Le Triomphe de la classe politique anglaise
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Le Triomphe de la classe politique anglaise

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Le Triomphe de la classe politique anglaise

À propos de ce livre

AprÚs 1970, insidieusement d'abord puis clairement avec les équipes de Tony Blair, une classe politique est apparue qui n'existe que par ses mandats. Cette classe politique, devenue autonome, est tombée dans une plus ou moins grande corruption et attire les ambitieux opportunistes les plus vulgaires. Elle est avide d'argent, habituée aux passe-droits en tout genre qui lui paraissent naturels. Elle méprise le citoyen ordinaire et elle le manifeste presque ouvertement.

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Informations

ISBN de l'eBook
9782368472439
Année
2014

II
LA CLASSE POLITIQUE ET LA DESTRUCTION
DE L’ESTABLISHMENT BRITANNIQUE

La classe politique est arrivĂ©e Ă  envahir tout le domaine qui Ă©tait censĂ© ĂȘtre celui de l’Establishment Ă  la fin du XXe siĂšcle. Comme l’Establishment, cette classe politique occupe les parties hautes de l’organisation sociale et Ă©conomique britannique. Elle fixe les normes sociales et dĂ©termine les limites entre le privĂ© et le public. Plus encore que l’Establishment, elle forme un groupe fermĂ© qui ne s’ouvre pas aux pensĂ©es nouvelles et aux jeunes idĂ©es. Elle modĂšle l’état d’esprit national et rĂ©unit les compĂ©tences qui occupent les positions importantes de l’État et de la sociĂ©tĂ©.
Selon Jeremy Paxman1, dans son livre Friends in High Places – description magistrale du systĂšme britannique de gouvernement, paru en 1990 –, le mot d’« establishment » a Ă©tĂ© employĂ© pour la premiĂšre fois par l’historien A.J.P. Taylor2 qui Ă©crivait en 1953 que « l’Establishment parle avec ses propres accents ; mange ses propres plats Ă  ses propres heures ; dispose d’un systĂšme Ă©ducatif privilĂ©giĂ© ; pratique sa propre religion ; a mĂȘme, au sens large, sa propre variĂ©tĂ© de football. Nulle part ailleurs en Europe, vous ne pourrez dĂ©celer la position sociale de votre interlocuteur d’aprĂšs une courte conversation et en communiquant avec lui ». Taylord faisait de son « Establishment » l’équivalent de « La Chose », le mot qu’utilisait William Cobbett3 dans son journal militant Political Register, au dĂ©but du XIXe siĂšcle. Mais notre intention est de dĂ©montrer que la comparaison entre l’Establishment des annĂ©es 1950 et « La Chose » de Cobbett ne vaut pas. En effet Cobbett dĂ©nonçait les affairistes, le patronage gouvernemental, la corruption de la presse et les collusions entre les partis, traits qui appartiennent beaucoup plus Ă  la classe politique qu’aujourd’hui qu’à l’Establishment dĂ©crit plutĂŽt vaguement par Taylor.
En vĂ©ritĂ©, l’Establishment existait depuis des dĂ©cennies avant 1950 et il Ă©tait probablement au plus haut de son pouvoir et de son influence au temps de la crise de 1936, lors de l’abdication d’Édouard VIII4. Henry Fairlie5, directeur politique du Spectator, Ă©crivit le texte classique sur le sujet en 1955 : « Par Establishment, nous entendons non seulement les organes officiels du pouvoir – ils en font certainement partie – mais plutĂŽt la matrice des rapports politiques et sociaux par lesquels cet Establishment exerce son autoritĂ© qui, en Grande-Bretagne – et davantage encore en Angleterre –, ne peut ĂȘtre comprise que si on reconnaĂźt qu’elle est sociale. Tous ceux qui ont participĂ© Ă  l’exercice du pouvoir comprennent ce que j’écris si j’affirme que l’Establishment est Ă  l’Ɠuvre non seulement quand agissent le Premier ministre, l’archevĂȘque de Canterbury et le Comte-MarĂ©chal6 mais aussi des hommes moins connus comme le prĂ©sident du Conseil pour les Arts, le directeur gĂ©nĂ©ral de la BBC ou mĂȘme l’éditeur du supplĂ©ment littĂ©raire du Times sans compter des influences individuelles : ainsi celle de Lady Violet Bonham Carter7. »
L’« Establishment » dĂ©crit par Henry Fairlie Ă©tait cimentĂ© par une communautĂ© d’allure, d’accent, d’origine sociale et d’éducation. Cette caractĂ©ristique vaut pour la classe politique et il est instructif de comparer ces traits communs plus en dĂ©tail.

