Voltaire
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Le Procureur des LumiĂšres

  1. 128 pages
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Voltaire

Le Procureur des LumiĂšres

À propos de ce livre

« Aucun philosophe n'a seulement influĂ© sur les mƓurs de la rue oĂč il demeurait ». Voltaire.Il prĂŽnera inlassablement la tolĂ©rance comme seul remĂšde au fanatisme dans un monde divisĂ© par la multiplicitĂ© des sectes et des croyances. Surtout il saluera en l'Ɠuvre de Beccaria l'aurore d'une justice profondĂ©ment renouvelĂ©e selon les principes de la philosophie.

II
L’horreur

« On rougit d’ĂȘtre homme »

Il est impossible d’étudier le rapport de Voltaire Ă  la justice sans penser Ă  la religion, il est inconcevable d’aborder les affaires judiciaires des annĂ©es 1760 sans les replacer dans le contexte de la campagne contre l’infime. C’est dans une lettre Ă  d’Alembert datĂ©e du 7/8 mai 1761 que l’expression devenue proverbiale « Écraser l’infĂąme » apparaĂźt pour la premiĂšre fois1. Durant six ans elle sera un des lieux communs de la correspondance adressĂ©e aux intimes, en particulier Ă  Damilaville, le « frĂšre » trĂšs dĂ©vouĂ©. L’InfĂąme, c’est le fanatisme, sous toutes ses formes sans doute, mais plus spĂ©cialement sous sa forme chrĂ©tienne2. Le christianisme a charriĂ© l’intolĂ©rance et Voltaire rĂ©sume son histoire par ce verdict sans appel : « seize siĂšcles de barbarie »3. Or il sent bien que le christianisme manifeste en son temps d’évidents signes de faiblesse. Les nouveaux monarques de l’Europe sont moins entichĂ©s de religion que leurs prĂ©dĂ©cesseurs, quand ils ne sont pas franchement indiffĂ©rents, Ă  l’instar de FrĂ©dĂ©ric II ou de Catherine de Russie. En outre l’influence de l’Église de Rome dans les affaires de l’Europe ne cesse de dĂ©cliner. Les JĂ©suites, lieutenants du pape, Ă©taient Ă©troitement associĂ©s Ă  la politique d’un Louis XIV, dĂ©sormais leur autoritĂ© est au plus bas ; leur sociĂ©tĂ© sera bientĂŽt dissoute (en 1773). Au Portugal, le marquis de Pombal, autre « despote Ă©clairĂ© », supprime de nombreux ordres religieux cloĂźtrĂ©s. L’influence politique de la religion catholique a donc fortement baissĂ©. D’un autre cĂŽtĂ© sur le plan strictement dogmatique, l’histoire critique de la Bible, magistralement instituĂ©e par Spinoza et l’oratorien Richard Simon, donne des insomnies aux thĂ©ologiens orthodoxes qui ne savent plus comment justifier ni la chronologie de l’univers instituĂ©e par le livre de la GenĂšse, ni les aspects indĂ©niablement barbares de certains passages de l’Ancien Testament (le sacrifice de la fille de JephtĂ©, les multiples incestes de Loth, les brigandages de David). Le recours Ă  la seule autoritĂ© du texte et au mystĂšre des voies de Dieu ne suffit plus. Le XVIIIe siĂšcle Ă©tant, selon le mot cĂ©lĂšbre de Kant, « le siĂšcle de la critique », il convient que tout se soumette au tribunal de la raison, mĂȘme les textes sacrĂ©s. Quant aux peuples enfin, ils ne sont plus aussi fiĂ©vreux et les transes des convulsionnaires jansĂ©nistes se font de plus en plus rares. Cela ne tient pas simplement au fait que le Roi a interdit l’accĂšs au cimetiĂšre Saint-MĂ©dard. Que le petit peuple soit mieux nourri est en revanche essentiel : les gens n’ont plus besoin d’attendre des miracles et de se rĂ©fugier dans les transes et les convulsions. MĂȘme parmi les multiples sectes qui sont nĂ©es du schisme protestant, la passion n’est plus trĂšs grande. À tĂ©moin les Quakers, auxquels Voltaire s’intĂ©resse longuement dans les Lettres philosophiques : ils sont de moins en moins nombreux. « Je ne puis deviner, dit-il, quel sera le sort de la religion des Quakers en AmĂ©rique ; mais je vois qu’elle dĂ©pĂ©rit tous les jours Ă  Londres »4. Car les fils de ces Quakers, auxquels toute responsabilitĂ© politique est interdite par la loi anglaise, se sont enrichis dans le commerce et ne songent dĂ©sormais qu’à fuir l’autoritĂ© de leur secte afin de briller dans la sociĂ©tĂ© britannique dont la civilisation devient Ă©clatante.
