La France en panne d'envie
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La France en panne d'envie

  1. 176 pages
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La France en panne d'envie

À propos de ce livre

Parmi les Européens, les Français sont les moins heureux au travail. Traquant sans langue de bois les failles de nos chefs d'entreprise et de leur culture de management, Jean-Michel Hieaux se livre à un réquisitoire sévÚre mais juste contre un modÚle français qui arrive à l'épuisement. (M.Olivier Bas est l'auteur du chapitre "La fin des perroquets".)

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Informations

Année
2013
ISBN de l'eBook
9782368470947

MARTIN BOUYGUES : 1,
LUC VIGNERON : 0

1994, ce n’est pas si loin, mais on a oubliĂ© : en matiĂšre de tĂ©lĂ©phonie mobile, la France en Ă©tait encore Ă  la prĂ©histoire. Deux opĂ©rateurs se partageaient le marchĂ© : Itineris, l’actuel Orange, filiale du tout-puissant France Telecom et SFR, dĂ©jĂ  son challenger. Moins de 2 % des Français Ă©taient Ă©quipĂ©s. Avec eux, accĂ©der au tĂ©lĂ©phone mobile tenait tout Ă  la fois de la gageure et de la galĂšre. Produit de luxe rĂ©servĂ© Ă  une poignĂ©e de privilĂ©giĂ©s, il fallait des semaines d’attente pour y avoir droit. Son usage coĂ»tait une fortune et il fonctionnait quand il le voulait bien. Les coupures Ă©taient frĂ©quentes et la qualitĂ© de transmission dĂ©plorable.
1994, donc, l’État dĂ©cide d’en finir avec cet anachronisme. Il met sur le marchĂ© une troisiĂšme frĂ©quence et lance un appel d’offres. Trois groupes se portent candidats : Alcatel, qui connaĂźt bien le secteur puisqu’il figure parmi les grands Ă©quipementiers de rĂ©seaux, la Lyonnaise des eaux, que son expĂ©rience dans le cĂąble avait prĂ©parĂ©e et
 le groupe Bouygues.
Sur ce dernier, on se gaussa. Que venait faire dans les tĂ©lĂ©coms ce spĂ©cialiste du bĂątiment et des travaux publics, dirigĂ© qui plus est par un brave garçon sans envergure, un hĂ©ritier « faute de mieux », un patron dont le seul titre de gloire Ă©tait d’avoir lancĂ© les Maisons de maçon ? Il y avait de quoi rire et si les trois partirent ensemble, les deux premiers avaient la fleur au fusil, certains de laminer le troisiĂšme.
Le cahier des charges Ă©tait particuliĂšrement copieux et exigeant. Il fallait prouver son savoir-faire technologique et garantir tant le succĂšs que la qualitĂ©. La montĂ©e en puissance serait, elle aussi, notĂ©e (l’ensemble du territoire devrait ĂȘtre couvert en l’an 2000), ainsi que la capacitĂ© Ă  crĂ©er des emplois.
Bouygues s’attelle donc Ă  la tĂąche. Le groupe dispose de trois qualitĂ©s incontestables : une ­époustouflante Ă©quipe d’ingĂ©nieurs de trĂšs haut niveau, une capacitĂ© Ă  monter des Ă©quipes-projets d’une rare efficacitĂ© qui lui permet depuis des annĂ©es de remporter d’énormes marchĂ©s sur toute la planĂšte, et le fameux esprit Bouygues, façonnĂ© par Francis, le fondateur, et cultivĂ© depuis comme un bien aussi prĂ©cieux qu’unique.
Mais il faut ajouter Ă  cela un atout dĂ©terminant qui fera la victoire puis la rĂ©ussite Ă©clatante de l’entreprise : Martin Bouygues avait une vision. Il ne souhaitait pas seulement rĂ©pondre au mieux aux exigences du cahier des charges, mais offrir « une cathĂ©drale » aux Français et le bonheur et la fiertĂ© de la construire Ă  ses Ă©quipes.
