Richelieu
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La puissance de gouverner

  1. 128 pages
  2. French
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La puissance de gouverner

À propos de ce livre

A l'heure oĂč notre systĂšme dĂ©mocratique semble avoir perdu la maĂźtrise de lui-mĂȘme et s'interroge sur le sens mĂȘme du pouvoir, Richelieu, homme d'Eglise et d'Etat, nous instruit sur l'origine et la signification de l'aventure politique française.

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Informations

Année
2007
ISBN de l'eBook
9782368474112

VI
Le « systÚme » de Richelieu
Ă  l’épreuve de la durĂ©e :
la monarchie absolue

Paradoxalement, le systĂšme du cardinal subit sa premiĂšre Ă©preuve avec la monarchie absolue. La force de Richelieu tenait Ă  une Ă©trange fusion de l’institutionnalisation et de l’imagination – toujours cette « poudre philosophale » de la royautĂ©. Dans La Campagne avec Thucydide (1922), Albert Thibaudet le dit avec force : « On n’est un homme d’action que si on imagine, de mĂȘme qu’on n’est un homme d’amour que si on cristallise. Sans imagination, sans cristallisation, il n’y a que le spĂ©cialiste bornĂ© et l’animal reproducteur. Mais dans les deux ordres, l’imagination et la cristallisation, si elles sont seules, se dissipent en la mĂȘme fumĂ©e.1 » La politique selon Richelieu est Ă  la fois action et passion ; il lui faut Ă  la fois imagination et cristallisation, renouvellement constant d’énergie et d’inspiration, et capacitĂ© d’institutionnalisation. Aussi le miracle est-il difficile Ă  reproduire.

Renouveler le miracle ?

