tenir Ă cette foi que Voltaire pense universellement prĂ©sente sous lâhabillage chatoyant de la multitude des religions positives. Non, les chrĂ©tiens prĂ©tendent savoir ce quâest Dieu, comment Il agit et ils ont inventĂ©, par le moyen de leurs thĂ©ologiens, des dogmes aberrants, telle la transsubstantiation ou encore lâincarnation. Ces dogmes, dont la structure thĂ©orique est empruntĂ©e Ă la mĂ©taphysique grecque, ne sont pas tant des concepts que des chimĂšres. Ces chimĂšres, brillantes aux yeux du vulgaire, ont fait cristalliser sur elles les rages les plus folles. On finit par tenir Ă lâincarnation du PĂšre Ă©ternel davantage quâĂ ses propres parents ou quâĂ sa propre vie. Au nom de cette croyance jugĂ©e dĂ©lirante on se ferait martyr ou lâon massacrerait ses frĂšres, lâĂ©cume Ă la bouche :
« Cette thĂ©ologie raisonneuse est en mĂȘme temps le plus absurde et le plus abominable flĂ©au qui ait jamais affligĂ© la Terre, sâĂ©crie-t-il. Les nations anciennes se contentaient dâadorer leurs dieux, et nâargumentaient pas ; mais nous autres nous avons rĂ©pandu le sang de nos frĂšres pendant des siĂšcles pour des sophismes. »
Dieu et les hommes [XXVIII, 238]
Cette folie qui sâest emparĂ©e des hommes les fait ressembler à « des tigres » et ces tigres sont sortis de « lâabĂźme des questions inintelligibles oĂč se prĂ©cipite le langage »5. Voltaire est vĂ©ritablement fascinĂ© par la folie furieuse sĂ©crĂ©tĂ©e par le discours thĂ©ologique. Il ne cesse dây revenir, comme si le fanatisme Ă©tait le centre magnĂ©tique de ses pensĂ©es. Dans le Dictionnaire philosophique, pour lâĂ©dition de 1769, 78 articles sur 118 concernent directement, par un biais ou un autre, les religions. Ă lâarticle « Philosophie », qui occupe quatre pages, plus de deux pages et demie sont consacrĂ©es Ă la persĂ©cution religieuse et Ă ses motifs. Dans lâAvis au public sur les parricides imputĂ©s aux Calas et aux Sirven, il ne cesse de sâattacher Ă la question du fanatisme. MĂȘme dans les traitĂ©s oĂč il sâoccupe de questions purement juridiques, il accorde une grande place Ă la dĂ©nonciation du fanatisme. Ă cet Ă©gard, soulignons que câest la grande diffĂ©rence entre Beccaria et lui. Beccaria avait Ă©cartĂ© au paragraphe XXXIX du TraitĂ© des dĂ©lits et des peines les dĂ©lits de nature religieuse â quâil nomme « un genre particulier de dĂ©lits ». Il sâĂ©tait contentĂ© dâun trait dâironie mordante sur « la foule stupide (qui) prenait plaisir Ă ce spectacle » public quâĂ©taient les bĂ»chers oĂč « grillaient les viscĂšres encore palpitants ». Puis il avait dĂ©clarĂ© :
« Je ne parle ici que des dĂ©lits qui sont le fait de lâhomme naturel et qui violent le pacte social, et non pas des pĂ©chĂ©s, dont la punition, mĂȘme temporelle, doit sâinspirer dâautres principes que ceux de la simple philosophie. »