Avec quelques collaborateurs qu’il rĂ©unit pour monter le dossier, il invente le tĂ©lĂ©phone mobile pour tous. Son leitmotiv : « GrĂące Ă  Bouygues Telecom, on ira acheter son tĂ©lĂ©phone comme on va chercher son pain. » Si aujourd’hui, c’est une Ă©vidence, c’était Ă  l’époque totalement incongru. L’équipe prend deux initiatives qui vont rĂ©volutionner le marchĂ© : elle imagine le fameux forfait qui permet Ă  chacun de savoir Ă  quoi il s’engage sur ce marchĂ© dominĂ© par la surenchĂšre de tarifs aussi abscons que coĂ»teux, et crĂ©e la vente en pack ; en d’autres termes, la vente en rayon « prĂȘt-Ă -emporter ». On achetait son tĂ©lĂ©phone tel un Russe faisant d’interminables queues devant le Goum ; dĂ©sormais, on le glissera dans son caddie entre deux boĂźtes de conserve, une plaquette de beurre et un saucisson.
Pour Martin Bouygues, il ne s’agit plus de rĂ©pondre Ă  un appel d’offres mais d’endosser une mission bĂ©nĂ©fique pour tous. Il la fera partager Ă  tous ses collaborateurs, au fur et Ă  mesure de leur recrutement. PortĂ©s par elle, fiers de contribuer Ă  ce bond en avant, ils feront exploser tous les compteurs du cahier des charges, bĂątissant le rĂ©seau plus vite qu’ils ne s’y Ă©taient engagĂ©s, investissant des milliers de points de vente trop heureux d’accĂ©der Ă  ce nouveau marchĂ©.
Il faisait bon travailler chez Bouygues Telecom. Certes on ne comptait pas son temps, on n’attendait pas les 35 heures, on Ă©tait portĂ©s par ce formidable dĂ©fi. Tellement que la DRH demanda Ă  la sĂ©curitĂ© de passer le soir dans tous les bureaux pour contraindre les acharnĂ©s Ă  rentrer chez eux. MĂȘme les fournisseurs avaient le sentiment de contribuer Ă  quelque chose d’exaltant et d’en ĂȘtre respectĂ©s. L’envie Ă©tait partout. Au point de rĂ©veiller les deux concurrents, qui firent tout pour rattraper leur coupable retard. Ils disposaient de deux ans avant que Bouygues n’ouvre la premiĂšre tranche de son rĂ©seau en ­Île-de-France. Ils firent feu de tout bois, mirent les bouchĂ©es doubles, multipliant les campagnes de pub pour attirer le chaland, obsĂ©dĂ©s par la volontĂ© de tuer dans l’Ɠuf ce nouvel arrivant dont on s’était moquĂ©, bien Ă  tort.
En vain. Le 28 mai 1996, Martin Bouygues appuie sur le bouton. Il a dressĂ© un chapiteau sur le Champ-de-Mars. 3 500 invitĂ©s dĂ©couvriront sa rĂ©volution au cours d’un spectacle qui fera date. On Ă©teindra mĂȘme la tour Eiffel pour la rallumer aux couleurs de Bouygues Telecom. Toujours l’envie. Du jamais vu qui fera jaser les jaloux. Trop tard ! Le nouvel ­opĂ©rateur s’empare trĂšs vite de 15 % du marchĂ©, achĂšve son rĂ©seau deux ans avant l’échĂ©ance et s’impose comme celui qui a rĂ©veillĂ© la tĂ©lĂ©phonie mobile. Martin Bouygues, qui au passage se rĂ©vĂšlera un grand patron (tous le reconnaĂźtront), a gagnĂ© son pari et avec lui beaucoup d’argent. Il n’a jamais eu l’intention d’en perdre, mais ce n’était pas sa ­motivation premiĂšre. Il avait compris qu’un projet, quand il est portĂ© par une vision exaltante, donne envie et qu’alors tout est possible. MĂȘme de faire la fĂȘte ! C’est le formidable cadeau de remerciement que Martin Bouygues offrit Ă  ses 4 000 collaborateurs lors du passage Ă  l’an 2000. Il fit monter une tente de plus d’un hectare sur l’hippodrome de Longchamp et y organisa La nuit des Bouygtels. Pendant quatre mois, tous ceux qui s’estimaient un talent Ă©taient conviĂ©s Ă  monter un spectacle. Cinq films de fiction furent tournĂ©s et six spectacles de musique et de danse furent créés, le tout avec un soupçon d’autodĂ©rision sur les us et coutumes de l’entreprise. L’émotion fut Ă©norme, mĂȘme Martin versa une larme. Les Bouygtels dansĂšrent jusqu’à cinq heures du matin. Gageons que notre petite Marie n’aurait pas Ă©tĂ© en reste. Le ­lendemain, des centaines de mails affluĂšrent (on n’était pourtant qu’aux dĂ©buts de cette nouvelle maladie). Martin Bouygues avait su crĂ©er l’envie ; il venait de prouver qu’il savait Ă©galement l’animer.
