« La double peine n'est pas une mesure de justice. C'est une mesure d'humiliation qui vise Ă faire perdre sa dignitĂ© et son identitĂ© Ă un individu. Elle touche aussi directement aux familles, provoquant de profondes failles dans la vie privĂ©e et des cassures inĂ©vitables. C'est enfin une sanction collective: l'entourage de la personne faisant l'objet d'une mesure d'interdiction du territoire, souvent de nationalitĂ© française, est entraĂźnĂ© dans cette tragĂ©die humaine. L'Ă©crasante vague de la double peine dĂ©truit tout sur son passage, jusqu'Ă la noyade. »Entre 1996 et 2009, Ahmed Zaki a vĂ©cu l'expĂ©rience difficile de la « double peine ». NĂ© au Maroc, arrivĂ© en France Ă l'Ăąge de 12 ans, condamnĂ© pour trafic de stupĂ©fiants, il sera reconduit Ă la frontiĂšre Ă sa sortie de prison. Pour un mĂȘme crime ou dĂ©lit, une personne de nationalitĂ© Ă©trangĂšre subit une condamnation plus lourde qu'une personne de nationalitĂ© française. Que rĂ©pondre Ă ces prises de position justifiĂ©es par la peur du terrorisme? PortĂ© par l'analyse de Yann Galut, avocat engagĂ© dans ses jeunes annĂ©es auprĂšs de SOS Racisme, et d'Ătienne Pinte, prĂ©sident du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvretĂ© et l'exclusion sociale, ce tĂ©moignage pose la nĂ©cessaire question de l'Ă©galitĂ© devant la loi pĂ©nale.

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Informations
Ăditeur
Michalon éditeurISBN de l'eBook
9782347016296
Année
2017Annexes
ENTRETIEN AVEC TOUFIK DRIF
Collaborateur des élus communistes / Front de Gauche
au Conseil départemental du Cher
Dans quelles circonstances avez-vous rencontré Ahmed ?
La premiĂšre fois que jâai rencontrĂ© Ahmed, câĂ©tait dans le cadre de mon travail au Conseil gĂ©nĂ©ral du Cher (devenu Conseil dĂ©partemental) oĂč jâĂ©tais collaborateur des Ă©lus communistes / Front de Gauche. Ahmed avait sollicitĂ© un rendez-vous avec notre prĂ©sident de groupe, M. Jean-Michel GuĂ©rineau. Celui-ci mâa demandĂ© de le recevoir et de lâaider dans ses dĂ©marches. CâĂ©tait en 2009, il Ă©tait sur Vierzon et avait dĂ©jĂ sollicitĂ© lâaide de Nicolas Sansu (actuellement dĂ©putĂ©-maire de Vierzon) avec qui je travaillais Ă©galement. Depuis, je nâai jamais cessĂ© de suivre Ahmed dans ses dĂ©marches qui Ă©taient assez compliquĂ©es. Il y a eu des hauts et des bas. Jâai toujours essayĂ© de le guider au mieux, dâabord au niveau administratif. Mon rĂŽle a Ă©tĂ© aussi dâĂȘtre le relais entre Ahmed et les diffĂ©rents Ă©lus de lâĂ©poque, notamment le dĂ©putĂ© Jean-Claude Sandrier puis Nicolas Sansu. Je faisais aussi le lien avec diffĂ©rentes structures comme la Maison des solidaritĂ©s de Vierzon et les assistantes sociales qui suivaient son dossier. Au fur et Ă mesure des Ă©changes, nous avons aussi sympathisĂ©. Lâaide est allĂ©e logiquement au-delĂ dâun simple rapport « administratif » : je lui donnais des conseils et surtout un soutien moral et psychologique. Ahmed est passĂ© par des phases de grande dĂ©tresse. En venant me voir, je pense que câĂ©tait aussi pour lui un moyen dâexprimer ce quâil avait sur le cĆur. Câest une longue relation de confiance et dâamitiĂ© qui sâest installĂ©e.
