
- 288 pages
- French
- ePUB (adapté aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
Ă propos de ce livre
En octobre 2011, des policiers lyonnais et grenoblois, dont le commissaire de police Christophe Gavat, alors chef de la PJ de Grenoble, sont placés en garde à vue pendant 4 jours et mis en examen pour «association de malfaiteurs», «trafic de stupéfiants», «détournement de scellés» et «vol en réunion», dans le cadre de l'affaire Neyret.
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Informations
Ăditeur
Michalon éditeurAnnée
2013ISBN de l'eBook
9782368470688KAMEL
Novembre 2008
Avec « le nain », on a le mĂȘme Ăąge. On aurait pu se rencontrer Ă lâĂ©cole ou sur un terrain de rugby. Je suis sĂ»r quâon aurait Ă©tĂ© potes. Croix de bois, croix de fer. Dans les bagarres dâaprĂšs match, dans les mensonges aux profs, dans nos premiĂšres conquĂȘtes amoureuses. Mais on ne sâest jamais prĂȘtĂ© ni notre mob, ni nos petites amies.
Jâai auditionnĂ© « le nain » en 1995. On venait de serrer une Ă©quipe de braqueurs qui Ă©cumait les bijouteries de la banlieue lyonnaise. Il a pris huit ans de placard pour recel. Un « Monsieur », comme on dit dans le milieu. Un demi de mĂȘlĂ©e dâ1m70, chaussettes baissĂ©s et col relevĂ©. De la classe et de lâautoritĂ©. Lorsquâil sâest assis face Ă mon bureau, il nâa pas jouĂ©. Il a Ă©coutĂ©, rĂ©pondu aux questions. Il allait passer sa premiĂšre nuit au dĂ©pĂŽt. Il avait perdu la partie, il sâinclinait. « Le nain » mâa demandĂ© un cafĂ© et la permission de prĂ©venir sa mĂšre. Et puis on sâest mis Ă parler. Des prĂ©sidentielles et des pommes de Chirac, des parents, des femmes, des bons vins, de la vie. Le jour se levait, les Ă©quipes de nuit sâĂ©clipsaient et le cendrier posĂ© entre nous se remplissait. On a parlĂ© encore, jusquâĂ ce que la relĂšve lui repasse les pinces. On sâest saluĂ© comme deux personnes qui avaient fait connaissance lors dâun dĂźner. Avec les contraintes en moins, pas de fausse promesse, pas dâinvitation pour le barbecue du dimanche, pas dâĂ©changes de mail. Non, on nâĂ©tait pas dans les conventions. On sâest juste parlĂ© vrai entre deux actes de procĂ©dure. On sâest fait un signe de tĂȘte, je lui ai souhaitĂ© bonne chance. Il mâa souhaitĂ© bonne nuit. VoilĂ , cela fait un peu plus de treize ans.
Depuis, on se croise, on boit une bouteille de bordeaux, on refait le monde. Avec une sorte de pacte tacite : les affaires restent au vestiaire. On nâest pas dupes, lui comme moi, on commence Ă bien maĂźtriser la bio de lâautre. Lui a suivi mes avancements, moi je sais quâil a un bateau, plutĂŽt grand luxe. Mais on se contente de faire tourner nos verres et nos conversations dĂ©butent toujours par lâanalyse des larmes de notre breuvage. Je laisse parler le maĂźtre : le bordeaux, il lâa dans le sang. Son destin Ă©tait tout tracĂ©, il aurait dĂ» reprendre le domaine familial, sans vagues, comme lâavait dĂ©jĂ fait son pĂšre. Et le pĂšre de son pĂšre. Oui, mais « le nain » nâĂ©tait pas taillĂ© pour la vigne et ses coteaux. Il a voulu son indĂ©pendance, sa solitude, ses dĂ©rapages. Comme moi jâai dĂ©sirĂ© suivre mes rĂȘves de gamin. ProtĂ©ger, attraper les mĂ©chants et porter lâĂ©toile de shĂ©rif. On a choisi notre couleur sur lâĂ©Âchiquier. Mais, Ă chaque fois, je le titille. Jâavance masquĂ©, le nez dans mon verre en quĂȘte dâun quelconque arĂŽme. Je tente un Ă©niĂšme contrepied. « Le ânainâ, quelle serait ta vie aujourdâhui si tu avais repris lâexploitation familiale ? » Ă chaque fois, il me voit venir. Il croit que je veux jouer Ă lâĂ©ducateur, Ă lâassistante sociale, que je veux le remettre dans le droit chemin. Il lĂšve son verre, admire sa robe sombre dans la lumiĂšre. Fait dĂ©licatement tourner le vin Ă lâintĂ©rieur avant de le porter Ă sa bouche. Et de le boire. Cul sec ! Avant de rĂ©pondre :
