Depuis longtemps déjà , la satire d'un droit encombré de procédures paperassiÚres avait placé les personnages de Rabelais sur le chemin d'une loi plus maigre et d'un juge d'équité. Plus de nerf et moins de chair, pourraient dire ces nostalgiques de l'ùge d'or, dont l'économie normative semble faire écho à notre libéralisme politique.

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PhilosophyII
Lâinstitution de la libertĂ©
Description de ThélÚme
Comment concilier lâesprit dâĂ©mancipation avec lâexigence de rationalisation du monde ? Comment conjuguer libertĂ© subjective et obligation morale ? En fait, dans le cadre de la loi Ă©vangĂ©lique, la demande de libertĂ© nâest pas une demande de non-droit : il faut concevoir la rĂšgle comme une garantie dâexercice optimal de la dignitĂ© humaine ; autrement dit, passer dâun principe dâinterdiction Ă un principe dâautorisation. DĂšs lors, la loi nâintervient plus comme un instrument destinĂ© Ă produire de lâobĂ©issance, mais comme lâoutil dâune rĂ©gulation des rapports entre des volontĂ©s libres.
Le paradoxe est quâĂ ThĂ©lĂšme, ce sont les sujets eux-mĂȘmes qui produisent cette rĂ©gulation, de leur propre initiative. La volontĂ© est la clĂ© de voĂ»te de tout lâĂ©pisode. Dans le grec du Nouveau Testament, elle se disait aussi thĂ©lema, le plus souvent pour dĂ©signer le vouloir de Dieu. Le mot apparaĂźt notamment dans le Notre-PĂšre : « Que ta volontĂ© [thĂ©lema] soit faite ». PriĂšre qui, dans la traduction latine quâen donna Ărasme (« Fiat quod vis »), nâest pas sans rappeler le « Fais ce que tu voudras » des ThĂ©lĂ©mites, bien que celui-ci soit encore plus proche de la formule de saint Augustin : « Dilige et fac quod vis » (« Aime et fais ce que tu veux »)1. En fait, on ne comprend rien Ă ces chapitres si on ne les apprĂ©hende dâabord du point de vue de la libertĂ© chrĂ©tienne conçue, non comme un pur libre-arbitre orientant lâaction indiffĂ©remment vers le bien ou le mal, mais comme la rĂ©gĂ©nĂ©ration dâune disposition primitive Ă la beautĂ© et Ă la bontĂ©.
Il faut cependant remonter aux sources de lâĂ©pisode pour en percevoir tous les enjeux. En fondant la cĂ©lĂšbre abbaye, Gargantua et son moine frĂšre Jean, entendent dâabord instituer un ordre « contrairement Ă tous les autres ». La fondation procĂšde, par un principe polĂ©mique Ă©vident, Ă rebours de lâexpĂ©rience monastique, tout en conservant le style dâun texte de loi (notamment par ses Item2). Ainsi des trois vĆux rĂ©guliers, il ne subsiste rien :
Item, parce que dâhabitude les religieux faisaient trois vĆux, Ă savoir de chastetĂ©, de pauvretĂ© et dâobĂ©issance, on institua cette rĂšgle que lĂ , on pourrait en tout bien tout honneur ĂȘtre mariĂ©, que tout le monde pourrait ĂȘtre riche et vivre en libertĂ©3.
Ă la pauvretĂ©, les ThĂ©lĂ©mites opposent leurs richesses, leur goĂ»t des ornements luxueux et tous les raffinements de lâart. Point de mĂ©pris du monde en ces lieux : lâestime de soi sâĂ©panouit dans lâĂ©lĂ©gance des costumes et le triomphe de la culture sur les nĂ©cessitĂ©s liĂ©es Ă la nature. TĂ©moignage de cet ordre retrouvĂ© : lâomniprĂ©sence de la beautĂ©. ThĂ©lĂšme marque un point dâaccomplissement esthĂ©tique, Ă lâimage de son architecture Ă©quilibrĂ©e, fondĂ©e sur les principes de symĂ©trie dâun hexagone rĂ©gulier. Le lieu de la volontĂ© libre est aussi le lieu de lâordre le plus achevĂ© : pour le dire en termes platoniciens â nullement dĂ©placĂ©s ici â le logos sây montre partout dans lâĂ©vidence esthĂ©tique dâun environnement oĂč domine le gĂ©nie de lâhomo faber et, Ă travers lui, la marque du divin dont il est porteur. Toutefois, on nây mĂ©prise point la chair ; le platonisme de Rabelais reste attachĂ© Ă lâimaginaire de lâincarnation : il veut voir se rĂ©aliser le verbe et les idĂ©es4.
