
- 192 pages
- French
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eBook - ePub
Fragments d'un discours polyamoureux
1
VoilĂ plus dâun an que mon rĂ©dacteur en chef me demande dâĂ©crire ce « putain » de rĂ©cit.
Non. Je ne devrais pas parler comme ça. Ce nâest pas mon genre. Ou alors exceptionnellement. Quand je brise les chaĂźnes du politiquement correct. Quand je sors de mes gonds.
Je reprends.
VoilĂ plus dâun an que mon rĂ©dacteur en chef me demande dâĂ©crire ce sulfureux rĂ©cit.
Ce livre-feuilleton qui viendra « rĂ©volutionner durablement la maniĂšre dâaimer des gens ».
« Le livre de sa vie », dit-il. Le livre de sa vie, pense-t-elle aussi.
Elle, câest moi.
Femme de trente-sept ans, plutĂŽt intello, plutĂŽt sportive, plutĂŽt rousse. Plurielle et sexologue de son Ă©tat. ExpĂ©rimentale de nature et par goĂ»t. Laboratoire de soi et rĂ©ceptacle de celui des autres. En cabinet de consultation la semaine, en Ă©tude socio-sexologique le week-end. Les thĂ©matiques de lâintime, câest son domaine. Des femmes en quĂȘte de dĂ©sir aux hommes en mal de mĂąle attitude, en passant par les couples en crise aprĂšs quinze ans de vie commune : ils lui disent tout. Enfin presque. Ă dĂ©faut, elle cherche beaucoup. Elle Ă©coute, elle accueille, elle accompagne.
Elle prend des notes. Elle écrit beaucoup.
Depuis plus de trente ans, câest la mĂȘme chose. Elle enregistre, consigne, saisit Ă vif le rĂ©el pour mieux pouvoir le trancher ensuite. En faire des tranches de vies bien moelleuses, prĂȘtes Ă ĂȘtre consommĂ©es. Cuites ou crues. Elle prĂ©fĂšre crues. Trente ans quâelle Ă©crit sur elle-mĂȘme, sur les autres. Quotidiennement, laborieusement. Trop intellectuellement, disent-ils.
Pas pour elle.
Enfin⊠JusquâĂ prĂ©sent. JusquâĂ ce jour.
JusquâĂ ce jour prĂ©sent.
Car ce matin tout a changĂ©. Un barrage contre lâopacitĂ© de lâĂ©criture sâest levĂ©. Les vannes dâune encre sympathique se sont dĂ©grippĂ©es. La nuit a accouchĂ© dâun nouvel ĂȘtre, dâune nouvelle scripturalitĂ©.
Celle des compromis.
Face Ă moi la tour Eiffel. Je mâĂ©vapore au fil des relents dâalcool dans la suite dâun hĂŽtel chic et choc dâun bel arrondissement de Paris. TrĂšs arrondi le lit de la suite aussi. Ă lâimage des pieds en armature du monument de fer, juste lĂ , face Ă moi. La tour Eiffel⊠Paradoxe des formes mĂ©talliques reprĂ©sentant dans le mĂȘme temps les lĂšvres intimes outre-ouvertes de la femme et le phallus fiĂšrement dressĂ© de lâhomme. BĂątiment « intersexe » par excellence. Incarnation dâune vulve et dâun pĂ©nis rĂ©unis. La toute-puissance mĂȘme. Amen.
La nuit fut sexuelle, un peu. Confessionnelle, beaucoup. VoilĂ ce que câest que de fricoter avec des hommes dâinfluence. Ce nâest pas nĂ©cessairement quâune partie de jambes en lâair. ConsidĂ©rations politiques, discussions « France cul », Ă©bats psychocorporels qui se dĂ©battent Ă coups de jeux Ă©rotiques et dâarguments logiques⊠La poĂ©tique des Ă©changes polymorphes a encore de beaux jours devant elle. Why not.
Vapeurs dâalcool, disais-je. Il aura fallu une bouteille absolue de vodka pour entendre ce que je devais entendre, sans jamais avoir voulu lâentendre auparavant. Lâamant en question oscillait sous mes yeux entre insolence et pertinence. ArmĂ© dâun curriculum vitae Ă faire pĂąlir la galerie, il sâemportait contre moi. Tout contre moi mĂȘme, parfois.
Bien sûr que le rédacteur en chef de ce célÚbre magazine avait raison ! Bien sûr que je devais enfin me mettre à écrire sur le sujet⊠Le polyamour est en marche, hors de question de procrastiner davantage !
â Depuis le temps que tu en parles, depuis le temps que tu lâĂ©tudies et que tu le vis, câest le moment, bon sang ! Un contrat pour Ă©crire ton histoire en feuilleton dans un cĂ©lĂšbre magazine ? Ă la bonne heure ! Quelques articles ne suffisent plus. Lance-toi, rĂ©vĂšle enfin ce que tu as Ă dire sur le sujet. Quâattends-tu ?! Tu as toutes les clĂ©s en main dĂ©sormais !