Les « pĂ©chĂ©s » sont lâhĂ©rĂ©sie, la sorcellerie, le blasphĂšme, le sortilĂšge. Il nâen est pas question dans lâouvrage de Beccaria qui, de fait, sĂ©cularise, nous dirions laĂŻcise, la justice. En revanche chez Voltaire ces questions ont droit Ă une place de choix. Aussi cela donne lieu Ă quelques Ă©trangetĂ©s. En voici une : quand il lit le titre de son opus de 1766, Commentaire sur le livre des dĂ©lits et des peines, le lecteur sâattend Ă voir Voltaire reprendre et dĂ©velopper les thĂšmes du jurisconsulte italien. Câest la rĂšgle du genre. Or sur 23 sections, 7 (les § 3 Ă 9 inclus) sont exclusivement consacrĂ©es aux dĂ©lits dâorigine religieuse : § 3 « Des peines contre les hĂ©rĂ©tiques » ; § 4 « De lâextirpation des hĂ©rĂ©sies » etc., dĂ©lits dont Beccaria ne dit mot. Tout se passe comme si Voltaire se situait en deçà de Beccaria. Pour ce dernier, lâaffaire serait entendue : la justice de lâĂtat et les questions religieuses sont distinguĂ©es, par consĂ©quent, un traitĂ© sur la justice pĂ©nale nâa plus Ă tenir compte des prescriptions du droit canon. Il suffit donc dâĂ©carter en une section le droit de lâĂglise catholique et dâannuler la lĂ©gitimitĂ© de toute collusion entre lui et le glaive de la justice des hommes. Certes, Beccaria nâĂ©carte pas entiĂšrement la possibilitĂ© dâune sanction temporelle pour les dĂ©lits strictement religieux, mais il exclut quâelle relĂšve du droit pĂ©nal. Implicitement, il reprend les thĂšses de John Locke : une Ăglise est une sociĂ©tĂ© qui relĂšve du droit privĂ© et « les exhortations, les avis et les conseils sont les seules armes que cette sociĂ©tĂ© doive employer pour retenir ses membres dans le devoir. Si tout cela nâest pas capable de ramener les Ă©garĂ©s, et quâils persistent dans lâerreur ou dans le crime [crime de nature religieuse : hĂ©rĂ©sie, blasphĂšme, etc.], sans donner aucune espĂ©rance de leur retour, il ne lui reste alors dâautre parti Ă prendre quâĂ les Ă©loigner de sa communion. Câest le plus haut degrĂ© oĂč le pouvoir ecclĂ©siastique puisse atteindre ; et toute la peine quâil inflige se rĂ©duit Ă rompre la relation quâil y avait entre le corps et le membre qui a Ă©tĂ© retranchĂ© en sorte que celui-ci ne fasse plus partie de cette Ăglise. »6
Lâexcommunication est donc la seule peine laissĂ©e aux Ăglises. Les principes du droit pĂ©nal, fondĂ©s sur la raison et par voie de consĂ©quence sur la philosophie, ne doivent nullement ĂȘtre au service des sociĂ©tĂ©s religieuses et des exigences de leur droit canon. Mais Voltaire ne considĂšre pas que cette position Ă©tant admise, le problĂšme soit rĂ©solu. Il constate que les Parlements de son pays continuent de juger des affaires qui ne relĂšvent que de la religion (le chevalier de la Barre) ou dans lesquelles la religion prend une grande part (les Calas et les Sirven). Il voir partout le fanatisme Ă lâĆuvre et il nâestime pas inutile de le dĂ©noncer avec vigueur. Aussi disions-nous quâil se place en deçà de Beccaria, car Ă ses yeux le problĂšme de la religion nâest pas rĂ©glĂ©, il est toujours dâune actualitĂ© brĂ»lante et il mĂ©rite une place essentielle dans les traitĂ©s sur la justice :
« Craignons toujours les excĂšs oĂč conduit le fanatisme. Quâon laisse ce monstre en libertĂ©, quâon cesse de couper ses griffes et de briser ses dents, que la raison si souvent persĂ©cutĂ©e se taise, on verra les mĂȘmes horreurs quâaux siĂšcles passĂ©s ; le germe subsiste : si vous ne lâĂ©touffez pas, il couvrira la terre. »
Avis au publicâŠ, « Des suites de lâesprit de parti
et du fanatisme » [XXV, 531]
et du fanatisme » [XXV, 531]
