Jean-Luc Nancy
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Retracer le politique

  1. 128 pages
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Jean-Luc Nancy

Retracer le politique

À propos de ce livre

« Le tĂ©moignage le plus important et le plus pĂ©nible du monde moderne est le tĂ©moignage de la dissolution, de la dislocation ou de la conflagration de la communautĂ© », Ă©crit Jean-Luc Nancy. Retracer le politique, alors, c'est rompre avec l'idĂ©e que « tout est politique ». C'est exiger du pouvoir qu'il renonce Ă  mettre en Ɠuvre la communautĂ© comme une totalitĂ© et mĂ©nagea l'accĂšs Ă  d'autres sphĂšres de l'existence.

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Informations

Année
2012
ISBN de l'eBook
9782368472347
III
Le retrait du politique
Eu Ă©gard Ă  leur portĂ©e ontologique, les analyses de Jean-Luc Nancy portant sur l’ĂȘtre-avec et le monde sont en fait les prolĂ©gomĂšnes Ă  toute pensĂ©e consĂ©quente du retrait du politique. Une prĂ©caution tout d’abord : ce « retrait » n’est pas l’incitation Ă  une retraite, l’invitation Ă  privilĂ©gier des Ă©chappatoires vers des registres Ă©thique, esthĂ©tique, voire religieux et parfois « social »113, ce qui a toujours pour effet de suspendre tout choix politique effectif. Il s’agit bien plutĂŽt de retracer le politique, engageant ainsi une question d’essence, et de remarquer les limites du politique, de le dĂ©limiter, contestant ainsi l’idĂ©e, pour un temps centrale, selon laquelle « tout est politique ».
Problématique « communauté »
La mĂ©moire politique de l’Occident a toujours Ă©tĂ© rĂ©fĂ©rĂ©e avec insistance Ă  cette rĂ©alitĂ© historique – et sans doute en partie fantasmĂ©e – que fut la polis (la « citĂ© ») grecque, le lieu de vie par excellence de cet existant singulier qu’est l’homme. Un des textes canoniques, citĂ© Ă  l’envi par les penseurs du politique, se trouve au chapitre premier de la Politique d’Aristote114 : l’homme est dĂ©fini comme un « animal politique » dans la mesure oĂč la nature, qui ne fait rien « en vain », l’a dotĂ©, lui seul parmi tous les vivants, du logos, lui permettant ainsi d’exprimer l’utile et le nuisible et, « par suite aussi », le juste et l’injuste. Seul l’homme, prĂ©cise le Stagirite, a le « sentiment » du bien et du mal, du juste et de l’injuste. Or c’est la communautĂ© (koinĂŽnia) de ces sentiments qui « fait » la famille (oikia ; on pourrait dire la « maisonnĂ©e ») et la polis.
Il y a lĂ  un problĂšme, pointĂ© par Jean-Luc Nancy. On peut remarquer d’abord qu’« exprimer » des sentiments, ce n’est pas ipso facto savoir quel est leur sens ; c’est pourtant sur leur partage que repose la koinĂŽnia. La situation est d’autant plus complexe qu’Aristote, un peu plus avant dans son texte, dĂ©finit la vertu « politique » de justice comme le « jugement » (krisis) de ce qui est juste, assurant ainsi l’ordre (taxis) de la communautĂ© politique. On hĂ©site Ă  comprendre le rapport entre le jugement du juste et le « sentiment » du juste, sauf Ă  considĂ©rer que le sentiment puisse ĂȘtre critĂšre de jugement. Cette difficultĂ© n’est pas sans consĂ©quence sur la constitution d’un ordre politique – notamment un ordre dont le sens n’est pas, ou n’est plus donnĂ©. On peut y voir une incitation Ă  dissocier polis de koinĂŽnia, la citĂ© de la communautĂ©. Jean-Luc Nancy adopte une approche plus originale, appelant Ă  revenir sur l’ĂȘtre-ensemble dont relĂšve la koinĂŽnia : « La communautĂ© excĂšde de toutes parts la politique. Elle est de l’ordre de l’ĂȘtre-ensemble qui prĂ©cĂšde toute espĂšce d’association ou de rassemblement. » Et il prĂ©cise : la structure discontinue de l’avec « n’est autre que la structure de l’ĂȘtre »115.