Vous aviez dĂ©jĂ lâexpĂ©rience de ce type de situation ?
Pas vraiment. Ahmed, câest la seule personne que nous ayons eue Ă Vierzon, confrontĂ©e Ă la problĂ©matique de la double peine. Nous avons connu des situations voisines, avec des personnes sans-papiers, venant en France en situation irrĂ©guliĂšre, souvent pour des raisons justes : une guerre civile dans leur pays, des familles voulant Ă©chapper Ă une extrĂȘme pauvretĂ© dans leur pays dâorigine et qui venaient en France dans lâespoir de mieux vivre. Nous avons toujours Ă©tĂ© prĂ©sents auprĂšs de ces personnes. La situation dâAhmed Ă©tait donc trĂšs particuliĂšre. CâĂ©tait dâautant plus triste et rĂ©voltant quâAhmed vivait en France depuis lâĂąge de 12 ans, avait toute sa famille ici. Bien que nĂ© au Maroc, il avait passĂ© la plus grande partie de sa vie en France. Il a fait des bĂȘtises quâil reconnaĂźt et pour lesquelles il a payĂ©. Il a fait de la prison. Et depuis, il a montrĂ© quâil avait pu se rĂ©insĂ©rer. AprĂšs toutes ces annĂ©es de prison, lâexpulsion ne se justifiait pas. Cette double peine avait Ă©tĂ© « abolie » sous la prĂ©sidence de la RĂ©publique de M. Nicolas Sarkozy. Il nous paraissait normal quâAhmed puisse obtenir lĂ©galement le droit de rester vivre en France auprĂšs des siens.
Connaissiez-vous les problématiques de la double peine ?
Bien sĂ»r, nous Ă©tions sensibilisĂ©s. Le dĂ©putĂ© Jean-Claude Sandrier sâĂ©tait depuis longtemps prononcĂ© en faveur de lâabrogation de la double peine. CâĂ©tait un sujet que lâon connaissait, mais uniquement Ă travers des textes de lois. La situation dâAhmed nous a confrontĂ©s Ă la rĂ©alitĂ©. Tant que lâon nây est pas confrontĂ©, cela reste trĂšs thĂ©orique, on ne peut mesurer rĂ©ellement toute la dimension du drame humain que cela implique. On se rend compte que dans un pays comme le nĂŽtre, certaines choses qui ne devraient pas exister sont toujours dâactualitĂ©.
Lors de son retour en France, Ahmed raconte nâavoir trouvĂ© dans un premier temps aucun soutien Ă Bourges. Ce nâest quâen arrivant Ă Vierzon quâil sâest retrouvĂ© moins dĂ©muni. Comment expliquez-vous cela ?
Jâhabite sur Vierzon et je travaille sur Bourges. Ce que vous exprimez peut sâexpliquer par le fait que Vierzon est une ville trĂšs politisĂ©e avec un Parti communiste trĂšs fort, une majoritĂ© municipale avec un maire communiste qui est aussi dĂ©putĂ© de la deuxiĂšme circonscription du Cher. Il y a toujours eu au sein du Parti communiste cette volontĂ© dâaider les personnes en difficultĂ© lorsque lâon trouve la cause juste. Le combat que menait Ahmed correspondait Ă notre idĂ©al de justice. Il a eu le soutien des communistes et des Ă©lus socialistes Ă Vierzon. Il a eu aussi le soutien du Secours Populaire. Il y a cette « culture » Ă Vierzon qui fait quâAhmed a pu trouver ici davantage de soutien et dâĂ©coute.
Les élus locaux se tenaient-ils au courant des difficultés que traversait Ahmed ?
