24 décembre 1994, les islamistes du GIA prennent l'airbus Alger-Paris et ses passagers en otage. L'auteur, qui est dans l'avion, revient sur cet événement traumatisant qui a marqué tous les esprits, nous faisant revivre l'assaut presque minute aprÚs minute.

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Noel en otage
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Informations
Ăditeur
Michalon éditeurISBN de l'eBook
9782347015848
Année
2015CHAPITRE I
PANIQUE Ă BORD
Il est 11 h 20. La matinĂ©e est printaniĂšre. Pour un 24 dĂ©cembre, ce nâest pas si Ă©tonnant quâon pourrait le croire. Nous sommes Ă lâaĂ©roport dâAlger. Sur la rive sud de la MĂ©diterranĂ©e, cela fait des lustres que lâĂ©tĂ© joue dans la cour de lâhiver. Je ne sais pourquoi cette entorse de la nature au rĂšglement climatique retient tant mon attention, ni comment, inconsciemment, je finis par me dire quâelle va probablement devenir, dans deux ou trois dĂ©cennies, une nouvelle norme imposĂ©e Ă toute lâEurope mĂ©ridionale par le rĂ©chauffement de la planĂšte dont on parle de plus en plus dans les mĂ©dias.
Pour me distraire des questions climato-mĂ©tĂ©orologiques, je prends une gorgĂ©e de champagne et en apprĂ©cie la fraĂźcheur et la saveur, dont le doux-amer lĂ©gĂšrement acidulĂ© est agrĂ©ablement relevĂ© par lâeffet des bulles. Le pĂ©tillant spectacle que celles-ci mâoffrent dans le petit verre cylindrique, quelque peu Ă©pais et relativement lourd dans ma main droite, a toujours fascinĂ© ma part dâenfant qui, probablement, refusera toujours de me quitter. Câest NoĂ«l avant lâheure. Je place le rĂ©cipient de mon enivrante boisson, Ă la couleur cuivre et or, dans le porte-verre sur le dos du siĂšge en face de moi et mâoccupe Ă mieux caser sous mon fauteuil, portant le numĂ©ro 5B, lâencombrant pack de trois bouteilles de vins dâAlgĂ©rie, achetĂ© dans une boutique de duty-free de lâaĂ©roport il y a Ă peine un quart dâheure. Ce sera ma participation aux frais de la festive soirĂ©e que je vais passer Ă Paris avec des amis. Mais ne parvenant pas Ă trouver Ă mon gĂȘnant cadeau une place suffisante dans cet espace rĂ©duit quâoffrent les avions Ă leurs passagers, je finis par abandonner et le pose couchĂ© sur le siĂšge vide, prĂšs du hublot, Ă gauche du mien.
Je prends momentanĂ©ment congĂ© de mes soucis que je range soigneusement, tel un linge repassĂ©, dans les casiers de ma mĂ©moire. Je ne les oublie pas pour autant. Je compte les affronter sĂ©rieusement dâici deux Ă trois jours au plus tard, si du moins lâactualitĂ© ne mây contraint pas plus tĂŽt. Pour lâinstant, jâai droit au repos du guerrier. Je me sens enfin serein et dĂ©tendu. Je flotte. Le monde peut sâĂ©crouler autour de moi que je ne le sentirais pas. Jâai lâimpression quâil y a une Ă©ternitĂ© que cela ne mâĂ©tait pas arrivĂ©. En rĂ©alitĂ©, cela fait un peu plus de quatre mois que les projecteurs sont braquĂ©s sur moi et je suis quasiment tous les jours Ă la une des journaux, quâils soient en langue arabe ou française. Depuis le 20 aoĂ»t, plus exactement. Ce jour-lĂ , jâai pris la dĂ©cision dâorganiser un boycott scolaire en Kabylie. Il y est effectif depuis le premier jour de la rentrĂ©e des classes, en septembre dernier. Dans une AlgĂ©rie ravagĂ©e par le terrorisme islamiste et oĂč la tension, ainsi gĂ©nĂ©rĂ©e, est chaque jour un peu plus Ă©paisse dans la sociĂ©tĂ©, cette action pacifique montre au grand dam des belligĂ©rants et de ses dĂ©tracteurs que dâautres voies que la violence existent pour trouver des solutions aux problĂšmes politiques. La Kabylie est civilisĂ©e.