« Ivrogne, je serais devenu un ivrogne. Parce quâil y a que comme ça que je me serais senti libre. »
La voiture puissante roule Ă vive allure dans les rues de Lyon. Le joint tourne entre le chauffeur et ses deux passagers. Ăa fume, ça parle fort, ça brĂ»le les feux rouges. Rien de grave. Ă cette heure avancĂ©e de la nuit dâoctobre, les rues sont dĂ©sertes. Les Lyonnais nâaiment pas les rues gelĂ©es. Entre RhĂŽne et SaĂŽne on aime le confort discret des alcĂŽves des vieux appartements bourgeois. Il fait trop froid pour mettre un flic dehors. Le passager arriĂšre prend une puissante bouffĂ©e et souffle lentement en sâenfonçant profondĂ©ment dans la banquette arriĂšre. Il profite. La fumĂ©e envahit lâhabitacle. Elle se dissout dans son corps. Elle descend dans sa gorge. Il la savoure. Câest chaud, doux et amer en mĂȘme temps. Câest bon. Il perçoit la discussion entre ses deux potes comme Ă travers un oreiller ouatĂ©. Il sourit. Il nâentend que des bribes de phrases et des rires. Il est dĂ©jĂ loin. TrĂšs loin des quatre murs de la maison dâarrĂȘt de Villefranche-sur-SaĂŽne. La voiture ronronne sous lâimpulsion de lâaccĂ©lĂ©rateur. Le chauffeur est un esthĂšte de la conduite. Un amoureux du volant. Un champion du monde de la conduite en ville. Il a confiance. Il peut somnoler tranquille et rĂȘver. Depuis 15 jours il est en permission de sortie. Il nâa pas rĂ©intĂ©grĂ© sa cellule 32.
Cinq ans dĂ©jĂ quâil purge sa peine pour vols Ă main armĂ©e. SacrĂ©s braquages. Quatre banques en deux mois. Il a pris 40 000 francs et sept ans aux « assiettes ». Il en a dĂ©jĂ fait cinq. Pas trop cher payĂ©. çâaurait pu ĂȘtre pire. Dâautant quâil nâa pas balancĂ© ses potes. Devant les keufs ou le juge, il nâa rien dit. A fermĂ© sa gueule. A protĂ©gĂ© ses frangins. A sauvĂ© sa vie surtout. Sont pas du genre rigolo, ses complices. Dieu sait ce quâils auraient fait sâil les avait balancĂ©s. Mais câest pas le genre de la maison. On lui a toujours appris Ă se taire. Un bon braqueur, câest un braqueur silencieux. Ou mort. Depuis cinq ans, il se tait au fond de sa cellule 32.
Cinq ans, 60 mois. Ăa fait combien de jours, ça ? 1 825 ! Il en a un peu marre de la cellule 32. 1 825 jours quâil vit dedans. Quâil vit avec. 1 825 jours que cette piĂšce triste et froide est devenue le centre nĂ©vralgique de sa vie. Tout tourne autour dâelle. La nuit, le jour, le froid, le chaud, la pisse, la merde, la bouffe, les promenades, les rĂȘves. Le cauchemar. Tout part et tout finit dans sa putain de cellule 32. Câest son avenir, son seul horizon. Sâil pouvait, il la dĂ©gueulerait, la cellule 32. Il la vomirait par tous les pores de sa peau, la chierait par tous les trous de son corps. 1 825 jours quâil essaye dâoccuper ses journĂ©es dâun peu de tĂ©lĂ©, dâun peu de lecture, dâun peu de musculation, dâun peu dâennui. Beaucoup de rien dans la cellule 32. Beaucoup trop. Il la connaĂźt par cĆur. Il a eu le temps en cinq ans, 1 825 jours. Il lâa vue sous tous les angles. Sous toutes les coutures. Lâimage le fait sourire, sa cellule cousue dans une toile. Avec des fermetures Ă©clairs et des moustiquaires aux petites fenĂȘtres, comme une tente de camping. Et pourquoi la prison ne serait pas un immense camping oĂč les dĂ©tenus planteraient chacun leur tente ? SĂ»r quâil y aurait moins dâĂ©vasions.