Comment dans ces conditions penser le politique ?
Qu’il s’agisse, chez Aristote, du logos qui permet la communication et la quĂȘte du bien commun ou, de maniĂšre trĂšs diffĂ©rente, chez Platon, du « logos de l’architecture que tous habiteraient »116, polis et logos, politique et philosophie sont consubstantiellement liĂ©es, ayant au moins en partage le paradigme principiel, dont l’enjeu est Ă  la fois le principe et le principat. Or si polis et logos sont Ă©branlĂ©s dans leur fondement, reste Ă  savoir quelle est la place de la politique, « sa juste place qui n’est ni “tout” ni “rien” ». Il faut donc faire droit Ă  un Ă©cart « entre sphĂšre politique et autres sphĂšres de l’existence “en commun” (qui est toute l’existence, toute mais pas comme un tout) ». Et pour commencer il faut s’entendre sur le mot problĂ©matique de « communautĂ© ».
Ce mot, porteur peut-ĂȘtre d’une histoire aussi vieille que celle de l’Occident, dĂ©signe aussi, pour Jean-Luc Nancy, une place vide de notre lexique. La difficultĂ© est qu’il nous manque un mot, et « lĂ  oĂč il manque un mot, il y a un problĂšme »117. L’embarras tient justement au fait que ce vide a Ă©tĂ© saturĂ© par une signification censĂ©e rĂ©pondre Ă  la requĂȘte du sens : « Toute puissance et toute prĂ©sence, c’est toujours ce que l’on requiert de la communautĂ© ou ce que l’on va chercher en elle : souverainetĂ© et intimitĂ©, prĂ©sence Ă  soi sans faille et sans dehors. On veut l’“esprit” d’un “peuple” ou l’“ñme” d’une assemblĂ©e de “fidĂšles”, on veut l’“identitĂ©â€ d’un “sujet” ou sa propriĂ©tĂ©. »118 Toute la demande (de la) mĂ©taphysique et (de la) politique est ici rassemblĂ©e, dans ce texte rĂ©digĂ© en octobre 2001, peu de temps donc aprĂšs le 11-Septembre, moment d’affrontement de l’avers et de l’envers d’une mĂȘme obsession de l’Un, le mĂȘme dieu invoquĂ© par les terroristes (Allahu `akbar) et rĂ©duit Ă  un nom sur des billets de banque (In God we trust). Nous ne sommes pas en prĂ©sence d’une confrontation des civilisations, comme on a pu le croire, mais d’une civilisation, affrontĂ©e Ă  sa propre bĂ©ance, Ă  une « guerre civile », qui se confond avec l’exacerbation de la pulsion de mort : la « mondialisation » (ou « globalisation »), en un mot.
La notion de communautĂ© tient une place centrale dans l’Ɠuvre de Jean-Luc Nancy. Le travail engagĂ© dans La CommunautĂ© dĂ©sƓuvrĂ©e s’est poursuivi dans La Comparution et Être singulier pluriel. On pourrait s’étonner de la place prise par ce concept dans sa pensĂ©e, compte tenu de l’équivocitĂ© et de la charge affective de ce terme. C’est pourquoi son ouvrage La CommunautĂ© affrontĂ©e nous est prĂ©cieux pour comprendre son cheminement et ce qui est cristallisĂ© dans ce mot d’abord retenu puis mis Ă  distance. La rĂ©ception mĂȘme du livre, sur ce dernier point, est riche d’enseignements : sa traduction en Allemagne, en 1988, fut traitĂ©e de nazie par un journal gauchiste de Berlin (Gemeinschaft entrant en rĂ©sonance, pour les rĂ©dacteurs, avec la Volksgemeinschaft nazie), tandis qu’en 1999, dans un autre journal de Berlin, issu de l’ex-RDA, le livre Ă©tait abordĂ© sous le titre « Retour du communisme »119.
