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Un commissaire en garde Ă  vue

  1. 288 pages
  2. French
  3. ePUB (adapté aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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96 heures

Un commissaire en garde Ă  vue

À propos de ce livre

En octobre 2011, des policiers lyonnais et grenoblois, dont le commissaire de police Christophe Gavat, alors chef de la PJ de Grenoble, sont placés en garde à vue pendant 4 jours et mis en examen pour «association de malfaiteurs», «trafic de stupéfiants», «détournement de scellés» et «vol en réunion», dans le cadre de l'affaire Neyret.

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Informations

Année
2013
ISBN de l'eBook
9782368470688

KAMEL

Novembre 2008

Avec « le nain », on a le mĂȘme Ăąge. On aurait pu se rencontrer Ă  l’école ou sur un terrain de rugby. Je suis sĂ»r qu’on aurait Ă©tĂ© potes. Croix de bois, croix de fer. Dans les bagarres d’aprĂšs match, dans les mensonges aux profs, dans nos premiĂšres conquĂȘtes amoureuses. Mais on ne s’est jamais prĂȘtĂ© ni notre mob, ni nos petites amies.
J’ai auditionnĂ© « le nain » en 1995. On venait de serrer une Ă©quipe de braqueurs qui Ă©cumait les bijouteries de la banlieue lyonnaise. Il a pris huit ans de placard pour recel. Un « Monsieur », comme on dit dans le milieu. Un demi de mĂȘlĂ©e d’1m70, chaussettes baissĂ©s et col relevĂ©. De la classe et de l’autoritĂ©. Lorsqu’il s’est assis face Ă  mon bureau, il n’a pas jouĂ©. Il a Ă©coutĂ©, rĂ©pondu aux questions. Il allait passer sa premiĂšre nuit au dĂ©pĂŽt. Il avait perdu la partie, il s’inclinait. « Le nain » m’a demandĂ© un cafĂ© et la permission de prĂ©venir sa mĂšre. Et puis on s’est mis Ă  parler. Des prĂ©sidentielles et des pommes de Chirac, des parents, des femmes, des bons vins, de la vie. Le jour se levait, les Ă©quipes de nuit s’éclipsaient et le cendrier posĂ© entre nous se remplissait. On a parlĂ© encore, jusqu’à ce que la relĂšve lui repasse les pinces. On s’est saluĂ© comme deux personnes qui avaient fait connaissance lors d’un dĂźner. Avec les contraintes en moins, pas de fausse promesse, pas d’invitation pour le barbecue du dimanche, pas d’échanges de mail. Non, on n’était pas dans les conventions. On s’est juste parlĂ© vrai entre deux actes de procĂ©dure. On s’est fait un signe de tĂȘte, je lui ai souhaitĂ© bonne chance. Il m’a souhaitĂ© bonne nuit. VoilĂ , cela fait un peu plus de treize ans.
Depuis, on se croise, on boit une bouteille de bordeaux, on refait le monde. Avec une sorte de pacte tacite : les affaires restent au vestiaire. On n’est pas dupes, lui comme moi, on commence Ă  bien maĂźtriser la bio de l’autre. Lui a suivi mes avancements, moi je sais qu’il a un bateau, plutĂŽt grand luxe. Mais on se contente de faire tourner nos verres et nos conversations dĂ©butent toujours par l’analyse des larmes de notre breuvage. Je laisse parler le maĂźtre : le bordeaux, il l’a dans le sang. Son destin Ă©tait tout tracĂ©, il aurait dĂ» reprendre le domaine familial, sans vagues, comme l’avait dĂ©jĂ  fait son pĂšre. Et le pĂšre de son pĂšre. Oui, mais « le nain » n’était pas taillĂ© pour la vigne et ses coteaux. Il a voulu son indĂ©pendance, sa solitude, ses dĂ©rapages. Comme moi j’ai dĂ©sirĂ© suivre mes rĂȘves de gamin. ProtĂ©ger, attraper les mĂ©chants et porter l’étoile de shĂ©rif. On a choisi notre couleur sur l’é­chiquier. Mais, Ă  chaque fois, je le titille. J’avance masquĂ©, le nez dans mon verre en quĂȘte d’un quelconque arĂŽme. Je tente un Ă©niĂšme contrepied. « Le “nain”, quelle serait ta vie aujourd’hui si tu avais repris l’exploitation familiale ? » À chaque fois, il me voit venir. Il croit que je veux jouer Ă  l’éducateur, Ă  l’assistante sociale, que je veux le remettre dans le droit chemin. Il lĂšve son verre, admire sa robe sombre dans la lumiĂšre. Fait dĂ©licatement tourner le vin Ă  l’intĂ©rieur avant de le porter Ă  sa bouche. Et de le boire. Cul sec ! Avant de rĂ©pondre :