« Putain, depuis quinze jours je suis un Ă©vadĂ© ! Je la connais la loi. Celui qui ne rĂ©intĂšgre pas la maison dâarrĂȘt Ă la fin de la permission de sortie, câest un Ă©vadĂ© ! Sans Ă©chelle, sans lime, sans corde et sans violence, je me suis Ă©vadĂ©. Trop classe. Suis trop fort. Merci, la permission de sortie ! Jâen pouvais plus de la cellule 32. En tente ou en caravane, entre quatre murs en brique ou en bĂ©ton, je ne les aurais pas faits, les deux ans quâil me reste. Deux ans, 24 mois. Ăa fait 730 ! Je nâaurai jamais rĂ©ussi Ă dormir encore 730 nuits sous la tente de mon emprisonnement. Avec ou sans couture⊠» Kamel se marre. « Faut que jâarrĂȘte la âbeuhâ, je commence Ă dĂ©lirer, moi. »
Il se tait et se laisse conduire par ses chauffeurs. Les deux cousins sont de sa citĂ©. Le copilote est un peu glandeur, un peu rasta. Il prĂ©tend descendre de Bob Marley, le con. Un peu menteur, oui ! Mais, câest lui qui a amenĂ© la beuh et fait tourner. Elle est bonne. Ces deux-lĂ ne sont pas vraiment des amis, pas complĂštement des proches, juste des gars avec qui il aime sortir, boire des verres, fumer de la « beuh » et draguer un peu les gonzesses, quand mĂȘme. Lui est complĂštement raide dingue de Salima, une jeune femme de dix ans sa cadette, rencontrĂ©e Ă son avant-derniĂšre permission de sortie. Elle est tellement jolie, fraĂźche et drĂŽle. Il nâa pas rĂ©sistĂ© longtemps. Ăa tombe bien, elle non plus. Ils se sont embrassĂ©s. Ses lĂšvres ont un goĂ»t sucrĂ©. Fantastique. Il a encore le goĂ»t sur les siennes. Salima sâest laissĂ© sĂ©duire par ce type, un peu « tchatteur », un peu baroudeur, un peu plus vieux quâelle. Il lâa fait rire en lui racontant des histoires Ă peine croyables de voyous et de flics. Ăa la change de tous ces blaireaux de son Ăąge, Ă peine sortis de lâadolescence, qui se vantent en parlant haut et fort, la casquette de travers, le survĂȘtement et les Nike de couleur, logo de luxe en bandouliĂšre. Pire quâun uniforme, des clones. Tristes.
Kamel se voit dĂ©jĂ lui passer la bague au doigt quand la porte de la prison se fermera dĂ©finitivement derriĂšre lui. Retrouver une sĂ©rĂ©nitĂ©, construire sa vie. Et pourquoi pas des enfants ? Salima, elle est diffĂ©rente. Il veut quâelle soit son avenir. Il ne sait pas quâelle sera sa chute. Câest Ă elle quâil pense, calĂ© au fond du fauteuil arriĂšre de la voiture, conduite un peu trop vite par son pote. Le seigneur de la route. Trop obsĂ©dĂ© par la pensĂ©e des formes gĂ©nĂ©reuses de la future femme de sa vie, il ne pense mĂȘme pas Ă dire au conducteur quâil faut ralentir, quâil nâa pas rĂ©intĂ©grĂ© la maison dâarrĂȘt, que câest un Ă©vadĂ© et quâau moindre contrĂŽle des flics, il est mort ! Les rires gras fusent dans la voiture. La musique aussi. La « beuh » commence Ă faire effet. Le conducteur, pris dans lâambiance et le nuage de fumĂ©e, ne voit mĂȘme pas quâil vient de franchir un feu rouge. Câest rien. Une broutille. Le dixiĂšme de la soirĂ©e. Une infraction dâune banalitĂ© affligeante. Qui nâa pas Ă©chappĂ© Ă lâĂ©quipage de la BAC postĂ© au carrefour, et qui dĂ©cide de procĂ©der au contrĂŽle.