Actuellement, cette grĂšve scolaire est strictement observĂ©e par tous, du primaire Ă lâuniversitĂ©, afin dâexiger du pouvoir algĂ©rien lâenseignement des langues amazighes quâil combat, par racisme ou par fanatisme arabo-islamiste, et ce, depuis la dĂ©colonisation. Si lâopĂ©ration est couronnĂ©e de succĂšs, ce que jâespĂšre, je prendrais ma retraite politique pour de bon. Je le jure ! Ă 43 ans, je serai le plus heureux des hommes de me voir quitter lâarĂšne des gladiateurs oĂč je bataille depuis vingt-deux ans dĂ©jĂ . Je partirai avec le sentiment du devoir accompli. Jâen rĂȘve de toutes mes forces. Si cela advenait, jâaurais alors contribuĂ©, avec les miens et pour la stabilitĂ© du pays, Ă faire aboutir les revendications linguistique et identitaire amazighes que dĂ©fend depuis toujours la Kabylie, sans relĂąche ni concession. Câest un combat que jâai embrassĂ© telle une religion depuis la fin de mon adolescence. Ă elle seule, cette perspective de me retirer de la scĂšne politique me berce et mâapaise. Jâen ressens un bonheur ineffable.
Comme Ă mon habitude, et en bon introverti, conscient de ma nature, je me laisse aller ; je donne libre cours Ă ma rĂȘverie. Mon confortable siĂšge, le dernier de la rangĂ©e gauche en classe « affaires » de cet Airbus A300 du vol Air France AF8969, sây prĂȘte Ă merveille. Il est une invitation au voyage dans le temps et lâespace, sans Ă©cran et sans bouger de ma place. Le rĂ©veillon de ce NoĂ«l 1994 va commencer pour moi dĂšs que je mettrai les pieds sur le sol français, avec le tendre accueil qui me sera rĂ©servĂ© par Fatima Ă lâaĂ©roport parisien. Mais dans ma tĂȘte, jây suis dĂ©jĂ . Jâenjambe sans difficultĂ©s les deux heures qui me sĂ©parent dâOrly Sud, grĂące aux bottes de sept lieues de mon imagination.
EntiĂšrement plongĂ© dans ce rĂȘve Ă©veillĂ© avec mes projections pour certaines immĂ©diates et pour dâautres quelque peu lointaines, je ne prĂȘte aucune attention Ă ce qui se passe autour de moi. Je suis hors de la rĂ©alitĂ© qui va virer soudainement au cauchemar, et qui, Ă quatre-vingt-dix pour cent de probabilitĂ©s, aurait dĂ» nâavoir de fin que dans la tombe. Pour le moment, encore Ă©tourdi, je nâai pas remarquĂ© que des hommes en tenue de policier viennent dâentrer dans lâespace rĂ©duit de la cabine oĂč je me trouve. Je nâai pas vu le manĂšge qui a fait dire Ă cette femme, assise au premier rang et vĂȘtue dâun vison : « Que Dieu bĂ©nisse tous ces hommes qui veillent sur notre sĂ©curitĂ© pour nous protĂ©ger de ces âordures de terroristesâ. » Je ne comprends pas non plus le geste dâun passager, une rangĂ©e Ă droite de la mienne, qui jette loin de lui son verre de champagne dont le contenu tache aussitĂŽt la moquette bleu ciel de lâavion. Coup de théùtre ! DerriĂšre moi, jâentends soudain un bruit sec et fort que jâai associĂ© Ă celui dâune planche qui en claque une autre. Je ne rĂ©alise pas tout de suite quâil sâagit dâun coup de feu qui vient de tuer un homme, un policier algĂ©rien.
« Ferme la porte ! Ferme la porte vite ! » ordonne rageusement en arabe une voix masculine.