Lorsque, aprĂšs la mort de Louis XIII (mai 1643), qui suit de peu celle de Richelieu (dĂ©cembre 1642), le Parlement de Paris dĂ©cide de casser le testament du roi et de rendre Ă  Anne d’Autriche le pouvoir de former le Conseil de rĂ©gence selon sa volontĂ©, le magistrat Omer Talon justifie, Ă  sa maniĂšre, cette dĂ©cision par une certaine fidĂ©litĂ© Ă  l’hĂ©ritage politique de Richelieu : le partage du pouvoir de la rĂ©gence, envisagĂ© initialement par Louis XIII, n’est pas souhaitable, « parce que, dit-il, de cette division naissent les factions et les partis ». En prĂ©tendant, par mĂ©fiance envers la reine, fixer avant sa mort et au-delĂ  de sa propre tombe le fonctionnement mĂȘme de sa succession, Louis XIII a fait preuve d’irrĂ©alisme. Mais Mazarin, hĂ©ritier dĂ©signĂ© de l’homme rouge, veille, et entreprend dĂ©jĂ  de placer son action politique sous le signe de son illustre prĂ©dĂ©cesseur. C’est lui qui, en 1648, favorise la publication du Journal de Richelieu, premiĂšre esquisse de ces MĂ©moires qui ne paraĂźtront dans leur totalitĂ© qu’au dĂ©but du XIXe siĂšcle. C’est encore Ă  son initiative, semble-t-il, que paraĂźt, dĂšs 1644 une apologie anonyme de Richelieu intitulĂ©e Le Politique trĂšs-chrĂ©tien ou discours politiques sur les actions principales de la vie de feu Monseigneur l’Éminentissime Cardinal duc de Richelieu. Écrit par un juif espagnol converti au catholicisme, Dom Emmanuel Fernandez de VillarĂ©al, et ornĂ© en sa premiĂšre page d’un frontispice reprĂ©sentant Richelieu sous la devise « Semper Idem », l’ouvrage est dĂ©diĂ© Ă  Mazarin, dĂ©crit comme le disciple et mĂȘme « l’imitateur et l’image tout ensemble ». TrĂšs ouvertement hostile au parti espagnol, l’auteur exalte la figure posthume de l’homme rouge, concluant de maniĂšre trĂšs prosaĂŻque qu’un homme de cette dimension ne peut apparaĂźtre qu’au prix d’un travail de plusieurs siĂšcles et qu’un « PhĂ©nix de la France ne saurait renaĂźtre tous les jours, si ce n’est dans le souvenir et dans la vie des personnes qui l’imitent »  Et « quand un Prince perd un fidĂšle ministre, par une fatalitĂ© ordinaire, il ne doit pas changer ses desseins quand il les trouve avantageux pour son service ». Dans le cas contraire, les ennemis « tĂąchent de brouiller l’État par l’État mĂȘme ». Louis le Juste a donc raison de faire « subsister encore Richelieu dans l’illustre Mazarin et les autres personnes qui Ă©taient chĂ©ries et estimĂ©es d’un si grand ministre ». Sur le mĂȘme ton, le privilĂšge du roi pour la publication du TraitĂ© de la perfection du chrĂ©tien, en 1646, exprimera le vƓu que « ce Royaume qui a ressenti pendant la vie de notre dit Cousin tant d’effets de ses salutaires conseils, profite encore aprĂšs sa mort de ses pieuses et savantes instructions ».
Mais comment faire vivre durablement, et non seulement prolonger Ă  travers un autre cette Ă©nergie politique qui habitait le cardinal ? Comment pĂ©renniser son « systĂšme », autrement qu’en commentant et rappelant sans relĂąche ses principes ? Il est vrai que dans les efforts dĂ©mesurĂ©s que Mazarin doit dĂ©penser pour maintenir l’unitĂ© du royaume pendant les Ă©preuves de la Fronde et de la guerre europĂ©enne, l’ombre de Richelieu fait figure de secours autant que de repoussoir. C’est comme si, avec la mort du cardinal, suivie de peu de celle de Louis XIII, un ressort s’était dĂ©tendu. L’une des plumes favorites de Richelieu, Jean de Silhon – auteur d’un traitĂ©, Le ministre d’État, plusieurs fois augmentĂ© et remaniĂ©, et qui fait un portrait du ministre idĂ©al ressemblant trait pour trait Ă  Richelieu – s’efforcera de mettre ses raisonnements au service de Mazarin. À cet Ă©gard, il publie en 1651 Ă  l’Imprimerie royale la premiĂšre partie d’un curieux traitĂ© qui semble ĂȘtre restĂ© sans suite, et dont le titre relĂšve presque de l’euphĂ©misme : Éclaircissement de quelques difficultĂ©s touchant l’administration du cardinal Mazarin. « Mon dessein, Ă©crit-il, n’est pas de rallumer ici, ce qui ne devait jamais avoir brĂ»lĂ© ; ni de rebrouiller les Esprits, dont la dĂ©sunion et le malentendu ont ouvert cette large source de maux qui a inondĂ© ce royaume. » Au contraire : son espoir est « de voir revenir dans l’État cette bonne intelligence et cette mutuelle conspiration des membres, sans lesquelles il est nĂ©cessaire que le Corps Politique tombe, et avec lesquelles il est malaisĂ© qu’il ne s’augmente ou ne se maintienne ». Mais il ne s’agit pas d’une pure fiction mimĂ©tique. Curieusement, la dĂ©marche habituellement appliquĂ©e Ă  Richelieu est inversĂ©e. Les imperfections de son successeur Mazarin ne sont ni niĂ©es, ni ignorĂ©es. Elles sont simplement relativisĂ©es. LĂ  encore, il est rappelĂ© que des hommes comme Richelieu ne sont pas pour toutes les Ă©poques. Et il est rappelĂ© aussi que les rĂšgnes qui ont prĂ©cĂ©dĂ© celui de Louis XIII n’ont pas Ă©tĂ© exempts d’erreurs ni de faux pas. Seule ressort l’idĂ©e maĂźtresse selon laquelle les ennemis de l’État tirent leur puissance des divisions du pouvoir. La division est « mĂšre de la faiblesse ». L’exigence de clartĂ© doit l’emporter sur ce qui « brouille » les esprits, « brouille » encore l’État avec lui-mĂȘme. C’est avant tout par son ingĂ©niositĂ© diplomatique que Mazarin rĂ©ussit, en dĂ©finitive, Ă  maintenir le rang de la France en Europe et la bonne entente au sein de la maison royale. Mais s’il y parvient, c’est aussi grĂące Ă  la force des principes posĂ©s par son prĂ©dĂ©cesseur.

L’hĂ©ritage trahi ?

