Rabelais
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Fais ce que tu voudras

  1. 128 pages
  2. French
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Fais ce que tu voudras

À propos de ce livre

Depuis longtemps déjà, la satire d'un droit encombré de procédures paperassiÚres avait placé les personnages de Rabelais sur le chemin d'une loi plus maigre et d'un juge d'équité. Plus de nerf et moins de chair, pourraient dire ces nostalgiques de l'ùge d'or, dont l'économie normative semble faire écho à notre libéralisme politique.

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Informations

Année
1998
ISBN de l'eBook
9782368475621

II
L’institution de la libertĂ©

Description de ThélÚme

Comment concilier l’esprit d’émancipation avec l’exigence de rationalisation du monde ? Comment conjuguer libertĂ© subjective et obligation morale ? En fait, dans le cadre de la loi Ă©vangĂ©lique, la demande de libertĂ© n’est pas une demande de non-droit : il faut concevoir la rĂšgle comme une garantie d’exercice optimal de la dignitĂ© humaine ; autrement dit, passer d’un principe d’interdiction Ă  un principe d’autorisation. DĂšs lors, la loi n’intervient plus comme un instrument destinĂ© Ă  produire de l’obĂ©issance, mais comme l’outil d’une rĂ©gulation des rapports entre des volontĂ©s libres.
Le paradoxe est qu’à ThĂ©lĂšme, ce sont les sujets eux-mĂȘmes qui produisent cette rĂ©gulation, de leur propre initiative. La volontĂ© est la clĂ© de voĂ»te de tout l’épisode. Dans le grec du Nouveau Testament, elle se disait aussi thĂ©lema, le plus souvent pour dĂ©signer le vouloir de Dieu. Le mot apparaĂźt notamment dans le Notre-PĂšre : « Que ta volontĂ© [thĂ©lema] soit faite ». PriĂšre qui, dans la traduction latine qu’en donna Érasme (« Fiat quod vis »), n’est pas sans rappeler le « Fais ce que tu voudras » des ThĂ©lĂ©mites, bien que celui-ci soit encore plus proche de la formule de saint Augustin : « Dilige et fac quod vis » (« Aime et fais ce que tu veux »)1. En fait, on ne comprend rien Ă  ces chapitres si on ne les apprĂ©hende d’abord du point de vue de la libertĂ© chrĂ©tienne conçue, non comme un pur libre-arbitre orientant l’action indiffĂ©remment vers le bien ou le mal, mais comme la rĂ©gĂ©nĂ©ration d’une disposition primitive Ă  la beautĂ© et Ă  la bontĂ©.
Il faut cependant remonter aux sources de l’épisode pour en percevoir tous les enjeux. En fondant la cĂ©lĂšbre abbaye, Gargantua et son moine frĂšre Jean, entendent d’abord instituer un ordre « contrairement Ă  tous les autres ». La fondation procĂšde, par un principe polĂ©mique Ă©vident, Ă  rebours de l’expĂ©rience monastique, tout en conservant le style d’un texte de loi (notamment par ses Item2). Ainsi des trois vƓux rĂ©guliers, il ne subsiste rien :
Item, parce que d’habitude les religieux faisaient trois vƓux, Ă  savoir de chastetĂ©, de pauvretĂ© et d’obĂ©issance, on institua cette rĂšgle que lĂ , on pourrait en tout bien tout honneur ĂȘtre mariĂ©, que tout le monde pourrait ĂȘtre riche et vivre en libertĂ©3.
À la pauvretĂ©, les ThĂ©lĂ©mites opposent leurs richesses, leur goĂ»t des ornements luxueux et tous les raffinements de l’art. Point de mĂ©pris du monde en ces lieux : l’estime de soi s’épanouit dans l’élĂ©gance des costumes et le triomphe de la culture sur les nĂ©cessitĂ©s liĂ©es Ă  la nature. TĂ©moignage de cet ordre retrouvĂ© : l’omniprĂ©sence de la beautĂ©. ThĂ©lĂšme marque un point d’accomplissement esthĂ©tique, Ă  l’image de son architecture Ă©quilibrĂ©e, fondĂ©e sur les principes de symĂ©trie d’un hexagone rĂ©gulier. Le lieu de la volontĂ© libre est aussi le lieu de l’ordre le plus achevĂ© : pour le dire en termes platoniciens – nullement dĂ©placĂ©s ici – le logos s’y montre partout dans l’évidence esthĂ©tique d’un environnement oĂč domine le gĂ©nie de l’homo faber et, Ă  travers lui, la marque du divin dont il est porteur. Toutefois, on n’y mĂ©prise point la chair ; le platonisme de Rabelais reste attachĂ© Ă  l’imaginaire de l’incarnation : il veut voir se rĂ©aliser le verbe et les idĂ©es4.