Avant que je me retourne pour voir ce qui se passe, un homme de taille et de corpulence moyennes, plutĂŽt jeune mais au crĂąne dĂ©jĂ entamĂ© par la calvitie, entre dâun air pressĂ© dans la cabine, une kalachnikov Ă la main. Son cirĂ© bleu portant un badge Ă hauteur de la poitrine, cĂŽtĂ© gauche, fait croire Ă une tenue policiĂšre mĂȘme sâil ne porte pas de kĂ©pi.
« Nous, des terroristes ? Croyez-vous vraiment Ă tout ce quâils disent Ă la tĂ©lĂ©vision et dans les journaux ? Non ! Nous sommes des moudjahidine, des mou-dja-hi-dine ! » En dĂ©tachant les quatre syllabes.
« Vous entendez ? Les terroristes, ce sont eux, tous les taghout (ennemis de Dieu) qui sont au pouvoir. Eux, oui, ce sont des terroristes, mais nous, nous ne sommes que des moudjahidine, des soldats dâAllah. Nous les aurons bientĂŽt, tous autant quâils sont. Nous sommes beaucoup plus nombreux quâeux et beaucoup plus forts quâils ne le croient. En plus, nous avons un atout supplĂ©mentaire sur eux : nous sommes jeunes. Le plus ĂągĂ© dâentre nous quatre, câest moi, et je nâai que 26 ans. Nous sommes partout, y compris dans les rangs des services de sĂ©curitĂ©. Rien quâhier soir, câĂ©tait lâun des gardes du corps du prĂ©sident de la RĂ©publique que nous avons abattu. Vous vous demandez sĂ»rement comment nous sommes entrĂ©s dans lâaĂ©roport ! Posez-vous vous-mĂȘmes la question ! La rĂ©ponse est trĂšs simple, nous y avons des complices !
Les impermĂ©ables des policiers que nous portons sont ceux des agents que nous avons capturĂ©s puis tuĂ©s et nos badges ont Ă©tĂ© faits par nos Ă©lĂ©ments dans la police, pendant la nuit dâhier. Nous sommes entrĂ©s dans la zone internationale par la porte rĂ©servĂ©e aux policiers sans passer par le contrĂŽle des formalitĂ©s douaniĂšres et nous avons Ă©tĂ© prendre tranquillement notre cafĂ© au comptoir de la cafĂ©tĂ©ria qui sây trouve, avant de nous diriger vers le garage oĂč nous avons pris une voiture dâAir France, Ă bord de laquelle nous sommes venus jusquâau bas de la passerelle de cet avion. Vous voyez, nous sommes plus forts quâeux ! » Je devine quâaprĂšs cela ce fut pour eux un jeu dâenfants. Les terroristes islamistes ont attendu que tous les passagers soient Ă bord de lâavion pour y monter Ă leur tour, en se prĂ©sentant au personnel dâaccueil comme une brigade de la sĂ»retĂ© nationale rattachĂ©e Ă la prĂ©sidence de la RĂ©publique dont la mission est dâeffectuer un contrĂŽle exceptionnel des passagers de ce vol. AussitĂŽt, un voyageur voulant offrir ses services leur prĂ©sente sa carte professionnelle de commissaire de police. Funeste erreur ! Il est immĂ©diatement tirĂ© vers la passerelle, le canon dâun pistolet braquĂ© sur son nez. Il est abattu sur-le-champ, dâun seul coup de feu. Câest ce bruit que jâai dĂ» confondre, il y a quelques instants, avec celui des planches qui sâentrechoquent. Un deuxiĂšme terroriste entre dans la cabine et me demande, souriant, mon passeport. Sans ses cheveux un peu longs retombant sur sa nuque Ă la maniĂšre dâun play-boy et couvrant lĂ©gĂšrement le col de son cirĂ©, avec son kĂ©pi, on le prendrait pour un vrai policier. Il veut probablement me montrer par son sourire quâil nâest