On mesure vite, pourtant, Ă  quel point Louis XIV, en dĂ©pit de cette prĂ©sence encore si proche, presque palpable du grand cardinal – et des efforts de propagande dĂ©diĂ©s Ă  sa gloire par Mazarin lui-mĂȘme pour asseoir son propre pouvoir –, s’écarte vite de cette pratique dĂšs sa majoritĂ©, pour exercer le pouvoir de maniĂšre plus solitaire. Dans les MĂ©moires pour l’instruction du Dauphin, il ne cite jamais Richelieu et semble obĂ©ir Ă  une conception plus narcissique de sa propre autoritĂ©. Aussi n’est-il plus question de brandir l’icĂŽne omniprĂ©sente et exaspĂ©rante du grand cardinal. D’ailleurs, ce dernier ne survit-il pas Ă  travers l’Ɠuvre d’institutionnalisation reprise et dĂ©veloppĂ©e par son disciple Colbert, Ă  qui le Roi-Soleil, prĂ©cisĂ©ment pour cette raison, n’épargne pas ses sarcasmes ? Louis XIV, avant de songer Ă  instruire son fils, a d’abord voulu Ă©lever un monument Ă  sa propre gloire. « La France, Ă©crit Charles Dreyss, Ă©diteur de la bonne version des MĂ©moires, pour lui est tout entiĂšre dans un homme : les princes du sang, les ministres, les classes privilĂ©giĂ©es, les gens d’Église mĂȘme sont, comme les plus humbles sujets, Ă  la merci du souverain. ObĂ©ir, et servir de sa personne et de ses biens, voilĂ  le principe pour tous.2 » Les Français ne sont plus ces ĂȘtres de chair au « rĂ©alisme substantiel et charnu » (Albert Thibaudet), ce sont des sujets vouĂ©s Ă  la seule obĂ©issance. Une expression revient : « Toute la terre en inquiĂ©tude ». Certes, la notion d’intĂ©rĂȘt supĂ©rieur est constamment prĂ©sente Ă  l’esprit du grand roi, qui a eu en Mazarin le meilleur des prĂ©cepteurs, mais elle s’identifie Ă  une glorification de sa personne et de son pouvoir propre qui nous Ă©loigne de Louis XIII. L’abandon du systĂšme combinant le pouvoir du souverain et celui du « principal ministre » n’y est pas Ă©tranger. La distinction de Campanella se retrouve ici tout entiĂšre : le gouvernement par les coups d’État, selon les vertus de la « bonne » raison d’État, n’est en vĂ©ritĂ© pas celui de l’absolutisme, version plus extrĂȘme, plus systĂ©mique, plus frontale de la raison d’État3.
Toutefois, le dĂ©veloppement considĂ©rable de l’administration pendant toute la durĂ©e du rĂšgne est bien une autre façon de pĂ©renniser l’hĂ©ritage politique du cardinal. De politique, la puissance de gouverner devient de plus en plus administrative. Une tradition existe et demeure, perpĂ©tuĂ©e par Colbert, Louvois et toute une gĂ©nĂ©ration de grands commis fascinĂ©s par l’entreprise de Richelieu. Elle poursuit son cycle de vie, selon une mĂ©canique entretenue par les hommes. La contestation philosophique ne s’y trompera pas. Dans la fureur persistante avec laquelle Voltaire, des dĂ©cennies aprĂšs sa premiĂšre publication, s’est acharnĂ© Ă  contester l’authenticitĂ© du Testament politique, il faut dĂ©celer, en rĂ©alitĂ©, la sourde rĂ©probation d’une pratique du pouvoir qui place l’autoritĂ© royale, ses relais et les « intĂ©rĂȘts publics », au-dessus de tout. Dans cette optique, les « lits de justice » et autres « Grands Jours » seront autant de « coups d’État » destinĂ©s Ă  rĂ©affirmer une prééminence de plus en plus contestĂ©e, pour des raisons et selon des voies diffĂ©rentes, par l’aristocratie, les parlements, les philosophes.