« Ivrogne, je serais devenu un ivrogne. Parce qu’il y a que comme ça que je me serais senti libre. »
La voiture puissante roule Ă  vive allure dans les rues de Lyon. Le joint tourne entre le chauffeur et ses deux passagers. Ça fume, ça parle fort, ça brĂ»le les feux rouges. Rien de grave. À cette heure avancĂ©e de la nuit d’octobre, les rues sont dĂ©sertes. Les Lyonnais n’aiment pas les rues gelĂ©es. Entre RhĂŽne et SaĂŽne on aime le confort discret des alcĂŽves des vieux appartements bourgeois. Il fait trop froid pour mettre un flic dehors. Le passager arriĂšre prend une puissante bouffĂ©e et souffle lentement en s’enfonçant profondĂ©ment dans la banquette arriĂšre. Il profite. La fumĂ©e envahit l’habitacle. Elle se dissout dans son corps. Elle descend dans sa gorge. Il la savoure. C’est chaud, doux et amer en mĂȘme temps. C’est bon. Il perçoit la discussion entre ses deux potes comme Ă  travers un oreiller ouatĂ©. Il sourit. Il n’entend que des bribes de phrases et des rires. Il est dĂ©jĂ  loin. TrĂšs loin des quatre murs de la maison d’arrĂȘt de Villefranche-sur-SaĂŽne. La voiture ronronne sous l’impulsion de l’accĂ©lĂ©rateur. Le chauffeur est un esthĂšte de la conduite. Un amoureux du volant. Un champion du monde de la conduite en ville. Il a confiance. Il peut somnoler tranquille et rĂȘver. Depuis 15 jours il est en permission de sortie. Il n’a pas rĂ©intĂ©grĂ© sa cellule 32.
Cinq ans dĂ©jĂ  qu’il purge sa peine pour vols Ă  main armĂ©e. SacrĂ©s braquages. Quatre banques en deux mois. Il a pris 40 000 francs et sept ans aux « assiettes ». Il en a dĂ©jĂ  fait cinq. Pas trop cher payĂ©. ç’aurait pu ĂȘtre pire. D’autant qu’il n’a pas balancĂ© ses potes. Devant les keufs ou le juge, il n’a rien dit. A fermĂ© sa gueule. A protĂ©gĂ© ses frangins. A sauvĂ© sa vie surtout. Sont pas du genre rigolo, ses complices. Dieu sait ce qu’ils auraient fait s’il les avait balancĂ©s. Mais c’est pas le genre de la maison. On lui a toujours appris Ă  se taire. Un bon braqueur, c’est un braqueur silencieux. Ou mort. Depuis cinq ans, il se tait au fond de sa cellule 32.
Cinq ans, 60 mois. Ça fait combien de jours, ça ? 1 825 ! Il en a un peu marre de la cellule 32. 1 825 jours qu’il vit dedans. Qu’il vit avec. 1 825 jours que cette piĂšce triste et froide est devenue le centre nĂ©vralgique de sa vie. Tout tourne autour d’elle. La nuit, le jour, le froid, le chaud, la pisse, la merde, la bouffe, les promenades, les rĂȘves. Le cauchemar. Tout part et tout finit dans sa putain de cellule 32. C’est son avenir, son seul horizon. S’il pouvait, il la dĂ©gueulerait, la cellule 32. Il la vomirait par tous les pores de sa peau, la chierait par tous les trous de son corps. 1 825 jours qu’il essaye d’occuper ses journĂ©es d’un peu de tĂ©lĂ©, d’un peu de lecture, d’un peu de musculation, d’un peu d’ennui. Beaucoup de rien dans la cellule 32. Beaucoup trop. Il la connaĂźt par cƓur. Il a eu le temps en cinq ans, 1 825 jours. Il l’a vue sous tous les angles. Sous toutes les coutures. L’image le fait sourire, sa cellule cousue dans une toile. Avec des fermetures Ă©clairs et des moustiquaires aux petites fenĂȘtres, comme une tente de camping. Et pourquoi la prison ne serait pas un immense camping oĂč les dĂ©tenus planteraient chacun leur tente ? SĂ»r qu’il y aurait moins d’évasions.