Le vĆu de chastetĂ© nâest pas mieux observĂ© si on lâĂ©tend, comme le voulait la doctrine de lâĂglise, au cĂ©libat (condition sine qua non dâune vie bonne aux yeux des thĂ©ologiens traditionnels). On sait que les humanistes, aprĂšs Ărasme, ont fait beaucoup pour revaloriser lâĂ©tat de mariage et dĂ©montrer que lâon peut ĂȘtre un bon chrĂ©tien sans se retirer du monde. Si lâon se souvient de la leçon administrĂ©e par Grand-gousier aux pĂšlerins du Gargantua, câest mĂȘme en sâoccupant de sa famille, en travaillant chacun selon sa vocation, et en Ă©levant ses enfants dans lâesprit de lâĂvangile que lâon a une chance dâobtenir la protection de Dieu. Pour des raisons analogues, ThĂ©lĂšme sera mixte ou ne sera pas :
Item, parce que dans les couvents de femmes, les hommes nâentraient quâĂ la dĂ©robĂ©e, clandestinement, on dĂ©crĂ©ta quâil nây aurait pas de femme si les hommes nây Ă©taient, ni dâhommes si les femmes nây Ă©taient5.
Mais câest le vĆu dâobĂ©issance qui est le plus vivement contestĂ©. Il nâest pas inutile de reprendre dans le dĂ©tail lâun des plus fameux passages de cet Ă©pisode pour Ă©clairer les ressorts singuliers de cette libertĂ© retrouvĂ©e :
Toute leur vie était régie non par des lois, des statuts ou des rÚgles, mais selon leur volonté et leur libre arbitre. Ils sortaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand le désir leur en venait. Nul ne les éveillait, nul ne les obligeait à boire ni à manger, ni à faire quoi que ce soit. Ainsi en avait décidé Gargantua. Et leur rÚglement se limitait à cette clause :
FAIS CE QUE TU VOUDRAS,
parce que les gens libres, bien nĂ©s, bien Ă©duquĂ©s, conversant en bonne sociĂ©tĂ©, ont naturellement un instinct, un aiguillon quâils appellent honneur et qui les pousse toujours Ă agir vertueusement et les Ă©loigne du vice. Quand ils sont affaiblis et asservis par une vile sujĂ©tion ou une contrainte, ils utilisent ce noble penchant, par lequel ils aspiraient librement Ă la vertu, pour se dĂ©faire du joug de la servitude et pour lui Ă©chapper, car nous entreprenons toujours ce qui est dĂ©fendu et convoitons ce quâon nous refuse.
GrĂące Ă cette libertĂ©, ils rivalisĂšrent dâefforts pour faire tout ce quâils voyaient plaire Ă un seul. Si lâun ou lâune dâentre eux disait : « buvons », tous buvaient ; si on disait : « jouons », tous jouaient ; si on disait : « allons nous Ă©battre aux champs », tous y allaient6.
Paradoxale libertĂ© que cette disposition Ă suivre immĂ©diatement le dĂ©sir dâautrui : lâexercice social des nouvelles franchises se situe bien au-delĂ du principe de rĂ©ciprocitĂ© et dâune limitation mutuelle des volontĂ©s singuliĂšres. Qui aurait dit que lâĂ©mancipation conduirait Ă un conformisme aussi massif ? Il ne sâagit pourtant pas dâobĂ©ir docilement au caprice de quelques-uns : si lâon sây conforme aussi aisĂ©ment, câest du fait de sa propre volontĂ© et parce que celle-ci tend personnellement Ă un bien qui nâest pas dâessence personnelle. En rĂ©alitĂ©, lâidĂ©e maĂźtresse de cet extrait rĂ©side dans la notion dâhonneur qui, dans ce contexte, est bien proche de la syndĂ©rĂšse chrĂ©tienne7. Le sujet chrĂ©tien retrouve cette « conscience morale naturelle » qui le lie au divin et le dispose Ă recevoir la grĂące, dĂšs lors quâil est libĂ©rĂ© des entraves contre nature qui ligotaient sa volontĂ©. Et tant quâil nâen est pas dĂ©livrĂ©, cette mĂȘme conscience, pourtant affaiblie par le pĂ©chĂ©, lâincite Ă rĂ©sister Ă la discipline et Ă ses rĂšgles illĂ©gitimes.