Toute l’aventure, ou la mĂ©saventure instructive, a commencĂ© par un thĂšme de rĂ©flexion proposĂ© par Jean-Christophe Bailly, en 1983, en vue d’un numĂ©ro de la revue Alea : « La communautĂ©, le nombre ». L’attention de Jean-Luc Nancy fut immĂ©diatement retenue par les deux foyers de cette « ellipse parfaitement rĂ©ussie » : qu’en est-il de la communautĂ© ? Peut-on encore envisager un projet « communiste », communautaire ou communiel ? Quelle ontologie pour penser le commun ? Quant Ă  l’idĂ©e de « nombre », elle invite Ă  considĂ©rer comment elle reprend et dĂ©place celles de « masse » ou de « foule ». Nous savons comment les fascismes ont mis en forme, en Ɠuvre, comment ils ont conformĂ© les « masses » tandis que les communismes organisaient les « classes ». Qu’en est-il de la dĂ©mocratie face Ă  cette prolifĂ©ration de la population mondiale qui rappelle comme toujours que le quantitatif a nĂ©cessairement un corollaire qualitatif ?
À ce moment et dans ce contexte, ce que cherchait Jean-Luc Nancy Ă©tait une « passe » entre deux tentatives historiques, politiquement prĂ©sentĂ©es comme antagonistes mais Ă©galement dĂ©cevantes dans leur conception du commun, du lien social. Il Ă©tait en quĂȘte d’une « ressource inĂ©dite Ă©chappant au fascisme et au communisme tout autant qu’à l’individualisme dĂ©mocrate ou rĂ©publicain ». PortĂ© par ce souci, il s’est tournĂ© alors vers Georges Bataille car il pensait y trouver une aide pour peser ce que serait une position non spontanĂ©ment politique de ce problĂšme : « En avant ou en retrait du “politique”, il y avait ceci, qu’il y a du “commun”, de l’“ensemble” et du “nombreux”, et que nous ne savons peut-ĂȘtre plus du tout comment penser cet ordre du rĂ©el. »120
Georges Bataille, dont la pensĂ©e est issue d’une exigence et d’une inquiĂ©tude politiques, tĂ©moigne d’« une expĂ©rience cruciale du destin moderne de la communautĂ© »121. AprĂšs avoir connu l’épreuve du communisme « trahi », il subit pour un temps et comme beaucoup d’autres intellectuels de cette Ă©poque122, la fascination du fascisme. Mais rapidement il prit conscience de ce que « la nostalgie d’un ĂȘtre communiel Ă©tait en mĂȘme temps dĂ©sir d’une Ɠuvre de mort »123, comprenant que la communautĂ© n’est ni une Ɠuvre Ă  produire ni une communion perdue et qu’il fallait rompre avec la hantise de l’immanence, de celle de l’homme ou d’une communautĂ© des hommes capable d’effectuer sa propre essence qui est elle-mĂȘme l’accomplissement, l’appropriation et la prĂ©sentation de l’essence de l’homme. Ce sens aigu de l’impossibilitĂ© de l’immanence absolue (ou, dit Jean-Luc Nancy, de l’absolu, donc de l’immanence) s’éprouve comme « extase » (le ex- de l’ex-tase est celui de l’ex-istence) dont la leçon ultime, souvent rappelĂ©e par Jean-Luc Nancy, est ainsi Ă©noncĂ©e : « La souverainetĂ© n’est RIEN. »
Pour saisir la teneur d’une telle formule, on peut la laisser contaminer un autre motif central de la philosophie et de la politique, celui de l’« auto- » (de l’à soi, par soi, pour soi) : « La forme de vie qui a vieilli est celle de l’autonomie. Autonomie du principe, autocratie du choix et de la dĂ©cision, autogestion de l’identique, autoproduction de la valeur, du signe et de l’image, autorĂ©fĂ©rence du discours, tout cela est usĂ©, Ă©puisé  »124
Cette défaillance de notre monde, son « échec immense », « nous pouvons le savo...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. QuatriĂšme de couverture
  3. Page de copyright
  4. Introduction
  5. I - L'ĂȘtre-avec
  6. II - Un monde « dé-mondé »
  7. III - Le retrait du politique
  8. Conclusion
  9. Bibliographie

Foire aux questions

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