« Merde, les keufs ! » Le Mozart de la conduite sâarrĂȘte, obĂ©issant aux injonctions des policiers. Le rasta a juste le temps de jeter la cigarette artisanale par la fenĂȘtre ouverte. Avec des grands moulinets il tente de transformer ses bras en ventilateur pour Ă©vacuer la fumĂ©e et lâodeur qui planent dans lâhabitacle. Le passager arriĂšre commence Ă sâinquiĂ©ter. En cas de passage de son nom au fichier, il va ĂȘtre immĂ©diatement interpellĂ© et reconduit en maison dâarrĂȘt. Pour terminer sa peine. 730 nuits Ă se morfondre dans sa solitude. Ă cet instant, il regrette presque de ne pas ĂȘtre retournĂ© dormir en prison. Il prĂ©fĂšre sa cellule 32 Ă la vue des flics. Il nâaime pas les flics. Leur contrĂŽle au faciĂšs, leur façon dâĂȘtre, de se la « pĂ©ter », de se comporter en cow-boys, de bouger, de vivre. Sâil peut les Ă©viter, il prĂ©fĂšre.
Mais le lit de Salima est tendre, si moelleux, il en a profitĂ© jusquâau bout. Le plus longtemps possible. Elles sont trop courtes, ces permissions de sortie. Et si rares. Maintenant il est trop tard. Il bouge sur son siĂšge, se cale au fond pour se faire discret. En tant que passager arriĂšre, il peut toujours espĂ©rer ne pas ĂȘtre contrĂŽlĂ©, ou au moins ne pas ĂȘtre passĂ© au fichier. Il attend. FĂ©brile, mais calme en apparence.
Les trois policiers en civil porteurs du brassard orange « police » sâapprochent de la voiture. Ils respectent les consignes de sĂ©curitĂ©. Une procĂ©dure rĂŽdĂ©e. Les deux premiers contrĂŽlent le chauffeur et le passager avant, pendant que le troisiĂšme reste en protection, lĂ©gĂšrement en retrait, selon la mĂ©thode de la triangulation. Dâune main ils tiennent la lampe torche, leur servant Ă Ă©clairer le visage des occupants et lâintĂ©rieur de la voiture et dâune autre les papiers qui leur sont prĂ©sentĂ©s. Le policier lĂ©gĂšrement en retrait a sa main sur son arme, surveillant ce qui se passe sur le contrĂŽle et lâenvironnement extĂ©rieur. Calme aujourdâhui. Pour lâinstant. Mais on ne sait jamais.
Le contrĂŽle du petit prince du volant et de son passager avant, le roi du « oinj », est terminĂ©. Tout est en rĂšgle. Les policiers doivent ĂȘtre enrhumĂ©s par le froid rĂ©gnant ou ils nâont pas voulu sentir lâodeur du haschich. Un dĂ©lit si peu poursuivi. Avant de partir, ils jettent un dernier faisceau de lampe dans la voiture. Il sâarrĂȘte sur le visage de lâhomme assis derriĂšre, silencieux, qui tente un lĂ©ger sourire un peu crispĂ©. « Et le monsieur, il a ses papiers ? », demande le chef de bord. Lâhomme sort de sa poche arriĂšre de pantalon une vieille carte dâidentitĂ© jaunie par le temps, abimĂ©e par le frottement irrĂ©gulier de la toile de jean. Ce dernier la rĂ©cupĂšre et commence Ă la lire. Il Ă©pelle Ă voix haute le nom de lâhomme. « Vous vous appelez Kamel⊠» Lâhomme acquiesce. Et perd les pĂ©dales. Dâun coup, il ouvre la portiĂšre, se met Ă courir comme un fou. Une seule obsession, ne pas retourner en cabane ! Il nâa pas attendu de savoir si le policier allait passer son nom au fichier, le simple fait que ce dernier soit prononcĂ© par les « keufs » lâa fait paniquer ! Il sâest vu les fers aux pieds, retour Ă la case prison, cellule 32 ! Alors il court. Il ne sait pas oĂč, mais il court. Loin des flics qui tiennent entre leurs mains sa carte nationale dâidentitĂ©. Loin des 730 jours qui lui restent encore Ă tirer Ă la maison dâarrĂȘt de Villefranche-sur-SaĂŽne.