De fait, en levant lâhypothĂšque de la contrainte, Gargantua et frĂšre Jean ont libĂ©rĂ© lâĂ©nergie bienfaitrice des origines de la crĂ©ation. DĂ©sormais, les ThĂ©lĂ©mites font corps par leur volontĂ© personnelle bienveillante. On comprend avec eux pourquoi lâanthropologie chrĂ©tienne peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme la source majeure de lâindividualisme moderne. Les chrĂ©tiens apparaissent bel et bien comme ces hommes qui se reconnaissent collectivement par leur capacitĂ© Ă communiquer intĂ©rieurement et personnellement avec le divin. Câest pourquoi ils peuvent prĂ©tendre Ă lâautonomie sans rompre le lien social ni sacrifier au holisme primitif, sans ĂȘtre obligĂ© de choisir entre la radicalitĂ© du renoncement ou la soumission inconditionnelle Ă lâordre prosaĂŻque du monde : « LâĂ©mancipation de lâindividu par une transcendance personnelle, et lâunion dâindividus hors-du-monde en une communautĂ© qui marche sur la terre mais qui a son cĆur dans le ciel, voilĂ peut-ĂȘtre une formule passable du christianisme8. » Sauf quâici, comme souvent dans les utopies de la Renaissance, le paradoxe est portĂ© Ă son comble et que le lien social vire Ă la communion fusionnelle des comportements.
Reste quâil faut ajouter un bĂ©mol Ă ce bel enthousiasme. MĂȘme si elle nâest pas cernĂ©e de ces hauts murs qui signalent dâordinaire les abbayes dans le paysage9, ThĂ©lĂšme nâest pas ouverte Ă tous. Le prĂ©cĂ©dent extrait en rĂ©serve lâaccĂšs Ă des ĂȘtres libres (par opposition Ă ceux qui sont prisonniers de la nĂ©cessitĂ© matĂ©rielle, les « mechaniques » comme on disait alors), de haute extracte et intellectuellement capables (câest le double sens de lâexpression « bien nĂ©s »), et enfin dotĂ©s dâune bonne instruction (probablement comparable Ă celle de Ponocrates). DerniĂšre caractĂ©ristique de cette population â mais pas la moindre : ses dispositions Ă la conversation, au dialogue.
VoilĂ qui suffit Ă exclure la plus grande partie de lâhumanitĂ©, y compris dans les rangs de la noblesse oĂč lâinstruction nâĂ©tait pas toujours la chose la mieux partagĂ©e. En somme, si les interdits sont bannis dâun monde oĂč, par la combinaison de la nature, de la naissance et de lâĂ©ducation, les hommes ont renouĂ© avec une transcendance personnelle et intĂ©riorisĂ© les notions dâordre et de bien, il nâen va pas de mĂȘme de ses frontiĂšres oĂč la sĂ©lection est drastique. TĂ©moin la liste dâindĂ©sirables figurant au-dessus du portail de lâabbaye. Ă lâimpeccable santĂ© physique et morale des ThĂ©lĂ©mites rĂ©pondent les vices et les maladies du dehors : hypocrites, bigots, boursouflĂ©s, badauds, cagots, cafards empantouflĂ©s, juristes mĂąchefoins, juges dâofficialitĂ©, scribes et pharisiens, usuriers avares, Grippeminauds, cerbĂšres crĂ©tins, vieux chagrins et jaloux, querelleurs, mutins, ectoplasmes, lutins, vĂ©rolĂ©s⊠Mais, au fond, il sâagit moins de fustiger le monde extĂ©rieur qui apporte aussi Ă ThĂ©lĂšme lâessentiel de ses brillantes richesses, que de protĂ©ger un monde intĂ©rieur assiĂ©gĂ© par le mal10. Car il est clair que, dehors, ces hommes et ces femmes qui « interprĂštent lâĂvangile en sens agile », seraient persĂ©cutĂ©s.