nullement affectĂ© par la gravitĂ© du crime quâil vient de commettre : lâassassinat dâun passager. Je pense que câest la raison pour laquelle il nâaccorde dâintĂ©rĂȘt ni Ă mon identitĂ© ni au verre de champagne devant moi, encore moins au pack de vin trĂŽnant Ă mes cĂŽtĂ©s. Comme un somnambule, il me sourit et me rend mon document de voyage sans me prĂȘter plus dâattention. Jâen suis soulagĂ©. Il va machinalement vers les passagers assis devant moi pour continuer son contrĂŽle dâidentitĂ©. Je rĂ©alise que je viens de lâĂ©chapper belle ! La profession mentionnĂ©e sur mon document de voyage est celle de « responsable politique » : elle aurait pu me valoir la mort sur-le-champ. Je tremble de tous mes membres, Ă la maniĂšre dâune feuille dâarbre au passage dâune bourrasque. Mon cĆur sâemballe. Moi qui suis cardiaque, jâai peur quâil lĂąche. Je suis pris dâune angoisse qui me noue les boyaux. Elle ne me quittera pas avant la fin de cette prise dâotages dont lâissue me paraĂźt logiquement sans espoir. Dans un rĂ©flexe de survie, je me rĂ©sous, quoi quâil arrive, Ă ne rien montrer de la peur qui me tenaille mĂȘme si, sur mon visage, elle se verra de toutes les façons⊠comme je la vois dĂ©jĂ sur celui de tous les passagers autour de moi. Des cris dâenfants et de femmes pris de panique se font entendre. Le terroriste qui nous a haranguĂ©s pour faire les prĂ©sentations dâusage se dirige vers la femme au vison, celle qui, quelques instants auparavant, a eu des propos peu amĂšnes et pour le moins imprudents. Il lui assĂšne un coup de poing au visage en lui disant, comme pour rĂ©gler un compte :
« Nous, des ordures ? » La jeune dame, tout en criant de douleur, se confond en excuses. La tension monte dâun cran, lâangoisse sâempare de chaque passager et tous les regards sont inquiets. La panique est Ă son comble. Trois rangs devant moi, une femme est prise de convulsions, on dirait une crise dâasthme. Elle nâarrive plus Ă respirer correctement. Elle suffoque, tout prĂšs dâĂȘtre terrassĂ©e par une syncope. Le terroriste qui sâest prĂ©sentĂ© il y a quelques instants la remarque et ordonne Ă la jeune femme quâil a frappĂ©e de sâen occuper. Toute tremblotante celle-ci trouve la force de nĂ©gocier son sort. Câest inouĂŻ ce que lâon trouve comme ressources en soi quand on est face Ă sa propre mort.
« Je voudrais bien mâoccuper dâelle, mais si vous ne me tuez pas ! dit-elle.
â Non, nous ne te tuerons pas ! »
Non rassurĂ©e mais encouragĂ©e, elle ajoute avec un tel culot que, bien des annĂ©es aprĂšs, en Ă©crivant ces lignes jâen souris encore : « Jure-le-moi. »
« Je te le jure ! » lui répond le chef du commando. Elle se rend alors auprÚs de la dame souffrante.
Le chef entre de nouveau dans le minuscule rĂ©duit quâest le cockpit oĂč se trouvent le commandant de bord et son copilote. Il va Ă©tablir une communication radio avec les autoritĂ©s du pays, nous dit-il. Câest le moment de dĂ©voiler les raisons de lâopĂ©ration Ă travers un chantage : le sort des otages contre des exigences politico-religieuses au nom des GIA (Groupes islamiques armĂ©s) qui, selon la presse, Ă©cument la capitale algĂ©rienne et ses environs depuis deux ans.