Le vƓu de chastetĂ© n’est pas mieux observĂ© si on l’étend, comme le voulait la doctrine de l’Église, au cĂ©libat (condition sine qua non d’une vie bonne aux yeux des thĂ©ologiens traditionnels). On sait que les humanistes, aprĂšs Érasme, ont fait beaucoup pour revaloriser l’état de mariage et dĂ©montrer que l’on peut ĂȘtre un bon chrĂ©tien sans se retirer du monde. Si l’on se souvient de la leçon administrĂ©e par Grand-gousier aux pĂšlerins du Gargantua, c’est mĂȘme en s’occupant de sa famille, en travaillant chacun selon sa vocation, et en Ă©levant ses enfants dans l’esprit de l’Évangile que l’on a une chance d’obtenir la protection de Dieu. Pour des raisons analogues, ThĂ©lĂšme sera mixte ou ne sera pas :
Item, parce que dans les couvents de femmes, les hommes n’entraient qu’à la dĂ©robĂ©e, clandestinement, on dĂ©crĂ©ta qu’il n’y aurait pas de femme si les hommes n’y Ă©taient, ni d’hommes si les femmes n’y Ă©taient5.
Mais c’est le vƓu d’obĂ©issance qui est le plus vivement contestĂ©. Il n’est pas inutile de reprendre dans le dĂ©tail l’un des plus fameux passages de cet Ă©pisode pour Ă©clairer les ressorts singuliers de cette libertĂ© retrouvĂ©e :
Toute leur vie était régie non par des lois, des statuts ou des rÚgles, mais selon leur volonté et leur libre arbitre. Ils sortaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand le désir leur en venait. Nul ne les éveillait, nul ne les obligeait à boire ni à manger, ni à faire quoi que ce soit. Ainsi en avait décidé Gargantua. Et leur rÚglement se limitait à cette clause :
FAIS CE QUE TU VOUDRAS,
parce que les gens libres, bien nĂ©s, bien Ă©duquĂ©s, conversant en bonne sociĂ©tĂ©, ont naturellement un instinct, un aiguillon qu’ils appellent honneur et qui les pousse toujours Ă  agir vertueusement et les Ă©loigne du vice. Quand ils sont affaiblis et asservis par une vile sujĂ©tion ou une contrainte, ils utilisent ce noble penchant, par lequel ils aspiraient librement Ă  la vertu, pour se dĂ©faire du joug de la servitude et pour lui Ă©chapper, car nous entreprenons toujours ce qui est dĂ©fendu et convoitons ce qu’on nous refuse.
GrĂące Ă  cette libertĂ©, ils rivalisĂšrent d’efforts pour faire tout ce qu’ils voyaient plaire Ă  un seul. Si l’un ou l’une d’entre eux disait : « buvons », tous buvaient ; si on disait : « jouons », tous jouaient ; si on disait : « allons nous Ă©battre aux champs », tous y allaient6.
Paradoxale libertĂ© que cette disposition Ă  suivre immĂ©diatement le dĂ©sir d’autrui : l’exercice social des nouvelles franchises se situe bien au-delĂ  du principe de rĂ©ciprocitĂ© et d’une limitation mutuelle des volontĂ©s singuliĂšres. Qui aurait dit que l’émancipation conduirait Ă  un conformisme aussi massif ? Il ne s’agit pourtant pas d’obĂ©ir docilement au caprice de quelques-uns : si l’on s’y conforme aussi aisĂ©ment, c’est du fait de sa propre volontĂ© et parce que celle-ci tend personnellement Ă  un bien qui n’est pas d’essence personnelle. En rĂ©alitĂ©, l’idĂ©e maĂźtresse de cet extrait rĂ©side dans la notion d’honneur qui, dans ce contexte, est bien proche de la syndĂ©rĂšse chrĂ©tienne7. Le sujet chrĂ©tien retrouve cette « conscience morale naturelle » qui le lie au divin et le dispose Ă  recevoir la grĂące, dĂšs lors qu’il est libĂ©rĂ© des entraves contre nature qui ligotaient sa volontĂ©. Et tant qu’il n’en est pas dĂ©livrĂ©, cette mĂȘme conscience, pourtant affaiblie par le pĂ©chĂ©, l’incite Ă  rĂ©sister Ă  la discipline et Ă  ses rĂšgles illĂ©gitimes.