Mais un ressort est nĂ©anmoins brisĂ©, aprĂšs un « coup de majestĂ© » qui s’avĂšre, celui-lĂ , destructeur : la RĂ©vocation de l’édit de Nantes, en 1685. Louis XIV suit les conseils d’une partie de son entourage et dĂ©cide de rĂ©tablir par la force l’unitĂ© religieuse du royaume, sans comprendre qu’en agissant ainsi, il condamne Ă  terme son unitĂ© politique. Richelieu avait compris que l’ordre du politique, dans le respect de l’ordre du divin, devait admettre la diversitĂ© religieuse pour prĂ©server l’unitĂ© de l’État. Louis XIV, trompĂ© par l’obsession de son propre pouvoir, mais confortĂ© aussi par l’effet stabilisateur de la puissance administrative que ses ministres ont bĂątie, semble oublier cette leçon dĂ©cisive. Il rĂ©sout Ă  sa maniĂšre la contradiction que dĂ©crit Jörg Wollenberg : « Si le pouvoir d’État est dĂ©fini comme issu de la puissance divine, l’unitĂ© de l’État ne peut ĂȘtre assurĂ©e et le Roi de France et son “principal ministre” ne peuvent accomplir leur devoir que s’ils rĂ©tablissent l’unitĂ© catholique du royaume.4 »
La RĂ©vocation, avec tout son train de violences aux personnes et de conversions forcĂ©es, va contribuer Ă  libĂ©rer des mouvements puissants qui dĂ©truisent peu Ă  peu l’unitĂ© du royaume : dĂ©sunion politique, ralentissement Ă©conomique et affaiblissement social provoquĂ©s par l’exil de « ceux de la religion prĂ©tendument rĂ©formĂ©e », Ă©mergence de la philosophie des LumiĂšres qui inscrit le principe de tolĂ©rance dans l’opposition Ă  la monarchie alors que Richelieu avait voulu en faire l’un de ses soutiens
 Tous les efforts de Bossuet, grand thĂ©ologien mais aussi esprit politique, viseront Ă  soutenir cet Ă©lan nouveau demandĂ© Ă  l’Église catholique – ĂȘtre le seul principe d’unitĂ© et « le gardien de l’ordre Ă©tabli ». D’autant que les menaces vont venir du sein mĂȘme du catholicisme. Du jansĂ©nisme, en premier lieu, dont les premiers dĂ©veloppements en France sont contemporains de la guerre de Trente Ans et s’inscrivent directement dans l’opposition Ă  la politique de Richelieu. La doctrine proprement dite de l’évĂȘque d’Ypres, Cornelius Jansenius, est moins en cause que ses dĂ©rivĂ©s politiques et sociaux qui vont inquiĂ©ter la monarchie pendant plusieurs dĂ©cennies. L’affirmation du rĂŽle prĂ©pondĂ©rant de la grĂące, la revendication des droits de la conscience contre l’autoritĂ© semblent rejoindre les effets dĂ©stabilisateurs de la rĂ©forme protestante. La menace est peut-ĂȘtre mĂȘme plus sournoise, comme le soulignera plus tard Joseph de Maistre : « Le jansĂ©nisme s’y est pris autrement ; il nie d’ĂȘtre sĂ©parĂ© ; il composera mĂȘme, si l’on veut, des livres sur l’unitĂ© dont il dĂ©montrera l’indispensable nĂ©cessitĂ©. Il soutient, sans rougir ni trembler, qu’il est membre de cette Église qui l’anathĂ©mise.5 »
Dans le droit fil du jansĂ©nisme – qui ne dĂ©sarmera jamais et se retrouvera au cƓur de l’agitation parlementaire sous Louis XV –, le « quiĂ©tisme », au couchant du rĂšgne du grand roi, est perçu, lui aussi, comme une menace directe contre la royautĂ©, en raison de l’enseignement mĂȘme qu’il porte : au-delĂ  de la relation directe avec Dieu dans un Ă©tat de bienheureux abandon, affleure l’enseignement d’une certaine passivitĂ© et d’un individualisme social identifiĂ©s Ă  la vertu. Menace plus limitĂ©e dans le temps et dans la sociĂ©tĂ©, plus diffuse aussi, que le jansĂ©nisme, le quiĂ©tisme est une sorte de catharisme mondain qui insinue immobilisme et rĂ©signation dans les esprits et les comportements, et contre lequel il faut dĂ©chaĂźner non seulement les argumentaires de Bossuet, mais aussi l’humour ravageur du vieux La BruyĂšre6.