Curieusement, les terroristes ne nous disent rien de leurs revendications immĂ©diates. Que veulent-ils ? Nous tuer tous ? Pourquoi ? Il ne serait pas sage de ma part de pousser la tĂ©mĂ©ritĂ© jusquâĂ poser directement la question aux preneurs dâotages. Dans ce genre de situation, la meilleure attitude est de devenir invisible ou transparent. De faire le mort comme le chacal qui, une fois pris et battu par les hommes, devient immobile, et simule la mort. Mais dĂšs quâon sâĂ©loigne de lui, il bondit et prend ses jambes Ă son cou. Ce cas a inspirĂ© la sagesse populaire kabyle qui en a tirĂ© un adage selon lequel « qui veut vivre, fait le mort » (Wâiv an ad yidir yemmet). Il est donc prĂ©fĂ©rable de ne pas me faire remarquer ; de passer le plus inaperçu possible et dâattendre la suite des Ă©vĂ©nements qui, de mon point de vue, nâaugurent rien de bon. Si les membres de ce commando kamikaze ont risquĂ© leur vie dans une opĂ©ration aussi grave et dĂ©sespĂ©rĂ©e, ce nâest pas pour sâembarrasser de la nĂŽtre. Une fois de plus, je vĂ©rifie Ă mes dĂ©pens que la politique nâa pas dâĂ©tats dâĂąme.
Jâimagine que bientĂŽt le monde entier va apprendre la nouvelle, si ce nâest dĂ©jĂ le cas, et que les islamistes salueront, partout oĂč ils se trouvent, ce coup de force comme un coup dâĂ©clat de leurs quatre « frĂšres » quâils qualifieront de « hĂ©ros ». Ils penseront que, pour une fois, les chrĂ©tiens dominateurs et arrogants nâauront pas le NoĂ«l de rĂ©jouissances quâils avaient lâhabitude de fĂȘter, mais celui de la peur, de lâinquiĂ©tude et de la panique. Ils nâauront en somme, dâaprĂšs les fous de la charia, que ce quâils mĂ©ritent. Nos intĂ©gristes interprĂ©teront cet acte de folie comme Ă©tant le signe que le rĂšgne dâAllah arrive pour leur bĂ©atitude et espĂ©reront que bientĂŽt le monde entier sera soumis Ă lâIslam. Inchallah ! Ce sentiment dâune perspective de revanche, si ce nâest de vengeance sur lâOccident, Ă lui seul, devrait les combler dâaise et les gonfler dâorgueil. GrĂące Ă Allah, souhaitent-ils collectivement, la roue de lâHistoire va de nouveau tourner dans le sens dâun califat arabo-islamique mondial. Une nouvelle Ăšre sâouvre Ă eux.
Inutile de vous donner du mal Ă essayer de leur faire comprendre que, pour le moment, ce ne sont pas des chrĂ©tiens qui sont pris en otage mais des musulmans. Ils sont incapables de lâentendre, dâen saisir le sens. Pourtant en dehors du personnel de bord qui est français (lâavion aussi), les passagers sont presque tous musulmans. Les preneurs dâotages, eux, le savent bien ; leurs commanditaires aussi mais ils nâen ont cure. Ils ne sont pas lĂ pour faire de la morale. Ils ne sont quâun commando casse-cou chargĂ© dâexĂ©cuter coĂ»te que coĂ»te une mission militaire. Ils nâont pas fait tout cela pour se conduire en Ă©lĂšves suivant un cours dâĂ©ducation civique mais pour exercer des pressions sur un pouvoir exĂ©crable que pourtant ils ne sont pas les seuls AlgĂ©riens Ă combattre. Et quâimporte sâils ne tuent que des compatriotes, dont certains sont des opposants Ă ce rĂ©gime, comme eux. Que ces opposants soient des dĂ©mocrates et des laĂŻcs, mais surtout des Kabyles, les condamne de fait. Ă la limite, ils sont davantage prĂȘts Ă sâentendre avec un pouvoir arabo-islamiste, ayant un mĂȘme projet de sociĂ©tĂ© quâeux quâavec des rĂ©publicains kabyles. Le racisme arabo-islamiste envers la Kabylie est au-dessus de toute autre considĂ©ration.