Les policiers sont surpris par cette rĂ©action. Lâintervention banale change dâintensitĂ©. Le contrĂŽle routier devient tendu, agressif. Un homme a pris la fuite. Personne ne sait pourquoi, mais sâil sâĂ©chappe, câest quâil a quelque chose Ă se reprocher. ForcĂ©ment. Les deux premiers policiers intervenants ont rĂ©agi vite. Ils ont figĂ© la situation dans la voiture. Lâas du volant et le cousin de Bob Marley sont rapidement menottĂ©s. Ils rĂąlent. Ils sâen sortaient Ă si bon compte. Quel con ! Quâest-ce quâil lui a pris de se mettre Ă courir comme ça ?
Le troisiĂšme gardien de la paix court derriĂšre Kamel. Moins bon coureur que le flic entraĂźnĂ© quâil a aux trousses, il se fait rattraper. Il peste. Il aurait dĂ» pratiquer plus la course Ă pied. Mais dans la cellule 32, le parcours est limitĂ©. Il aurait peut-ĂȘtre dĂ» fumer un peu moins de chichon, aussi ! Kamel lâa compris, en longue distance, il nâa aucune chance. Ă©puisĂ©, mais lucide malgrĂ© tout ce quâil a fumĂ©, il se met Ă lâabri derriĂšre une voiture en stationnement et hurle. Hurle quâil a « les flics au cul », quâils vont le serrer, lâembarquer, le mettre au trou. Dans ce quartier, les habitants ne sont pas des fans inconditionnels de la police, malgrĂ© le froid ambiant et lâheure tardive le rĂ©Âsultat est immĂ©diat : la foule sâapproche. Les gens se massent. Kamel continue dâalerter du monde. Le policier de la BAC ne sait plus quoi faire. Continuer Ă pratiquer ce jeu stupide, consistant Ă tourner autour dâune voiture, nâa aucun sens. Quand il part Ă gauche, Kamel sâenfuit de lâautre cĂŽtĂ©. Il y a toujours cette caisse entre eux. Trop risquĂ© Ă escalader. PossibilitĂ© de glisser ou de chuter. Il faut faire quelque chose. Il ne peut pas continuer Ă courir en rond de cette façon. On nâest pas au jeu de la chaise musicale : quand la musique sâarrĂȘte tout le monde sâassoit, celui qui reste debout a perdu ! Il ne peut pas non plus sortir son arme, solidement ancrĂ©e et enchainĂ©e Ă son Ă©tui de ceinture. Personne nâest en danger. Aucune raison de la sortir. Encore moins dâen faire usage.
Il tente de raisonner Kamel. Lui explique lâinutilitĂ© de sa dĂ©marche. Mais il nâentend rien. Kamel nâĂ©coute pas les flics. Jamais. Encore moins maintenant. Il ne sait quâune chose, il ne veut pas retourner Ă la ârateâ. Il est plongĂ© dans sa folie de la fuite. PersuadĂ© que sa seule issue est de ne pas se faire arrĂȘter. Il continue de crier, espĂ©rant que se soulĂšve la foule en sa faveur. Cinq ans quâil se tait. Il a de quoi hurler.
Il va dĂ©bloquer la situation. Il arrĂȘte dâutiliser la voiture comme bouclier. Il a repris du souffle. Il se remet Ă courir. Le policier nâhĂ©site pas, se remet Ă ses trousses. Les cris de Kamel nâont pas suffi Ă convaincre la foule. Personne nâintervient. Le gardien le rattrape rapidement. Les heures passĂ©es Ă la musculation et au footing lui servent. Dâun plaquage il le fait tomber. Kamel est habitĂ© par lâĂ©nergie du dĂ©sespoir. Il ne se laisse pas faire, se dĂ©bat. Le jeune flic ne sâattendait pas Ă une telle rĂ©action. Kamel, physiquement, nâa rien dâun « Golgoth », mais il est animĂ© dâune rage, celle que donne le refus de lâemprisonnement, le goĂ»t de la libertĂ©. Au sol, il se bat avec le policier.
Le gardien de la paix maĂźtrise enfin Kamel. Il sort ses menottes pour lâempĂȘcher de bouger. Il est assis sur lui. Kamel continue de se dĂ©battre comme un poisson pris dans un filet. Le collĂšgue lui attrape le poignet droit et tente de lui passer les pinces. La main gauche de Kamel glisse le long de la jambe du policier. Remonte jusquâĂ son bassin. Elle se dirige vers la crosse de lâarme enfoncĂ©e dans le holster de ceinture du flic. Il lâagrippe. La tient fermement, la retire dâun coup sec de lâĂ©tui. En deux secondes, Kamel a renversĂ© la situation. Il tient dans sa main le Manurhin MR 73, chargĂ© de six cartouches 357 Magnum, du policier. Dans lâaction, il a arrachĂ© la sangle reliant la crosse de lâarme Ă son Ă©tui.