VoilĂ  bien une chose Ă©trangĂšre au patron de Thales, lui qui avait pourtant tout pour susciter l’envie et l’entretenir. On a dit que ce groupe Ă©tait l’un des plus impressionnants qui soient par le niveau de ses chercheurs, sa puissance d’innovation et l’étendue de sa gamme de produits.
On a vu qu’il souffrait toutefois d’un manque de cohĂ©rence, en tout cas en apparence, tant il ­rĂ©partissait son activitĂ© sur des mĂ©tiers divers, accumulant les silos autonomes et plutĂŽt concurrents au lieu d’agrĂ©ger des savoir-faire autour d’une mĂȘme vision.
En intervenant dans l’air et sur la terre, dans les fonds sous-marins et dans l’espace ; en ­fabriquant des radars et des satellites, des missiles et des sonars, des systĂšmes de sĂ©curitĂ© des frontiĂšres et des dispositifs de contrĂŽle aĂ©rien, etc., il avait fini par fractionner sa culture et multiplier les bastions, trop heureux d’une autonomie qu’ils justifiaient par leur spĂ©cificitĂ©. Et si chacun Ă©tait fier d’appartenir Ă  Thales, personne n’avait le sentiment d’y faire le mĂȘme mĂ©tier.
Et pourtant, sans en avoir conscience, justement, ils faisaient le mĂȘme. C’est ce que dĂ©couvrirent les consultants chargĂ©s de sauver le soldat Vigneron quand ils se penchĂšrent sur l’entreprise pour tenter de la comprendre et de la rendre lisible.
En fait, l’activitĂ© de Thales s’articule autour de trois mĂ©tiers complĂ©mentaires et intimement liĂ©s. D’abord le groupe imagine, produit et installe des capteurs Ă  mĂȘme de recueillir toute information essentielle dans tous les univers : air, terre, mer espace, cyberespace et milieu sous-marin.
Ensuite, il conçoit et dĂ©veloppe les logiciels ultra-sophistiquĂ©s capables de traiter l’ensemble de ces informations.
Enfin, il dĂ©livre la synthĂšse la plus opĂ©rationnelle, la plus rapide et la plus ergonomique possible pour permettre Ă  chaque acteur d’ĂȘtre certain de prendre la bonne dĂ©cision au bon moment.
Ces acteurs sont le pilote de ligne, le contrĂŽleur aĂ©rien, le chef de bataillon, le pilote de chasse, le soldat en opĂ©ration, le responsable du trafic ferroviaire ou celui de la sĂ©curitĂ© d’une grande ville.
Seule Thales peut se targuer d’un aussi vaste champ d’intervention et d’une telle cohĂ©rence dans son activitĂ©.
Mais, tels monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, ses dirigeants Ă©taient les champions du monde des systĂšmes de sĂ©curitĂ© sans s’en ĂȘtre finalement rendu compte.
Quand les consultants mirent le doigt sur cette pĂ©pite, ils l’exprimĂšrent dans une campagne de pub signĂ©e : Thales. We discern, You decide. Ils la prĂ©sentĂšrent Ă  Vigneron et celui-ci fut tellement convaincu que, fait trĂšs inhabituel dans ce genre de circonstances, il en fit part dĂšs le lendemain Ă  ses actionnaires lors de l’assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale. Et le jour suivant
 il l’enterra, ou peu s’en faut, pour ne pas avoir Ă  dĂ©penser quelques centaines de milliers d’euros en communication.
Il aurait dĂ» la publier dans tous les grands mĂ©dias, et surtout l’afficher sur tous les murs de ses bureaux comme de ses usines. Il aurait dĂ» prendre son bĂąton de pĂšlerin et porter la bonne parole sur tous les sites.