Bref Voltaire pense que l’heure de l’hallali a sonnĂ© pour le christianisme. C’est pourquoi il Ă©crit durant ces annĂ©es de nombreux textes de critique historique appliquĂ©e Ă  la Bible. Dans ces textes, les mĂȘmes thĂšmes reviennent sans cesse tel un leitmotiv. Par exemple ceux-ci : l’Ancien Testament n’a aucune valeur de vĂ©ritĂ© ; il est tissĂ© de monstruositĂ©s ; le Nouveau Testament est plein d’extravagances et de sottises ; quant Ă  l’Église, elle a inventĂ© de toutes piĂšces des dogmes que l’on ne trouverait mĂȘme pas Ă  l’état de germes dans les textes sur lesquels elle se fonde. Longuement, inlassablement, adoptant souvent le style didactique, Voltaire dĂ©veloppe la mĂȘme argumentation. Ce n’est pas qu’il veuille dĂ©truire toute forme de religion. Au contraire il combat l’athĂ©isme qu’il considĂšre comme une forme attĂ©nuĂ©e de fanatisme et travaille ardemment Ă  promouvoir le thĂ©isme. Le thĂ©iste, adepte d’une religion pure, ne saurait ĂȘtre atteint par le fanatisme. Voici comment Voltaire le dĂ©finit dans le Dictionnaire Philosophique :
« Le thĂ©iste est un homme fermement persuadĂ© de l’existence d’un Être suprĂȘme aussi bon que puissant, qui a formĂ© tous les ĂȘtre Ă©tendus, vĂ©gĂ©tants, sentants, et rĂ©flĂ©chissants ; qui perpĂ©tue leur espĂšce, qui punit sans cruautĂ© les crimes, et rĂ©compense avec bontĂ© les actions vertueuses. Le thĂ©iste ne sait pas comment Dieu punit, comment il favorise, comment il pardonne ; car il n’est pas assez tĂ©mĂ©raire pour se flatter de connaĂźtre comment Dieu agit ; mais il sait que Dieu agit, et qu’il est juste. »
Dictionnaire philosophique, art. « Théiste »
Mais la plupart des chrĂ©tiens ne veulent pas s’en tenir Ă  cette foi que Voltaire pense universellement prĂ©sente sous l’habillage chatoyant de la multitude des religions positives. Non, les chrĂ©tiens prĂ©tendent savoir ce qu’est Dieu, comment Il agit et ils ont inventĂ©, par le moyen de leurs thĂ©ologiens, des dogmes aberrants, telle la transsubstantiation ou encore l’incarnation. Ces dogmes, dont la structure thĂ©orique est empruntĂ©e Ă  la mĂ©taphysique grecque, ne sont pas tant des concepts que des chimĂšres. Ces chimĂšres, brillantes aux yeux du vulgaire, ont fait cristalliser sur elles les rages les plus folles. On finit par tenir Ă  l’incarnation du PĂšre Ă©ternel davantage qu’à ses propres parents ou qu’à sa propre vie. Au nom de cette croyance jugĂ©e dĂ©lirante on se ferait martyr ou l’on massacrerait ses frĂšres, l’écume Ă  la bouche :
« Cette thĂ©ologie raisonneuse est en mĂȘme temps le plus absurde et le plus abominable flĂ©au qui ait jamais affligĂ© la Terre, s’écrie-t-il. Les nations anciennes se contentaient d’adorer leurs dieux, et n’argumentaient pas ; mais nous autres nous avons rĂ©pandu le sang de nos frĂšres pendant des siĂšcles pour des sophismes. »
Dieu et les hommes [XXVIII, 238]
Cette folie qui s’est emparĂ©e des hommes les fait ressembler Ă  « des tigres » et ces tigres sont sortis de « l’abĂźme des questions inintelligibles oĂč se prĂ©cipite le langage »5. Voltaire est vĂ©ritablement fascinĂ© par la folie furieuse sĂ©crĂ©tĂ©e par le discours thĂ©ologique. Il ne cesse d’y revenir, comme si le fanatisme Ă©tait le centre magnĂ©tique de ses pensĂ©es. Dans le Dictionnaire philosophique, pour l’édition de 1769, 78 articles sur 118 concernent directement, par un biais ou un autre, les religions. À l’article « Philosophie », qui occupe quatre pages, plus de deux pages et demie sont consacrĂ©es Ă  la persĂ©cution religieuse et Ă  ses motifs. Dans l’Avis au public sur les parricides imputĂ©s aux Calas et aux Sirven, il ne cesse de s’attacher Ă  la question du fanatisme. MĂȘme dans les traitĂ©s oĂč il s’occupe de questions purement juridiques, il accorde une grande place Ă  la dĂ©nonciation du fanatisme. À cet Ă©gard, soulignons que c’est la grande diffĂ©rence entre Beccaria et lui. Beccaria avait Ă©cartĂ© au paragraphe XXXIX du TraitĂ© des dĂ©lits et des peines les dĂ©lits de nature religieuse – qu’il nomme « un genre particulier de dĂ©lits ». Il s’était contentĂ© d’un trait d’ironie mordante sur « la foule stupide (qui) prenait plaisir Ă  ce spectacle » public qu’étaient les bĂ»chers oĂč « grillaient les viscĂšres encore palpitants ». Puis il avait dĂ©clarĂ© :