De fait, en levant l’hypothĂšque de la contrainte, Gargantua et frĂšre Jean ont libĂ©rĂ© l’énergie bienfaitrice des origines de la crĂ©ation. DĂ©sormais, les ThĂ©lĂ©mites font corps par leur volontĂ© personnelle bienveillante. On comprend avec eux pourquoi l’anthropologie chrĂ©tienne peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme la source majeure de l’individualisme moderne. Les chrĂ©tiens apparaissent bel et bien comme ces hommes qui se reconnaissent collectivement par leur capacitĂ© Ă  communiquer intĂ©rieurement et personnellement avec le divin. C’est pourquoi ils peuvent prĂ©tendre Ă  l’autonomie sans rompre le lien social ni sacrifier au holisme primitif, sans ĂȘtre obligĂ© de choisir entre la radicalitĂ© du renoncement ou la soumission inconditionnelle Ă  l’ordre prosaĂŻque du monde : « L’émancipation de l’individu par une transcendance personnelle, et l’union d’individus hors-du-monde en une communautĂ© qui marche sur la terre mais qui a son cƓur dans le ciel, voilĂ  peut-ĂȘtre une formule passable du christianisme8. » Sauf qu’ici, comme souvent dans les utopies de la Renaissance, le paradoxe est portĂ© Ă  son comble et que le lien social vire Ă  la communion fusionnelle des comportements.
Reste qu’il faut ajouter un bĂ©mol Ă  ce bel enthousiasme. MĂȘme si elle n’est pas cernĂ©e de ces hauts murs qui signalent d’ordinaire les abbayes dans le paysage9, ThĂ©lĂšme n’est pas ouverte Ă  tous. Le prĂ©cĂ©dent extrait en rĂ©serve l’accĂšs Ă  des ĂȘtres libres (par opposition Ă  ceux qui sont prisonniers de la nĂ©cessitĂ© matĂ©rielle, les « mechaniques » comme on disait alors), de haute extracte et intellectuellement capables (c’est le double sens de l’expression « bien nĂ©s »), et enfin dotĂ©s d’une bonne instruction (probablement comparable Ă  celle de Ponocrates). DerniĂšre caractĂ©ristique de cette population – mais pas la moindre : ses dispositions Ă  la conversation, au dialogue.
VoilĂ  qui suffit Ă  exclure la plus grande partie de l’humanitĂ©, y compris dans les rangs de la noblesse oĂč l’instruction n’était pas toujours la chose la mieux partagĂ©e. En somme, si les interdits sont bannis d’un monde oĂč, par la combinaison de la nature, de la naissance et de l’éducation, les hommes ont renouĂ© avec une transcendance personnelle et intĂ©riorisĂ© les notions d’ordre et de bien, il n’en va pas de mĂȘme de ses frontiĂšres oĂč la sĂ©lection est drastique. TĂ©moin la liste d’indĂ©sirables figurant au-dessus du portail de l’abbaye. À l’impeccable santĂ© physique et morale des ThĂ©lĂ©mites rĂ©pondent les vices et les maladies du dehors : hypocrites, bigots, boursouflĂ©s, badauds, cagots, cafards empantouflĂ©s, juristes mĂąchefoins, juges d’officialitĂ©, scribes et pharisiens, usuriers avares, Grippeminauds, cerbĂšres crĂ©tins, vieux chagrins et jaloux, querelleurs, mutins, ectoplasmes, lutins, vĂ©rolĂ©s
 Mais, au fond, il s’agit moins de fustiger le monde extĂ©rieur qui apporte aussi Ă  ThĂ©lĂšme l’essentiel de ses brillantes richesses, que de protĂ©ger un monde intĂ©rieur assiĂ©gĂ© par le mal10. Car il est clair que, dehors, ces hommes et ces femmes qui « interprĂštent l’Évangile en sens agile », seraient persĂ©cutĂ©s.
Au fond, ThĂ©lĂšme n’est presque plus une abbaye, mais le refuge des idĂ©es nouvelles, la « bastille contre l’erreur hostile ». Par sa fondation, s’accomplit une part de la promesse biblique : la restitution d’une volontĂ© bonne et spontanĂ©e, d’un appĂ©tit naturel et innocent dĂ©barrassĂ© des contraintes arbitraires de la vie rĂ©guliĂšre et des diverses corruptions de l’histoire. Dans cet Ă©tat de puretĂ© primitive, les hommes sont Ă  nouveau en Ă©tat de recevoir la grĂące. Par lĂ  mĂȘme, il ne leur est plus nĂ©cessaire de s’astreindre au respect des lois puisqu’ils en ont intĂ©riorisĂ© le sens. Cette coĂŻncidence de la norme et de la volontĂ© libre pourrait s’énoncer d’une autre maniĂšre : les ThĂ©lĂ©mites sont les justes, les Ă©lus Ă  qui il est offert de sortir des consĂ©quences de la Chute. À ThĂ©lĂšme, on est dĂ©jĂ  un peu au-delĂ  de l’histoire.