Au fond, ThĂ©lĂšme nâest presque plus une abbaye, mais le refuge des idĂ©es nouvelles, la « bastille contre lâerreur hostile ». Par sa fondation, sâaccomplit une part de la promesse biblique : la restitution dâune volontĂ© bonne et spontanĂ©e, dâun appĂ©tit naturel et innocent dĂ©barrassĂ© des contraintes arbitraires de la vie rĂ©guliĂšre et des diverses corruptions de lâhistoire. Dans cet Ă©tat de puretĂ© primitive, les hommes sont Ă nouveau en Ă©tat de recevoir la grĂące. Par lĂ mĂȘme, il ne leur est plus nĂ©cessaire de sâastreindre au respect des lois puisquâils en ont intĂ©riorisĂ© le sens. Cette coĂŻncidence de la norme et de la volontĂ© libre pourrait sâĂ©noncer dâune autre maniĂšre : les ThĂ©lĂ©mites sont les justes, les Ă©lus Ă qui il est offert de sortir des consĂ©quences de la Chute. Ă ThĂ©lĂšme, on est dĂ©jĂ un peu au-delĂ de lâhistoire.
Le prince, son moine et les Papimanes
Reste que le prince, lui, doit gouverner pour tous et quâil ne saurait couper en deux le corps de ses sujets. On peut mĂȘme dire que câest Ă ThĂ©lĂšme quâil se montre apparemment le moins. La belle abbaye a-t-elle seulement besoin dâun guide, elle dont le centre nâest pas occupĂ© par un symbole du pouvoir, mais par une fontaine reprĂ©sentant les trois GrĂąces ? Dans un monde sans loi â et en cela bien proche de lâĂąge dâor â, le lĂ©gislateur est ipso facto rĂ©duit au chĂŽmage et toute domination privĂ©e de sens. Si ThĂ©lĂšme incarne la fin de lâhistoire et le triomphe de la culture sur la contrainte, alors le droit et la souverainetĂ© semblent vouĂ©s Ă un commun suicide. On peut mĂȘme considĂ©rer que tous leurs efforts nâauront eu pour fin derniĂšre que de rendre possible leur dĂ©mantĂšlement.
Mais il nâest pas aussi Ă©vident que le prince se soit absentĂ© de ThĂ©lĂšme. Non seulement la rĂ©alisation de lâabbaye nâest possible quâavec son consentement, non seulement la libertĂ© qui y rĂšgne est le fait de sa volontĂ© (« Ainsi en avait dĂ©cidĂ© Gargantua »), mais il prend une part considĂ©rable Ă sa conception. Il convient de souligner le volontarisme politique nĂ©cessaire pour rendre aux hommes leur disposition naturelle au bien. Il faut rappeler Ă cet Ă©gard que ThĂ©lĂšme Ă©tait primitivement le projet de frĂšre Jean, et non celui de Gargantua. Au prince, qui souhaitait le rĂ©compenser de ses prouesses guerriĂšres (car la fondation de ThĂ©lĂšme prend place dans lâadministration de la justice distributive la plus exemplaire), le moine avait demandĂ© : « Octroyez-moi de fonder une abbaye Ă mon idĂ©e. »
Mais lâoctroi du prince se transforme vite en collaboration, puis en dĂ©cret. Le moine disparaĂźt finalement des chapitres suivants pour ne revenir quâĂ la toute fin du livre. Entre-temps, câest bien Gargantua qui sâaccapare la crĂ©ation de lâabbaye. Le moine propose et le prince dispose. Ce qui devait ĂȘtre une antiabbaye Ă lâimage dâun anti-moine se double bientĂŽt dâun Eldorado dâinspiration platonicienne Ă lâimage dâun roi-philosophe. Et en dĂ©pit des sĂ©rieux arguments dâune interprĂ©tation libĂ©...
Table des matiĂšres
- Couverture
- 4e de couverture
- Titre
- Copyright
- Dédicace
- Exergue
- Introduction
- I. Le désordre du monde
- II. Lâinstitution de la libertĂ©
- Conclusion
- Bibliographie
- Table des matiĂšres
- Titres parus dans la mĂȘme collection
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