On imagine aisĂ©ment la fiertĂ© que l’opinion aurait ressentie Ă  la dĂ©couverte d’un groupe français seul capable d’assurer si bien la sĂ©curitĂ© – ce besoin sans cesse plus impĂ©rieux – dans tous les coins du monde. On imagine mieux encore l’enthousiasme de ses soixante-huit mille collaborateurs d’assurer une telle mission.
Il y avait vraiment de quoi donner envie, c’était l’occasion ou jamais de transformer des tailleurs de pierre en bĂątisseurs de cathĂ©drales. C’était sans doute aussi le meilleur moyen pour Vigneron de contrer les scuds envoyĂ©s par ses adversaires et de conserver le poste Ă  la tĂȘte d’un groupe oĂč (c’est peu de le dire) en matiĂšre de redressement il n’avait pas dĂ©mĂ©ritĂ©.
Au lieu de centrer ses interventions sur les seuls impĂ©ratifs de marge, d’économie et de profits, au lieu de prĂŽner comme seule culture la rigueur des process, il aurait encouragĂ© chez chacun le goĂ»t de l’innovation et l’envie d’accroĂźtre le temps d’avance qu’ils avaient pris sur le reste du monde. Gageons que les bĂ©nĂ©fices auraient suivi et que chacun en aurait eu sa part.
Thales est bien l’exemple d’un rendez-vous manquĂ© entre un dirigeant et ses troupes. Le premier avait tout pour susciter l’envie chez les seconds, sauf qu’il en ignorait les mĂ©rites.
Les dirigeants doivent changer de registre, comprendre puis admettre que les performances Ă©conomiques ne sauraient ĂȘtre une fin et que, si elles sont une condition nĂ©cessaire, elles ne sauraient ĂȘtre suffisantes.
Ce ne devrait pas ĂȘtre compliquĂ©, mais ça demandera quand mĂȘme de sortir de son bureau, d’apprendre un peu l’Histoire et de s’ouvrir au monde. Il faudrait aussi qu’ils comprennent que c’est justement en pĂ©riode de recherche d’économies Ă  tout-va (ils en sont tous lĂ ) qu’il faut oser investir pour mobiliser, crĂ©er et animer cette fameuse envie.
Cela coĂ»terait beaucoup moins cher que ces augmentations ou ces primes qu’ils ne peuvent plus distribuer. Et c’est surtout plus efficace.
Allons mĂȘme plus loin : osons Ă©crire, quitte Ă  en effrayer quelques uns, que c’est dans les moments difficiles et mĂȘme dans les tempĂȘtes que l’entreprise doit mettre la prioritĂ© sur l’envie. C’est quand elle est forcĂ©e de rĂ©duire la toile qu’elle doit trouver les mots et les idĂ©es qui donneront foi Ă  ceux qui restent.
Choquant ? Sans compassion pour ceux qui partent ? SĂ»rement pas ! Seulement rĂ©aliste et responsable : donner de l’espoir et mĂȘme de l’enthousiasme Ă  tous ceux qui ont la charge de sauvegarder l’entreprise est le meilleur moy...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. 4e de couverture
  3. Copyright
  4. Titre
  5. Dédicace
  6. Introduction
  7. Marie
  8. Citations
  9. Triste échec
  10. La chute des élites
  11. Les marchands d’indignation
  12. La France est sortie du marché
  13. Interlude. Paroles d’historiens
  14. Pauvre France
  15. Interlude Sur les chemins de Compostelle
  16. L’entreprise le fait, la France doit le faire
  17. Thales ou la transformation sans envie
  18. Changer de paradigme
  19. Martin Bouygues : 1, Luc Vigneron : 0
  20. Les DRH, ces fossoyeurs d’envie
  21. La com RH : pas l’envie, l’ennui
  22. Les partenaires sociaux, ces ennemis de l’envie
  23. La fin des perroquets
  24. Raconte-moi ton « socio-style » et je te dirai comment crĂ©er l’envie
  25. L’envie au cƓur de Zappos ou l’exception qui confirme enfin la rùgle
  26. Et enfin Marie crĂ©a l’envie
  27. Conclusion
  28. Remerciements
  29. Table des matiĂšres

Foire aux questions

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