L’accent et le style oratoire

L’Establishment pratiquait l’anglais de la Reine, sorte de prononciation qui avait pris naissance au XIXe siĂšcle et qui avait pour but d’effacer les accents rĂ©gionaux. Son prestige Ă©tait tel que les Britanniques qui aspiraient Ă  une carriĂšre politique ou qui avaient l’ambition d’une position sociale importante faisaient de grands efforts pour arriver Ă  cette prononciation jusqu’à prendre des leçons d’élocution8. Par exemple, Edward Heath9 et John Major10, Premiers ministres conservateurs qui sortaient du bas de la classe moyenne, ont travaillĂ© dur pour modifier leur accent malgrĂ© le coĂ»t de cet effort pour leur personnalitĂ© authentique. Or, aujourd’hui, parler l’anglais de la Reine est devenu un handicap pour qui veut faire carriĂšre dans la classe politique.
L’anglais de l’Estuaire, dĂ©fini par le linguiste David Rosewarne en 1984, est devenu l’accent ordinaire de la classe politique11. C’est une sorte de compromis qui rĂ©unit des Ă©lĂ©ments de l’ancienne prononciation et des accents locaux, d’abord ceux de l’est londonien. Il est accessible Ă  la fois aux membres de la classe ouvriĂšre qui gravissent l’échelle sociale et aux Britanniques qui, Ă©levĂ©s dans des Ă©coles privĂ©es, cherchent Ă  manifester leur familiaritĂ© avec les modes urbaines et la culture de la jeunesse. Il s’est rĂ©pandu alors que, parallĂšlement, les principaux partis politiques britanniques nĂ©gligeaient le cƓur de leur Ă©lectorat dans leur effort pour conquĂ©rir le groupe central. L’anglais de l’Estuaire est utile pour masquer les origines sociales et de nombreux spĂ©cialistes croient qu’il va devenir la prononciation d’usage12.
Dans la classe politique, Tony Blair est un exemple du passage de l’anglais de la Reine Ă  l’anglais de l’Estuaire. Edward et David Miliband, ministres qui ont de l’avenir, ont pris le mĂȘme chemin comme beaucoup d’autres. Alan Johnson13, ministre qui a retenu son accent londonien natif selon la nuance de Whitehall, a pris la direction opposĂ©e. L’anglais de l’Estuaire s’entend Ă  la Chambre des Communes sur les premiers bancs comme sur les derniers ; des pairs Ă  vie et des pairs hĂ©rĂ©ditaires l’utilisent. Dans les mĂ©dias, la fonction publique et la publicitĂ©, son usage est gĂ©nĂ©ral.
Bien que la prononciation de la classe gouvernante soit devenue plus populaire et moins aristocratique, la forme employĂ©e par les hommes est allĂ©e en sens inverse et a fait un long chemin. Les interviews donnĂ©es par les hommes politiques de l’Establishment dans les annĂ©es 1960 et auparavant font souvent rire : c’est que les interlocuteurs parlaient sincĂšrement avec la fantaisie et la vivacitĂ© d’un dialogue spontanĂ©. La classe politique a dĂ©libĂ©rĂ©ment renoncĂ© Ă  ce langage simple.