« Putain, depuis quinze jours je suis un Ă©vadĂ© ! Je la connais la loi. Celui qui ne rĂ©intĂšgre pas la maison d’arrĂȘt Ă  la fin de la permission de sortie, c’est un Ă©vadĂ© ! Sans Ă©chelle, sans lime, sans corde et sans violence, je me suis Ă©vadĂ©. Trop classe. Suis trop fort. Merci, la permission de sortie ! J’en pouvais plus de la cellule 32. En tente ou en caravane, entre quatre murs en brique ou en bĂ©ton, je ne les aurais pas faits, les deux ans qu’il me reste. Deux ans, 24 mois. Ça fait 730 ! Je n’aurai jamais rĂ©ussi Ă  dormir encore 730 nuits sous la tente de mon emprisonnement. Avec ou sans couture
 » Kamel se marre. « Faut que j’arrĂȘte la “beuh”, je commence Ă  dĂ©lirer, moi. »
Il se tait et se laisse conduire par ses chauffeurs. Les deux cousins sont de sa citĂ©. Le copilote est un peu glandeur, un peu rasta. Il prĂ©tend descendre de Bob Marley, le con. Un peu menteur, oui ! Mais, c’est lui qui a amenĂ© la beuh et fait tourner. Elle est bonne. Ces deux-lĂ  ne sont pas vraiment des amis, pas complĂštement des proches, juste des gars avec qui il aime sortir, boire des verres, fumer de la « beuh » et draguer un peu les gonzesses, quand mĂȘme. Lui est complĂštement raide dingue de Salima, une jeune femme de dix ans sa cadette, rencontrĂ©e Ă  son avant-derniĂšre permission de sortie. Elle est tellement jolie, fraĂźche et drĂŽle. Il n’a pas rĂ©sistĂ© longtemps. Ça tombe bien, elle non plus. Ils se sont embrassĂ©s. Ses lĂšvres ont un goĂ»t sucrĂ©. Fantastique. Il a encore le goĂ»t sur les siennes. Salima s’est laissĂ© sĂ©duire par ce type, un peu « tchatteur », un peu baroudeur, un peu plus vieux qu’elle. Il l’a fait rire en lui racontant des histoires Ă  peine croyables de voyous et de flics. Ça la change de tous ces blaireaux de son Ăąge, Ă  peine sortis de l’adolescence, qui se vantent en parlant haut et fort, la casquette de travers, le survĂȘtement et les Nike de couleur, logo de luxe en bandouliĂšre. Pire qu’un uniforme, des clones. Tristes.
Kamel se voit dĂ©jĂ  lui passer la bague au doigt quand la porte de la prison se fermera dĂ©finitivement derriĂšre lui. Retrouver une sĂ©rĂ©nitĂ©, construire sa vie. Et pourquoi pas des enfants ? Salima, elle est diffĂ©rente. Il veut qu’elle soit son avenir. Il ne sait pas qu’elle sera sa chute. C’est Ă  elle qu’il pense, calĂ© au fond du fauteuil arriĂšre de la voiture, conduite un peu trop vite par son pote. Le seigneur de la route. Trop obsĂ©dĂ© par la pensĂ©e des formes gĂ©nĂ©reuses de la future femme de sa vie, il ne pense mĂȘme pas Ă  dire au conducteur qu’il faut ralentir, qu’il n’a pas rĂ©intĂ©grĂ© la maison d’arrĂȘt, que c’est un Ă©vadĂ© et qu’au moindre contrĂŽle des flics, il est mort ! Les rires gras fusent dans la voiture. La musique aussi. La « beuh » commence Ă  faire effet. Le conducteur, pris dans l’ambiance et le nuage de fumĂ©e, ne voit mĂȘme pas qu’il vient de franchir un feu rouge. C’est rien. Une broutille. Le dixiĂšme de la soirĂ©e. Une infraction d’une banalitĂ© affligeante. Qui n’a pas Ă©chappĂ© Ă  l’équipage de la BAC postĂ© au carrefour, et qui dĂ©cide de procĂ©der au contrĂŽle.