Filiations

C’est un grand serviteur de l’État, Vauban, qui, le premier, fait le clair constat de la dĂ©rive subie par la monarchie et reprend des raisonnements qui s’inscrivent dans le systĂšme de Richelieu. MarĂ©chal de France, ingĂ©nieur, architecte, il n’est pourtant ni un thĂ©ologien, ni un intellectuel. Mais il rejoint l’esprit organisĂ© du cardinal par d’autres voies, qui sont celles du dessin et de la gĂ©omĂ©trie. Vauban Ă©difie un systĂšme de dĂ©fense militaire qui doit aller de pair, dans son esprit, avec le dĂ©veloppement d’une puissance administrative et fiscale moderne. C’est la raison pour laquelle cet esprit simple et dĂ©terminĂ©, qui a beaucoup lu, vu et rĂ©flĂ©chi, consacre les derniĂšres annĂ©es de son existence Ă  rĂ©diger une quantitĂ© de traitĂ©s, d’études et de mĂ©moires sur des sujets trĂšs variĂ©s : Ă©conomiques, politiques, sociaux, religieux, militaires
 Ces textes, que Vauban rassemble sous le titre d’OisivetĂ©s, et qui sont exclusivement destinĂ©s Ă  la lecture du roi et de ceux qui l’entourent, reprennent l’image du corps politique du royaume qui, Ă  l’image du corps humain, doit ĂȘtre irriguĂ© par une organisation administrative et militaire structurĂ©e, harmonieuse, efficace. C’est dans cet esprit qu’il rĂ©dige, remanie, puis adresse Ă  Louis XIV – sans succĂšs – ce grand projet de rĂ©forme fiscale du royaume qu’il intitule « Projet de dĂźme royale ». ImprimĂ© en 1707, Ă  quelques dizaines d’exemplaires, afin d’ĂȘtre distribuĂ© aux Ă©lites dirigeantes du royaume, il est saisi sur ordre du roi. Vauban meurt peu aprĂšs dans la dĂ©ception et le chagrin, mais sa « DĂźme royale » n’en sera pas moins plusieurs fois rĂ©imprimĂ©e l’annĂ©e mĂȘme et diffusĂ©e Ă  travers l’Europe Ă  plusieurs milliers d’exemplaires. Contrairement Ă  ce que l’on croit souvent, il ne s’agit nullement d’un ouvrage dirigĂ© contre la monarchie, mais d’un systĂšme de rĂ©forme destinĂ© au contraire Ă  en renforcer les assises, dans la plus pure tradition de Richelieu. En effet, l’idĂ©e, dominante, de l’unitĂ© nĂ©cessaire du pouvoir se retrouve dans le raisonnement de Vauban. La vision politique de Richelieu Ă©tait structurĂ©e par le mystĂšre de la TrinitĂ© et le sacrement de l’Eucharistie, qui traçaient l’un et l’autre l’étendue et les limites de l’énergie crĂ©atrice de pouvoir. La vision politique de Vauban, plus prosaĂŻque mais tout aussi efficace, est structurĂ©e par l’approche de l’architecte et par l’esprit de gĂ©omĂ©trie. Pour Vauban, la rĂ©forme administrative doit obĂ©ir Ă  des vues globales. Ainsi, l’unitĂ© de l’impĂŽt est la condition mĂȘme de son efficacitĂ©, si l’on entend garantir au roi des revenus rĂ©guliers et stables et Ă©viter que le peuple ne soit trop surchargĂ© en proportionnant bien les ressources aux besoins : « Il est certain que le Roy est le Chef Politique de l’État, comme la TĂȘte l’est du Corps humain [
]. Or il n’est pas possible que le Corps humain puisse souffrir lĂ©sion en ses membres, sans que la tĂȘte en souffre. » Avec son projet de rĂ©forme fiscale, Vauban propose de faire franchir un pas nouveau Ă  la monarchie dans le domaine de l’uniformisation et de l’institutionnalisation. C’est au nom du mĂȘme principe – et dans une filiation tout Ă  fait claire, lĂ  encore, avec Richelieu – que dĂšs 1689, dans un MĂ©moire pour le rappel des huguenots, il prĂ©conise une nouvelle politique envers les protestants. Le « parti » protestant n’existe plus : il faut donc abandonner la vaine pratique des conversions forcĂ©es, rĂ©intĂ©grer les rĂ©formĂ©s dans la communautĂ© nationale au lieu de les exclure, et rĂ©tablir ainsi l’unitĂ© du royaume.
Vauban n’est pas Ă©coutĂ©. Le thĂšme de la rĂ©forme administrative n’en demeure pas moins prĂ©sent pendant toute l’histoire du XVIIIe siĂšcle. Mais Ă  aucun moment – sauf peut-ĂȘtre lors des rĂ©formes Maupeou, qui tentent une rĂ©volution « par le haut » contre les compagnies d’officiers – la volontĂ© royale ne relaie pas avec suffisamment de constance et de volontĂ© les innombrables projets Ă©laborĂ©s par les soutiens intellectuels et administratifs de la monarchie. La grande et puissante administration qui s’est dĂ©ve...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. 4e de couverture
  3. Titre
  4. Copyright
  5. Exergue
  6. Introduction : Du pouvoir comme sacerdoce
  7. I. L’aspiration française Ă  l’unitĂ©
  8. II. La politique éclairée par la controverse
  9. III. Loi de Dieu, loi du Prince : du bon usage de l’imperfection humaine
  10. IV. Le « systÚme » du cardinal de Richelieu
  11. V. Quand l’excùs du droit sauve le droit
  12. VI. Le « systĂšme » de Richelieu Ă  l’épreuve de la durĂ©e : la monarchie absolue
  13. VII. L’ñge dĂ©mocratique : Ă  la recherche du pouvoir
  14. Conclusion : « Réparer le désordre du monde »
  15. Table des matiĂšres
  16. Titre parus dans la mĂȘme collection

Foire aux questions

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