« Je ne parle ici que des dĂ©lits qui sont le fait de l’homme naturel et qui violent le pacte social, et non pas des pĂ©chĂ©s, dont la punition, mĂȘme temporelle, doit s’inspirer d’autres principes que ceux de la simple philosophie. »
Les « pĂ©chĂ©s » sont l’hĂ©rĂ©sie, la sorcellerie, le blasphĂšme, le sortilĂšge. Il n’en est pas question dans l’ouvrage de Beccaria qui, de fait, sĂ©cularise, nous dirions laĂŻcise, la justice. En revanche chez Voltaire ces questions ont droit Ă  une place de choix. Aussi cela donne lieu Ă  quelques Ă©trangetĂ©s. En voici une : quand il lit le titre de son opus de 1766, Commentaire sur le livre des dĂ©lits et des peines, le lecteur s’attend Ă  voir Voltaire reprendre et dĂ©velopper les thĂšmes du jurisconsulte italien. C’est la rĂšgle du genre. Or sur 23 sections, 7 (les § 3 Ă  9 inclus) sont exclusivement consacrĂ©es aux dĂ©lits d’origine religieuse : § 3 « Des peines contre les hĂ©rĂ©tiques » ; § 4 « De l’extirpation des hĂ©rĂ©sies » etc., dĂ©lits dont Beccaria ne dit mot. Tout se passe comme si Voltaire se situait en deçà de Beccaria. Pour ce dernier, l’affaire serait entendue : la justice de l’État et les questions religieuses sont distinguĂ©es, par consĂ©quent, un traitĂ© sur la justice pĂ©nale n’a plus Ă  tenir compte des prescriptions du droit canon. Il suffit donc d’écarter en une section le droit de l’Église catholique et d’annuler la lĂ©gitimitĂ© de toute collusion entre lui et le glaive de la justice des hommes. Certes, Beccaria n’écarte pas entiĂšrement la possibilitĂ© d’une sanction temporelle pour les dĂ©lits strictement religieux, mais il exclut qu’elle relĂšve du droit pĂ©nal. Implicitement, il reprend les thĂšses de John Locke : une Église est une sociĂ©tĂ© qui relĂšve du droit privĂ© et « les exhortations, les avis et les conseils sont les seules armes que cette sociĂ©tĂ© doive employer pour retenir ses membres dans le devoir. Si tout cela n’est pas capable de ramener les Ă©garĂ©s, et qu’ils persistent dans l’erreur ou dans le crime [crime de nature religieuse : hĂ©rĂ©sie, blasphĂšme, etc.], sans donner aucune espĂ©rance de leur retour, il ne lui reste alors d’autre parti Ă  prendre qu’à les Ă©loigner de sa communion. C’est le plus haut degrĂ© oĂč le pouvoir ecclĂ©siastique puisse atteindre ; et toute la peine qu’il inflige se rĂ©duit Ă  rompre la relation qu’il y avait entre le corps et le membre qui a Ă©tĂ© retranchĂ© en sorte que celui-ci ne fasse plus partie de cette Église. »6
L’excommunication est donc la seule peine laissĂ©e aux Églises. Les principes du droit pĂ©nal, fondĂ©s sur la raison et par voie de consĂ©quence sur la philosophie, ne doivent nullement ĂȘtre au service des sociĂ©tĂ©s religieuses et des exigences de leur droit canon. Mais Voltaire ne considĂšre pas que cette position Ă©tant admise, le problĂšme soit rĂ©solu. Il constate que les Parlements de son pays continuent de juger des affaires qui ne relĂšvent que de la religion (le chevalier de la Barre) ou dans lesquelles la religion prend une grande part (les Calas et les Sirven). Il voir partout le fanatisme Ă  l’Ɠuvre et il n’estime pas inutile de le dĂ©noncer avec vigueur. Aussi disions-nous qu’il se place en deçà de Beccaria, car Ă  ses yeux le problĂšme de la religion n’est pas rĂ©glĂ©, il est toujours d’une actualitĂ© brĂ»lante et il mĂ©rite une place essentielle dans les traitĂ©s sur la justice :