« Merde, les keufs ! » Le Mozart de la conduite s’arrĂȘte, obĂ©issant aux injonctions des policiers. Le rasta a juste le temps de jeter la cigarette artisanale par la fenĂȘtre ouverte. Avec des grands moulinets il tente de transformer ses bras en ventilateur pour Ă©vacuer la fumĂ©e et l’odeur qui planent dans l’habitacle. Le passager arriĂšre commence Ă  s’inquiĂ©ter. En cas de passage de son nom au fichier, il va ĂȘtre immĂ©diatement interpellĂ© et reconduit en maison d’arrĂȘt. Pour terminer sa peine. 730 nuits Ă  se morfondre dans sa solitude. À cet instant, il regrette presque de ne pas ĂȘtre retournĂ© dormir en prison. Il prĂ©fĂšre sa cellule 32 Ă  la vue des flics. Il n’aime pas les flics. Leur contrĂŽle au faciĂšs, leur façon d’ĂȘtre, de se la « pĂ©ter », de se comporter en cow-boys, de bouger, de vivre. S’il peut les Ă©viter, il prĂ©fĂšre.
Mais le lit de Salima est tendre, si moelleux, il en a profitĂ© jusqu’au bout. Le plus longtemps possible. Elles sont trop courtes, ces permissions de sortie. Et si rares. Maintenant il est trop tard. Il bouge sur son siĂšge, se cale au fond pour se faire discret. En tant que passager arriĂšre, il peut toujours espĂ©rer ne pas ĂȘtre contrĂŽlĂ©, ou au moins ne pas ĂȘtre passĂ© au fichier. Il attend. FĂ©brile, mais calme en apparence.
Les trois policiers en civil porteurs du brassard orange « police » s’approchent de la voiture. Ils respectent les consignes de sĂ©curitĂ©. Une procĂ©dure rĂŽdĂ©e. Les deux premiers contrĂŽlent le chauffeur et le passager avant, pendant que le troisiĂšme reste en protection, lĂ©gĂšrement en retrait, selon la mĂ©thode de la triangulation. D’une main ils tiennent la lampe torche, leur servant Ă  Ă©clairer le visage des occupants et l’intĂ©rieur de la voiture et d’une autre les papiers qui leur sont prĂ©sentĂ©s. Le policier lĂ©gĂšrement en retrait a sa main sur son arme, surveillant ce qui se passe sur le contrĂŽle et l’environnement extĂ©rieur. Calme aujourd’hui. Pour l’instant. Mais on ne sait jamais.
Le contrĂŽle du petit prince du volant et de son passager avant, le roi du « oinj », est terminĂ©. Tout est en rĂšgle. Les policiers doivent ĂȘtre enrhumĂ©s par le froid rĂ©gnant ou ils n’ont pas voulu sentir l’odeur du haschich. Un dĂ©lit si peu poursuivi. Avant de partir, ils jettent un dernier faisceau de lampe dans la voiture. Il s’arrĂȘte sur le visage de l’homme assis derriĂšre, silencieux, qui tente un lĂ©ger sourire un peu crispĂ©. « Et le monsieur, il a ses papiers ? », demande le chef de bord. L’homme sort de sa poche arriĂšre de pantalon une vieille carte d’identitĂ© jaunie par le temps, abimĂ©e par le frottement irrĂ©gulier de la toile de jean. Ce dernier la rĂ©cupĂšre et commence Ă  la lire. Il Ă©pelle Ă  voix haute le nom de l’homme. « Vous vous appelez Kamel
 » L’homme acquiesce. Et perd les pĂ©dales. D’un coup, il ouvre la portiĂšre, se met Ă  courir comme un fou. Une seule obsession, ne pas retourner en cabane ! Il n’a pas attendu de savoir si le policier allait passer son nom au fichier, le simple fait que ce dernier soit prononcĂ© par les « keufs » l’a fait paniquer ! Il s’est vu les fers aux pieds, retour Ă  la case prison, cellule 32 ! Alors il court. Il ne sait pas oĂč, mais il court. Loin des flics qui tiennent entre leurs mains sa carte nationale d’identitĂ©. Loin des 730 jours qui lui restent encore Ă  tirer Ă  la maison d’arrĂȘt de Villefranche-sur-SaĂŽne.