Ces pensĂ©es ont vraiment de quoi me donner froid, trĂšs froid, dans le dos. Comment faire diversion Ă cette peur qui me vrille lâestomac ? Nos bourreaux passent et repassent devant moi dans une interminable ronde Ă travers laquelle ils nous soupĂšsent, en gros et en dĂ©tail. On les prendrait pour des maquignons qui font lâinspection de chaque bĂȘte de leur troupeau pour estimer ce quâils vont pouvoir en tirer. Ils font tout bonnement la visite du propriĂ©taire. MalgrĂ© mes moments de luciditĂ©, je ne peux me fixer que sur ma principale interrogation : allons-nous en sortir vivants ? Tant quâil y a de la vie, il y a de lâespoir, me rĂ©pĂ©tĂ©-je en essayant de me shooter Ă la mĂ©thode CouĂ©. On ne se rĂ©sout pas dans ces circonstances Ă la fatalitĂ© de la mort mĂȘme si le fait de vous savoir si prĂšs dâelle vous tĂ©tanise, vous paralyse complĂštement.
Devant le nombre de personnes affolĂ©es, criant sans cesse, devant ce sentiment de panique et de dĂ©bandade gĂ©nĂ©rale, les terroristes libĂšrent un premier groupe dâotages, des enfants et des femmes, parmi lesquels, ĂŽ miracle, la chanteuse Ă lâĆil au beurre noir. Le terroriste a tenu parole. Allez savoir pourquoi !
On pourrait croire que cette libĂ©ration dâotages, au compte-gouttes, est en soi lâexpression dâun humanisme, dâune bonne volontĂ©. Nullement ! En vĂ©ritĂ©, cela procĂšde dâun plan bien prĂ©parĂ©. Avec un effectif aussi rĂ©duit que le leur, les terroristes ne pouvaient pas gĂ©rer 290 personnes rĂ©parties sur deux espaces diffĂ©rents. Faire de la place, afin que tous les passagers de la classe « affaires » viennent en classe « Ă©conomique », Ă©tait pour eux une impĂ©rieuse nĂ©cessitĂ©. Je grossis donc la masse des passagers dâinfortune en cabine Ă©conomique faisant de cet avion un Ćuf plein Ă craquer : huit siĂšges par rangĂ©e, deux de chaque cĂŽtĂ© et quatre au milieu. Jâessaie en vain de me trouver une place vers lâarriĂšre de lâappareil, ou du moins le plus loin possible de la tĂȘte dâavion oĂč je pense ne pas trop mâexposer au regard des preneurs dâotages. Il nây en a de disponible que vers lâavant. La seule qui me reste porte le numĂ©ro 12 E. Elle est Ă la troisiĂšme rangĂ©e du milieu. Jâessaie tant bien que mal de calmer ma peur mais je surveille chaque regard, chaque geste des membres du commando.
Tout Ă coup, lâun dâentre eux sâadresse en arabe algĂ©rois Ă mon voisin de siĂšge, prĂšs du couloir gauche. Un homme grand, entre 60 et 70 ans...
Table des matiĂšres
- Couverture
- 4e de couverture
- Copyright
- Titre
- Avertissement
- CHAPITRE 1 - PANIQUE Ă BORD
- CHAPITRE 2 - PORTRAIT DU TERRORISTE ISLAMISTE
- CHAPITRE 3 - VOL MAUDIT, PREMIERS DOUTES
- CHAPITRE 4 - LA LONGUE NUIT
- CHAPITRE 5 - DĂMASQUĂ
- CHAPITRE 6 - LE SYNDROME DE STOCKHOLM
- CHAPITRE 7 - LA FRANCE PREND LA MAIN
- CHAPITRE 8 - LES DERNIĂRES HEURES
- CHAPITRE 9 - LâEUPHORIE
- CHAPITRE 10 - COUPABLE DE SURVIE
- CHAPITRE 11 - COMPLICITĂ DES SERVICES SECRETS ALGĂRIENS
- CHAPITRE 12 - LA PRISE DâOTAGES POUR LĂGITIMER LâARRĂT DU PROCESSUS ĂLECTORAL
- CHAPITRE 13 - PAS DâENQUĂTE SUR LâAFFAIRE AIRBUS EN FRANCE
- ĂPILOGUE
- Table des matiĂšres