« Le germe subsiste »⊠Voltaire parle souvent du fanatisme en termes mĂ©dicaux. Câest une maladie, une pathologie. Voici comme il le dĂ©finit dans le Dictionnaire philosophique, Ă lâarticle du mĂȘme nom :
« Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fiÚvre, ce que la rage est à la colÚre. »
Lâanalogie proportionnelle met directement le fanatisme en relation avec des dĂ©rangements du corps. Le corps est tordu, convulsĂ© par le transport et la rage : il en va de mĂȘme pour lâĂąme dans le cas du fanatisme. Le fanatisme est la monstruositĂ© spirituelle qui menace dâabolir lâesprit (et, nous le verrons, le corps social) comme le transport menace le corps physique de destruction. Il est remarquable que Voltaire prenne ici le contre-pied dâune tradition tenace, celle qui consiste Ă considĂ©rer lâhĂ©rĂ©sie comme une maladie redoutable qui ronge le corps social, analogue Ă la maladie organique qui ronge le corps humain. Depuis la fin du monde antique cette tradition est Ă lâĆuvre. Elle sera particuliĂšrement ravivĂ©e au XVIe siĂšcle. Par exemple on peut lire dans lâExhortation aux princes (1561) :
« Tout aussi comme au corps humain, lorsque quelque membre est pourri, il le faut dĂ©membrer de bonne heure avant quâil ait jetĂ© son mal plus haut⊠Aussi les sages du monde sont dâavis, que sur le premier abord des nouvelles opinions, il leur faut couper toute broche, par feux, par glaive et par mort : câest assavoir, lorsque le nombre en est encore petit. »
Cette mĂ©taphore de lâhĂ©rĂ©sie comme maladie qui infecte le corps social et lui donne la fiĂšvre ou le menace de gangrĂšne se trouve encore un siĂšcle plus tard chez Locke, dans son Essai sur la tolĂ©rance (1667)7. Le problĂšme est alors de savoir comment traiter la maladie : faut-il dĂ©truire les hĂ©rĂ©tiques dangereux pour lâĂtat comme on coupe un membre du corps ou faut-il employer des mĂ©thodes plus douces ? Mais Voltaire renverse la perspective. La maladie, ce nâest pas lâhĂ©rĂ©sie. LâespĂšce humaine est faible, inconstante, le savoir auquel elle peut prĂ©tendre est fini, limitĂ©. Les bornes sont partout et ce sont plutĂŽt les vĂ©ritĂ©s incontestables qui sont rares et peu nombreuses. Certes il y a les vĂ©ritĂ©s de la gĂ©omĂ©trie, les vĂ©ritĂ©s du droit naturel, les vĂ©ritĂ©s de fait bien constatĂ©es, mais au-delà ⊠il y a les partis et les factions, ce que Voltaire appelle au sens large les sectes, « ralliement du doute et de lâerreur »8. LâhĂ©rĂ©sie est donc un phĂ©nomĂšne naturel. Tout le monde est lâhĂ©rĂ©tique de quelquâun. Vouloir abattre une faction, un parti, une secte, au nom dâidĂ©es guĂšre plus solides que les idĂ©es incriminĂ©es, voilĂ la maladie. Le porteur de germes nâest pas lâhĂ©rĂ©tique, mais le persĂ©cuteur, autrement dit le fanatique.
Or cette maladie guette toujours. Aux yeux de Voltaire, on ne préviendra jamais assez les hommes de ce dont est capable « la rage folle du fa...
Table des matiĂšres
- Couverture
- 4e de couverture
- Titre
- Copyright
- Exergue
- Introduction
- I. Le révélateur
- II. Lâhorreur
- III. Lâaurore
- Ăpilogue
- Bibliographie
- Table des matiĂšres
- Titres parus dans la mĂȘme collection
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