Les policiers sont surpris par cette rĂ©action. L’intervention banale change d’intensitĂ©. Le contrĂŽle routier devient tendu, agressif. Un homme a pris la fuite. Personne ne sait pourquoi, mais s’il s’échappe, c’est qu’il a quelque chose Ă  se reprocher. ForcĂ©ment. Les deux premiers policiers intervenants ont rĂ©agi vite. Ils ont figĂ© la situation dans la voiture. L’as du volant et le cousin de Bob Marley sont rapidement menottĂ©s. Ils rĂąlent. Ils s’en sortaient Ă  si bon compte. Quel con ! Qu’est-ce qu’il lui a pris de se mettre Ă  courir comme ça ?
Le troisiĂšme gardien de la paix court derriĂšre Kamel. Moins bon coureur que le flic entraĂźnĂ© qu’il a aux trousses, il se fait rattraper. Il peste. Il aurait dĂ» pratiquer plus la course Ă  pied. Mais dans la cellule 32, le parcours est limitĂ©. Il aurait peut-ĂȘtre dĂ» fumer un peu moins de chichon, aussi ! Kamel l’a compris, en longue distance, il n’a aucune chance. Ă©puisĂ©, mais lucide malgrĂ© tout ce qu’il a fumĂ©, il se met Ă  l’abri derriĂšre une voiture en stationnement et hurle. Hurle qu’il a « les flics au cul », qu’ils vont le serrer, l’embarquer, le mettre au trou. Dans ce quartier, les habitants ne sont pas des fans inconditionnels de la police, malgrĂ© le froid ambiant et l’heure tardive le ré­sultat est immĂ©diat : la foule s’approche. Les gens se massent. Kamel continue d’alerter du monde. Le policier de la BAC ne sait plus quoi faire. Continuer Ă  pratiquer ce jeu stupide, consistant Ă  tourner autour d’une voiture, n’a aucun sens. Quand il part Ă  gauche, Kamel s’enfuit de l’autre cĂŽtĂ©. Il y a toujours cette caisse entre eux. Trop risquĂ© Ă  escalader. PossibilitĂ© de glisser ou de chuter. Il faut faire quelque chose. Il ne peut pas continuer Ă  courir en rond de cette façon. On n’est pas au jeu de la chaise musicale : quand la musique s’arrĂȘte tout le monde s’assoit, celui qui reste debout a perdu ! Il ne peut pas non plus sortir son arme, solidement ancrĂ©e et enchainĂ©e Ă  son Ă©tui de ceinture. Personne n’est en danger. Aucune raison de la sortir. Encore moins d’en faire usage.
Il tente de raisonner Kamel. Lui explique l’inutilitĂ© de sa dĂ©marche. Mais il n’entend rien. Kamel n’écoute pas les flics. Jamais. Encore moins maintenant. Il ne sait qu’une chose, il ne veut pas retourner Ă  la “rate”. Il est plongĂ© dans sa folie de la fuite. PersuadĂ© que sa seule issue est de ne pas se faire arrĂȘter. Il continue de crier, espĂ©rant que se soulĂšve la foule en sa faveur. Cinq ans qu’il se tait. Il a de quoi hurler.
Il va dĂ©bloquer la situation. Il arrĂȘte d’utiliser la voiture comme bouclier. Il a repris du souffle. Il se remet Ă  courir. Le policier n’hĂ©site pas, se remet Ă  ses trousses. Les cris de Kamel n’ont pas suffi Ă  convaincre la foule. Personne n’intervient. Le gardien le rattrape rapidement. Les heures passĂ©es Ă  la musculation et au footing lui servent. D’un plaquage il le fait tomber. Kamel est habitĂ© par l’énergie du dĂ©sespoir. Il ne se laisse pas faire, se dĂ©bat. Le jeune flic ne s’attendait pas Ă  une telle rĂ©action. Kamel, physiquement, n’a rien d’un « Golgoth », mais il est animĂ© d’une rage, celle que donne le refus de l’emprisonnement, le goĂ»t de la libertĂ©. Au sol, il se bat avec le policier.
Le gardien de la paix maĂźtrise enfin Kamel. Il sort ses menottes pour l’empĂȘcher de bouger. Il est assis sur lui. Kamel continue de se dĂ©battre comme un poisson pris dans un filet. Le collĂšgue lui attrape le poignet droit et tente de lui passer les pinces. La main gauche de Kamel glisse le long de la jambe du policier. Remonte jusqu’à son bassin. Elle se dirige vers la crosse de l’arme enfoncĂ©e dans le holster de ceinture du flic. Il l’agrippe. La tient fermement, la retire d’un coup sec de l’étui. En deux secondes, Kamel a renversĂ© la situation. Il tient dans sa main le Manurhin MR 73, chargĂ© de six cartouches 357 Magnum, du policier. Dans l’action, il a arrachĂ© la sangle reliant la crosse de l’arme Ă  son Ă©tui.