Le prince, son moine et les Papimanes

Reste que le prince, lui, doit gouverner pour tous et qu’il ne saurait couper en deux le corps de ses sujets. On peut mĂȘme dire que c’est Ă  ThĂ©lĂšme qu’il se montre apparemment le moins. La belle abbaye a-t-elle seulement besoin d’un guide, elle dont le centre n’est pas occupĂ© par un symbole du pouvoir, mais par une fontaine reprĂ©sentant les trois GrĂąces ? Dans un monde sans loi – et en cela bien proche de l’ñge d’or –, le lĂ©gislateur est ipso facto rĂ©duit au chĂŽmage et toute domination privĂ©e de sens. Si ThĂ©lĂšme incarne la fin de l’histoire et le triomphe de la culture sur la contrainte, alors le droit et la souverainetĂ© semblent vouĂ©s Ă  un commun suicide. On peut mĂȘme considĂ©rer que tous leurs efforts n’auront eu pour fin derniĂšre que de rendre possible leur dĂ©mantĂšlement.
Mais il n’est pas aussi Ă©vident que le prince se soit absentĂ© de ThĂ©lĂšme. Non seulement la rĂ©alisation de l’abbaye n’est possible qu’avec son consentement, non seulement la libertĂ© qui y rĂšgne est le fait de sa volontĂ© (« Ainsi en avait dĂ©cidĂ© Gargantua »), mais il prend une part considĂ©rable Ă  sa conception. Il convient de souligner le volontarisme politique nĂ©cessaire pour rendre aux hommes leur disposition naturelle au bien. Il faut rappeler Ă  cet Ă©gard que ThĂ©lĂšme Ă©tait primitivement le projet de frĂšre Jean, et non celui de Gargantua. Au prince, qui souhaitait le rĂ©compenser de ses prouesses guerriĂšres (car la fondation de ThĂ©lĂšme prend place dans l’administration de la justice distributive la plus exemplaire), le moine avait demandĂ© : « Octroyez-moi de fonder une abbaye Ă  mon idĂ©e. »
Mais l’octroi du prince se transforme vite en collaboration, puis en dĂ©cret. Le moine disparaĂźt finalement des chapitres suivants pour ne revenir qu’à la toute fin du livre. Entre-temps, c’est bien Gargantua qui s’accapare la crĂ©ation de l’abbaye. Le moine propose et le prince dispose. Ce qui devait ĂȘtre une antiabbaye Ă  l’image d’un anti-moine se double bientĂŽt d’un Eldorado d’inspiration platonicienne Ă  l’image d’un roi-philosophe. Et en dĂ©pit des sĂ©rieux arguments d’une interprĂ©tation libĂ©...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. 4e de couverture
  3. Titre
  4. Copyright
  5. Dédicace
  6. Exergue
  7. Introduction
  8. I. Le désordre du monde
  9. II. L’institution de la libertĂ©
  10. Conclusion
  11. Bibliographie
  12. Table des matiĂšres
  13. Titres parus dans la mĂȘme collection

Foire aux questions

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