Il faut donc traiter des deux nouveaux styles, inintelligibles l’un et l’autre aux gens ordinaires, et qui sĂ©parent la classe politique des Ă©lecteurs qu’elle est censĂ©e reprĂ©senter. Le premier est celui qu’emploie la classe politique pour parler d’elle-mĂȘme : il est opaque, relĂšve souvent des techniques de manipulation de l’électorat et repose sur le principe anti-dĂ©mocratique qu’il existe des sujets que les gens ordinaires sont incapables de comprendre ou qu’il serait trop dangereux pour eux de connaĂźtre. Dans un discours au Policy Exchange14, en mai 2007, Olivier Letwin15, chef des Ă©tudes politiques du Parti conservateur, dĂ©crivit, avec une opacitĂ© restĂ©e cĂ©lĂšbre, le besoin « d’identifier les externalitĂ©s que les acteurs du marchĂ© libre nĂ©gligent volontiers et ensuite de chercher Ă  crĂ©er les structures qui amĂšneraient la population et les organisations Ă  inter-naliser ces externalitĂ©s ». Ces formules Ă©paisses se comparent avec l’avancĂ©e de Gordon Brown, avant les Ă©lections de 1997, sur « la thĂ©orie post-nĂ©o-classique de la croissance endogĂšne ». Les exemples de ce langage obscur ou trompeur sont trĂšs nombreux et ils expliquent pourquoi les dĂ©bats politiques sont sortis de la culture du public ordinaire oĂč ils avaient leur place cinquante ans auparavant.
Ces propos difficiles Ă  comprendre et se rapportant Ă  eux-mĂȘmes ont au moins le mĂ©rite d’ĂȘtre une contribution au dĂ©bat politique. Ils ne l’ont plus quand les chefs politiques modernes s’adressent directement aux Ă©lecteurs. L’émergence de la classe politique a coĂŻncidĂ© avec la vogue des petites phrases, expressions brĂšves et sans verbe, que l’électeur croit dĂ©coder aisĂ©ment mais qui sont normalement composĂ©es pour le tromper. La petite phrase est devenue l’une des armes les plus efficaces de la classe politique ; conservateurs et travaillistes l’utilisent gĂ©nĂ©reusement. Elle contraste tout Ă  fait avec le style oratoire confus et hĂ©sitant de l’époque de l’Establishment. Comme l’a Ă©crit Colin Crouch, spĂ©cialiste de science politique, « nous sommes maintenant habituĂ©s Ă  entendre des politiciens qui ne parlent pas comme tout le monde mais qui s’expriment Ă  leur maniĂšre, dĂ©sinvolte et trĂšs bien prĂ©parĂ©e. Nous appelons cela “petites phrases” et cette dĂ©signation dĂ©daigneuse nous dispense de penser Ă  ce qui suit. Comme le langage des journaux populaires ou la littĂ©rature de parti, il ne s’agit lĂ  ni de la conversation ordinaire qu’on entend dans la rue, ni de la vraie discussion politique. Ces deux modes de communication dĂ©mocratique dĂ©passent le cadre des campagnes Ă©lectorales16 ».