« Craignons toujours les excĂšs oĂč conduit le fanatisme. Qu’on laisse ce monstre en libertĂ©, qu’on cesse de couper ses griffes et de briser ses dents, que la raison si souvent persĂ©cutĂ©e se taise, on verra les mĂȘmes horreurs qu’aux siĂšcles passĂ©s ; le germe subsiste : si vous ne l’étouffez pas, il couvrira la terre. »
Avis au public
, « Des suites de l’esprit de parti
et du fanatisme » [
XXV, 531]
« Le germe subsiste »  Voltaire parle souvent du fanatisme en termes mĂ©dicaux. C’est une maladie, une pathologie. Voici comme il le dĂ©finit dans le Dictionnaire philosophique, Ă  l’article du mĂȘme nom :
« Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fiÚvre, ce que la rage est à la colÚre. »
L’analogie proportionnelle met directement le fanatisme en relation avec des dĂ©rangements du corps. Le corps est tordu, convulsĂ© par le transport et la rage : il en va de mĂȘme pour l’ñme dans le cas du fanatisme. Le fanatisme est la monstruositĂ© spirituelle qui menace d’abolir l’esprit (et, nous le verrons, le corps social) comme le transport menace le corps physique de destruction. Il est remarquable que Voltaire prenne ici le contre-pied d’une tradition tenace, celle qui consiste Ă  considĂ©rer l’hĂ©rĂ©sie comme une maladie redoutable qui ronge le corps social, analogue Ă  la maladie organique qui ronge le corps humain. Depuis la fin du monde antique cette tradition est Ă  l’Ɠuvre. Elle sera particuliĂšrement ravivĂ©e au XVIe siĂšcle. Par exemple on peut lire dans l’Exhortation aux princes (1561) :
« Tout aussi comme au corps humain, lorsque quelque membre est pourri, il le faut dĂ©membrer de bonne heure avant qu’il ait jetĂ© son mal plus haut
 Aussi les sages du monde sont d’avis, que sur le premier abord des nouvelles opinions, il leur faut couper toute broche, par feux, par glaive et par mort : c’est assavoir, lorsque le nombre en est encore petit. »
Cette mĂ©taphore de l’hĂ©rĂ©sie comme maladie qui infecte le corps social et lui donne la fiĂšvre ou le menace de gangrĂšne se trouve encore un siĂšcle plus tard chez Locke, dans son Essai sur la tolĂ©rance (1667)7. Le problĂšme est alors de savoir comment traiter la maladie : faut-il dĂ©truire les hĂ©rĂ©tiques dangereux pour l’État comme on coupe un membre du corps ou faut-il employer des mĂ©thodes plus douces ? Mais Voltaire renverse la perspective. La maladie, ce n’est pas l’hĂ©rĂ©sie. L’espĂšce humaine est faible, inconstante, le savoir auquel elle peut prĂ©tendre est fini, limitĂ©. Les bornes sont partout et ce sont plutĂŽt les vĂ©ritĂ©s incontestables qui sont rares et peu nombreuses. Certes il y a les vĂ©ritĂ©s de la gĂ©omĂ©trie, les vĂ©ritĂ©s du droit naturel, les vĂ©ritĂ©s de fait bien constatĂ©es, mais au-delà
 il y a les partis et les factions, ce que Voltaire appelle au sens large les sectes, « ralliement du doute et de l’erreur »8. L’hĂ©rĂ©sie est donc un phĂ©nomĂšne naturel. Tout le monde est l’hĂ©rĂ©tique de quelqu’un. Vouloir abattre une faction, un parti, une secte, au nom d’idĂ©es guĂšre plus solides que les idĂ©es incriminĂ©es, voilĂ  la maladie. Le porteur de germes n’est pas l’hĂ©rĂ©tique, mais le persĂ©cuteur, autrement dit le fanatique.
Or cette maladie guette toujours. Aux yeux de Voltaire, on ne préviendra jamais assez les hommes de ce dont est capable « la rage folle du fa...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. 4e de couverture
  3. Titre
  4. Copyright
  5. Exergue
  6. Introduction
  7. I. Le révélateur
  8. II. L’horreur
  9. III. L’aurore
  10. Épilogue
  11. Bibliographie
  12. Table des matiĂšres
  13. Titres parus dans la mĂȘme collection

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Informations

Année
1996
ISBN de l'eBook
9782368476017

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