AllongĂ©e sur le lit, chevelure aussi dĂ©faite que les draps, je repense aux nombreux discours de la nuit. Le saligaud ne mâavait pas Ă©pargnĂ©e. Si la douceur de sa langue Ă©tait venue parfois apaiser le venin de sa verve, jâavais essuyĂ© une cascade de remontrances bien ciblĂ©es. Car lâamant visait juste. Homme de renom ayant fait fortune avec la concrĂ©tisation de ses ambitions, il brillait tant par son franc-parler que par sa propension inĂ©galĂ©e Ă dĂ©tecter les talents et les failles dâautrui. Ă quelles fins personnelles mâadministrait-il ce traitement de labeur ? Jâen prĂ©supposais plusieurs. Mais pour lâanalyse, il faudra repasser.
Pour sĂ»r en tout cas, lâimpertinent avait lâart de savoir ĂȘtre lĂ oĂč il faut, quand il faut. Pour lâheure, il venait de passer la nuit avec moi. Notre premiĂšre. AltiĂšre, entiĂšre, fiĂšre. De dix-sept ans mon aĂźnĂ©, il avait jouĂ© au maĂźtre en toute logique. Jâavais jouĂ© Ă lâĂ©lĂšve, en toute duplicitĂ©.
Ce qui est apprĂ©ciable avec les personnalitĂ©s qui se respectent, câest leur propension et leur disponibilitĂ© au jeu. Ă tous les jeux. Ă lui donc le rĂŽle du MaĂźtre confesseur. Ă moi, celui de la soumise-insoumise confessĂ©e. Jeux de mots en sus.
Les actes de contrition vinrent tout dâabord absoudre mes pĂ©chĂ©s fraĂźchement expiĂ©s. Le confesseur muĂ© en statue du Commandeur avait Ă©tĂ© parfait dans son rĂŽle. Ătait-ce un rĂŽle dâailleurs ? Lâhomme prĂ©sidait avec prestance, comme Ă son habitude. Mais point dâanalyse, jâai dit.
Lors du rituel dâexpiation, jâavais observĂ© toutefois quâun thĂšme avait particuliĂšrement attisĂ© son attention. La rigueur du dĂ©vot sâĂ©tait effacĂ©e au profit dâune troublante curiositĂ©. Contrairement Ă mon expĂ©rience, je savais que lâhomme nâavait pu encore investiguer lâunivers â ĂŽ combien irrĂ©sistible â des amours multiples. Aussi, je mâappliquais Ă en expliciter les contours en dĂ©tail, sensuellement, adorablement. Faille dans le protocole expiatoire. LâĂąme confuse, le corps en dĂ©sir, mon confesseur sâĂ©tait laissĂ© prendre au fil de lâhistoire. Le rĂ©cit de sa pĂ©nitente avait excitĂ© ses sens. Parcours de sa langue soudainement volubile sur mon corps. Discours charnellement inspirĂ© pour expliquer pourquoi mon livre sur le polyamour devait sâĂ©crire. Lâhomme voulait me lire en creux dans cet ouvrage. Me lire dans ce dĂ©lire de mes dĂ©sirs dĂ©voilant la pluralitĂ© de mes amours vĂ©cues.
â Avant sa portĂ©e universelle, votre rĂ©cit sera utile pour son caractĂšre particulier. TrĂšs particulierâŠ
Je lâavais fixĂ© alors droit dans les yeux ; ma pĂ©nitence suspendue le temps de quelques caresses eiffelliennes.
â Vous cherchez Ă me faire perdre la raison, trĂšs chĂšre dĂ©mone. LâĂ©tat de confusion dans lequel vous voulez mâinduire est fort regrettable. Je vais vous mettre Ă lâĂ©preuve. Aux pĂ©chĂ©s de chair rĂ©pondront vos travaux dâĂ©criture. Vous vous retirerez du monde dĂšs demain pour Ă©crire votre histoire. Câest un ordre. Votre rĂ©cit rendu Ă ma paroisse sera lâex-voto venant expier nos pĂ©chĂ©s de la nuit. Ăcrivez, vous mâentendez ? Ăcrivez que diable !
Fort et fier de sa fronde nocturne, lâamant directif me quitta au petit matin en silence. Jâeus de sa part le sentiment dâun devoir accompli. Son exhortation Ă lâĂ©criture, son injonction Ă la livraison « grand public » de ma thĂ©orie de lâamour, devenait une affaire urgente selon lui. Le...
Table des matiĂšres
- Couverture
- 4e de couverture
- Titre
- Copyright
- Dédicace
- Exergue
- Avant-propos
- Préliminaires
- 1
- 2
- 3
- 4
- 5
- 6
- 7
- 8
- 9
- 10
- 11
- Invitation Ă la lecture
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