Le code vestimentaire de la classe politique

L’Establishment britannique a toujours eu la rĂ©putation d’imposer un code d’habillement Ă  ses membres. Les hommes portaient des complets sur mesure, avaient des parapluies et, jusqu’à la rĂ©volution sociale des annĂ©es 1960, un chapeau melon sur la tĂȘte. Les lois vestimentaires de la classe politique ne sont pas moins strictes et mĂȘme parfois plus rigoureuses, sous certains aspects qui intriguent, que les conventions observĂ©es jadis par les membres de l’Establishment. Le complet est de rigueur pour les hommes, et les femmes s’habillent exactement comme les femmes d’affaires de haut niveau. Les chefs politiques sont certainement plus Ă©lĂ©gants que ne l’étaient les anciennes gĂ©nĂ©rations : comparez les tenues de Tony Blair ou de Gordon Brown Ă  celle d’Harold Wilson, celles de David Cameron Ă  celles d’Edward Heath. Les chefs de parti, Ă  l’ùre de la classe politique, attachent plus d’importance que leurs aĂźnĂ©s Ă  leur apparence extĂ©rieure.
Ceci est encore plus frappant si l’on s’intĂ©resse Ă  l’habillement de loisir. Hors de leurs fonctions, les membres de l’Establishment portaient des pantalons de velours cĂŽtelĂ© trop amples et de vieux chandails minables. Mais la classe politique, mĂȘme quand elle n’est pas dans l’exercice de ses fonctions, travaille dur pour dĂ©laisser les codes vestimentaires anciens. Pour ĂȘtre informels, les hommes de la classe politique gardent leur complet mais retirent leur cravate. La trĂšs curieuse disparition de la cravate dans la premiĂšre dĂ©cennie du XXIe siĂšcle est ambivalente. D’un cĂŽtĂ©, un esprit d’indĂ©pendance qui rejette les habitudes traditionnelles – et, pour la classe politique qui a trouvĂ© dans l’agitation Ă©tudiante des annĂ©es 1960 la source de ses Ă©motions et de sa moralitĂ©, c’est trĂšs significatif –, mais d’un autre cĂŽtĂ©, cette tendance Ă  porter son uniforme officiel dans les moments de loisir qui exprime l’exact opposĂ© : un attachement maladif aux formes officielles de comportement. Cela marque aussi la disparition de la distinction entre vie publique et vie privĂ©e qui est l’un des traits dominants de la classe politique.
Un trĂšs petit exemple de cette maniĂšre gĂ©nĂ©rale est fourni par le Premier ministre Gordon Brown. À la fin des annĂ©es 1980 – il Ă©tait alors une Ă©toile montante du Parti travailliste – une journaliste du Daily Mirror, Fiona Millar17, se rendit dans son appartement d’Edimbourg afin d’interviewer Brown dans le dĂ©cor de sa vie privĂ©e ; cependant il Ă©tait habillĂ© d’un strict complet noir. Pour les photographies, on lui demanda gentiment une tenue plus dĂ©contractĂ©e : il alla dans sa chambre et changea de cravate. L’annĂ©e derniĂšre, dans un effort pour dĂ©montrer que Brown partageait les goĂ»ts de l’homme de la rue, ses conseillers en communication conviĂšrent des journalistes pour voir, avec Brown et dans son appartement, un match de football ; une fois de plus, il Ă©tait en complet veston. En 2007, lors d’un voyage en Inde, par une chaleur Ă©touffante, il Ă©tait toujours dans son complet veston alors qu’une tenue dĂ©contractĂ©e aurait bien mieux convenu. Ce goĂ»t de l’actuel Premier ministre pour l’uniforme de l’élite au pouvoir, mĂȘme dans la vie privĂ©e, est caractĂ©ristique du comportement de la classe politique
Alors que Brown est heureux de porter son complet veston chez lui, il est connu que, dans les cĂ©rĂ©monies publiques, il ne veut pas des vĂȘtements qu’on y porte d’ordinaire. Chancelier de l’Échiquier invitĂ© au banquet du Lord maire de Londres, il refusa de se mettre en habit, la plus soignĂ©e et la plus Ă©lĂ©gante des tenues du soir. Dans ce cas prĂ©cis, Brown fait Ă©talage de la duplicitĂ© fondamentale qui est le cƓur du comportement de la classe politique dans son image publique : d’un cĂŽtĂ© la rĂ©bellion contre les coutumes Ă©tablies, les traditions, les formes de contrĂŽle social qui s’opposent Ă  sa domination ; de l’autre, un code vestimentaire trĂšs strict dans le dessein de manifester sa propre autoritĂ© et de se distinguer du commun. Bien sĂ»r, l’Establishment maintenant discrĂ©ditĂ© poursuivait le mĂȘme but avec les robes et les perruques de la magistrature, l’exubĂ©rance des grands uniform...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. 4e de couverture
  3. Titre
  4. Copyright
  5. Avant-propos du traducteur
  6. PrĂ©face pour l’édition française
  7. Introduction
  8. I – La structure de la classe politique
  9. II – La classe politique et la destruction de l’establishment britannique
  10. III – Le dĂ©sastre Ă©thique la ruine de la morale en politique
  11. IV – Les fondements financiers de la classe politique
  12. V – L’idĂ©ologie de la classe politique
  13. VI – L’affaiblissement de l’administration
  14. VII – Le dĂ©clin du ministĂšre des affaires Ă©trangĂšres et le nouveau rĂŽle des services secrets
  15. VIII – La classe politique et les libertĂ©s publiques
  16. IX – La monarchie et la classe politique
  17. X – L’attaque contre le parlement
  18. XI – Un journalisme captif
  19. XII – La classe mĂ©diatique et la guerre d’Irak
  20. XIII – La manipulation populiste
  21. XIV – Le triomphe de la classe politique
  22. Épilogue
  23. Conclusion pour l’édition française
  24. Table des matiĂšres