« Ne tire pas, sâil te plaĂźt, ne tire pas⊠jâai deux enfants, une petite fille, un petit garçon, ne tire pas ! » Le jeune gardien de la paix est tĂ©tanisĂ©, apeurĂ©. Rien dans sa formation ne lâavait prĂ©parĂ© Ă une telle situation. Il est allongĂ© au sol, sur le dos, essayant difficilement de ramper en sâaidant de ses coudes. Il ne va pas mourir maintenant, comme ça, Ă cause dâun banal contrĂŽle routier ? Pour un feu rouge ? Le jeu nâen vaut pas la chandelle. Câest ridicule. Debout devant lui, Kamel, les yeux enfiĂ©vrĂ©s, le souffle court, le menace avec sa propre arme de service. Les cris de supplication du policier ? La peur de commettre lâirrĂ©parable ? Un Ă©clair de luciditĂ© dans son esprit embrumĂ© par les volutes de cannabis ? Quand Kamel appuie sur la gĂąchette, le coup frĂŽle le policier. PrĂšs de son visage, tout prĂšs. Mais ne lâatteint pas.
Kamel hĂ©bĂ©tĂ© regarde la scĂšne. Le flic devant lui ne bouge plus. Abasourdi par la dĂ©tonation, tremblant de peur. Les deux autres policiers arrivent en courant. Ils ont stoppĂ© net leur course. Une dĂ©tonation en pleine ville. DâoĂč vient-elle ? Qui a tirĂ© ? Sur qui ? Ce nâest plus un contrĂŽle routier, câest Beyrouth ! La panique. La foule amassĂ©e par Kamel leur dĂ©signe lâendroit oĂč sâest dĂ©roulĂ©e la bagarre. Lâhistoire nâest plus la mĂȘme, il y a eu un coup de feu. Ce nâest plus un flic qui essaye dâattraper un petit dĂ©linquant, câest un criminel qui nâa pas hĂ©sitĂ© Ă tirer sur un policier. Avant de prendre la fuite. Les deux policiers se penchent sur leur collĂšgue, persuadĂ©s quâil nâest plus en vie. Livide, complĂštement statique, incapable de prononcer un mot. Il a vu la mort. De si prĂšs. Elle est passĂ©e Ă trois centimĂštres de son visage. Il a senti son souffle chaud lui caresser la joue. Elle lui a tendu la main. Il ne lâa pas saisie. Il en sera marquĂ© toute sa vie. DĂ©sormais, plus rien ne sera comme avant. Sa vie a basculĂ© au moment oĂč il sâest fait arracher son arme et tirer dessus par un fuyard sur un banal contrĂŽle.
« Quâest-ce quâil a fait ?, articule-t-il pĂ©niblement.
â On ne sait pas. On ne comprend pas⊠Il nâaurait pas rĂ©intĂ©grĂ© la maison dâarrĂȘt.
â Câest tout ?
â Ă priori, oui ! »
éberlué, cette peur au ventre qui ne le quittera plus jamais, le gardien murmure : « Tout ça, pour ça ? »
Cette question de Claude Lelouch, nous nous la posons Ă la brigade criminelle quand nous hĂ©ritons du dossier. Lâinfraction principale retenue est : tentative de meurtre sur agent de la force publique. Nous nâavons pas trop le temps de nous interroger, ni mĂȘme de savoir comment va le collĂšgue de la BAC victime du coup de feu. Un seul objectif : mettre la main sur Kamel H. Nous avons un avantage, nous savons qui il est exactement : il a eu la dĂ©licatesse de...
Table des matiĂšres
- Couverture
- 4e de couverture
- Titre
- Copyright
- Dédicace
- Citation
- Gautier
- Michel
- Martin
- Aymeric, Jean-Paul et Gilles
- Titou
- Renaud
- Jacques
- Kamel
- Henri
- Yohan
- Bernard
- Ăpilogue â Jef
- Postface de Bruno Wolkowitch
- Remerciements
- Table des matiĂšres