Nous avons beaucoup discutĂ© de la situation dâAhmed avec les Ă©lus du groupe communiste. Ă chaque fois que je lâaidais, que ce soit pour un courrier ou des mises en relation avec des tiers, je rendais des comptes Ă mes Ă©lus : Jean-Michel GuĂ©rineau, Nicolas Sansu, Jean-Claude Sandrier⊠Eux-mĂȘmes me donnaient des consignes, car ils trouvaient que sa situation ne pouvait pas durer.
Lâadministration nâĂ©tait-elle pas Ă©crasante ? MalgrĂ© les changements de la loi, il a fallu de nombreuses Ă©tapes Ă Ahmed pour obtenir justice.
Il a fallu ĂȘtre trĂšs patient. Ahmed Ă©tait sur le coup dâun arrĂȘtĂ© ministĂ©riel dont il fallait obtenir lâabrogation. Il fallait dont agir dans les hautes sphĂšres de lâĂtat oĂč tout est plus compliquĂ© et plus long. Entre une demande et une rĂ©ponse, il peut sâĂ©couler plusieurs mois qui reprĂ©sentent autant de temps de douleur. Il y a aussi une question de volontĂ© politique Ă ce niveau. De plus, ce qui Ă©tait compliquĂ©, câĂ©tait Ă la fois dâentamer les procĂ©dures pour quâil puisse rester en France, mais en mĂȘme temps, il fallait aussi trouver des solutions pour quâil puisse vivre dignement, câest-Ă -dire quâil ait un soutien alimentaire, des possibilitĂ©s de soin et dâhĂ©bergement alors quâil nâavait droit Ă rien. Ahmed a subi un traumatisme important durant toutes ces annĂ©es. Je me remĂ©more par exemple un jour oĂč il est venu me voir avec une terrible rage de dent. Dans une situation normale, il suffit de regarder les Pages jaunes et de prendre rendez-vous avec un dentiste. Et encore, lorsque lâon connaĂźt le coĂ»t des soins dentaires, mĂȘme avec une mutuelle, ce nâest pas toujours Ă©vident. Dans la situation dâAhmed, câĂ©tait Ă©videmment encore plus compliquĂ©. Il y a eu de nombreux obstacles que nous nâimaginions pas et que nous avons dĂ©couverts au quotidien. Ă chaque problĂšme qui apparaissait, il fallait trouver une solution.
Pourquoi le gouvernement actuel nâa-t-il pas abrogĂ© dĂ©finitivement cette loi ?
Aujourdâhui, avec la montĂ©e du Front national, on se rend compte que si lâon posait aux gens la question de la double peine, beaucoup rĂ©pondraient quâils y sont favorables sans prendre conscience que cela dĂ©roge aux principes des droits de lâHomme. Il est difficile dans le contexte actuel de faire comprendre aux gens quâil ne faut pas tomber dans lâexcĂšs. La double peine est une mesure discriminatoire et inĂ©galitaire. Pour un mĂȘme crime ou dĂ©lit, une personne de nationalitĂ© Ă©trangĂšre subit une condamnation plus lourde quâune personne de nationalitĂ© française. Il y a derriĂšre cette mesure lâidĂ©e pernicieuse quâune personne dâorigine Ă©trangĂšre devrait ĂȘtre un citoyen encore plus exemplaire quâune personne nĂ©e en France, et que la sociĂ©tĂ© serait en droit dâĂȘtre plus exigeante vis-Ă -vis dâelle. Ahmed est un homme qui a payĂ© pour ses erreurs. Aujourdâhui, il a 58 ans, il travaille, il se reconstruit et il aspire juste Ă une vie sereine. Voir aujourdâhui Ahm...
Table des matiĂšres
- Couverture
- 4e de couverture
- Préface Un éclairage sur la double peine Par Yann Galut*
- I
- II
- III
- IV
- V
- VI
- VII
- VIII
- IX
- X
- XI
- XII
- Postface
- RepĂšres chronologiques
- Annexes ENTRETIEN AVEC TOUFIK DRIF Collaborateur des élus communistes / Front de Gauche au Conseil départemental du Cher