« Ne tire pas, s’il te plaĂźt, ne tire pas
 j’ai deux enfants, une petite fille, un petit garçon, ne tire pas ! » Le jeune gardien de la paix est tĂ©tanisĂ©, apeurĂ©. Rien dans sa formation ne l’avait prĂ©parĂ© Ă  une telle situation. Il est allongĂ© au sol, sur le dos, essayant difficilement de ramper en s’aidant de ses coudes. Il ne va pas mourir maintenant, comme ça, Ă  cause d’un banal contrĂŽle routier ? Pour un feu rouge ? Le jeu n’en vaut pas la chandelle. C’est ridicule. Debout devant lui, Kamel, les yeux enfiĂ©vrĂ©s, le souffle court, le menace avec sa propre arme de service. Les cris de supplication du policier ? La peur de commettre l’irrĂ©parable ? Un Ă©clair de luciditĂ© dans son esprit embrumĂ© par les volutes de cannabis ? Quand Kamel appuie sur la gĂąchette, le coup frĂŽle le policier. PrĂšs de son visage, tout prĂšs. Mais ne l’atteint pas.
Kamel hĂ©bĂ©tĂ© regarde la scĂšne. Le flic devant lui ne bouge plus. Abasourdi par la dĂ©tonation, tremblant de peur. Les deux autres policiers arrivent en courant. Ils ont stoppĂ© net leur course. Une dĂ©tonation en pleine ville. D’oĂč vient-elle ? Qui a tirĂ© ? Sur qui ? Ce n’est plus un contrĂŽle routier, c’est Beyrouth ! La panique. La foule amassĂ©e par Kamel leur dĂ©signe l’endroit oĂč s’est dĂ©roulĂ©e la bagarre. L’histoire n’est plus la mĂȘme, il y a eu un coup de feu. Ce n’est plus un flic qui essaye d’attraper un petit dĂ©linquant, c’est un criminel qui n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  tirer sur un policier. Avant de prendre la fuite. Les deux policiers se penchent sur leur collĂšgue, persuadĂ©s qu’il n’est plus en vie. Livide, complĂštement statique, incapable de prononcer un mot. Il a vu la mort. De si prĂšs. Elle est passĂ©e Ă  trois centimĂštres de son visage. Il a senti son souffle chaud lui caresser la joue. Elle lui a tendu la main. Il ne l’a pas saisie. Il en sera marquĂ© toute sa vie. DĂ©sormais, plus rien ne sera comme avant. Sa vie a basculĂ© au moment oĂč il s’est fait arracher son arme et tirer dessus par un fuyard sur un banal contrĂŽle.
« Qu’est-ce qu’il a fait ?, articule-t-il pĂ©niblement.
– On ne sait pas. On ne comprend pas
 Il n’aurait pas rĂ©intĂ©grĂ© la maison d’arrĂȘt.
– C’est tout ?
– À priori, oui ! »
éberlué, cette peur au ventre qui ne le quittera plus jamais, le gardien murmure : « Tout ça, pour ça ? »
Cette question de Claude Lelouch, nous nous la posons Ă  la brigade criminelle quand nous hĂ©ritons du dossier. L’infraction principale retenue est : tentative de meurtre sur agent de la force publique. Nous n’avons pas trop le temps de nous interroger, ni mĂȘme de savoir comment va le collĂšgue de la BAC victime du coup de feu. Un seul objectif : mettre la main sur Kamel H. Nous avons un avantage, nous savons qui il est exactement : il a eu la dĂ©licatesse de...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. 4e de couverture
  3. Titre
  4. Copyright
  5. Dédicace
  6. Citation
  7. Gautier
  8. Michel
  9. Martin
  10. Aymeric, Jean-Paul et Gilles
  11. Titou
  12. Renaud
  13. Jacques
  14. Kamel
  15. Henri
  16. Yohan
  17. Bernard
  18. Épilogue – Jef
  19. Postface de Bruno Wolkowitch
  20. Remerciements
  21. Table des matiĂšres