DEUXIÈME PARTIE :
MOYEN-ÂGE
LA TRADITION ET LA PRATIQUE DU RENSEIGNEMENT CHEZ LES VIKINGS
Jean Deuve
Alors que l’Empire byzantin connaissait son âge d’or, les peuples d’Europe du Nord, conquérants maritimes audacieux que personne n’arrêtera pendant tout le Haut Moyen-Âge, développèrent à leur tour, avec brio, l’art du renseignement et des méthodes de combat non orthodoxes.
Les raids vikings touchent la région qui deviendra la Normandie tout au long du IXe siècle. Ils aboutissent, au cours de sa dernière décennie, à l’établissement de colonies scandinaves, notamment aux embouchures des fleuves. Vers 897 ou 898, un homme, Rolf – que les Francs nomment Rollon – se fait reconnaître et s’impose comme chef des Normands de la Seine. Il va fonder une dynastie qui régnera sur le duché de Normandie jusqu’en 1135, laquelle s’appuiera, pour se maintenir et s’étendre, sur une aristocratie de familles, pour la plupart d’origine scandinave, descendantes des premiers compagnons de Rolf.
Ces invasions scandinaves ont été la matière de nombreuses narrations rédigées par les clercs des monastères, cibles souvent privilégiées des raids vikings. Même en tenant compte de leurs exagérations ou des affirmations orientées, elles donnent une idée claire des procédés utilisés par les Scandinaves lors de leurs expéditions, pour s’informer, tromper leurs adversaires et les empêcher de découvrir leurs propres préparatifs.
Une ancestrale culture du renseignement
et du contre-espionnage
Les Vikings qui s’implantent sur les rives de la basse Seine ont une longue pratique des combats, des raids et des attaques. Ils maîtrisent donc les ruses, les actions secrètes et les reconnaissances d’objectifs, qui accompagnent forcément les guerres de surprises et d’embuscades, les débarquements soudains et les opérations de nuit. Pour la défense de leur colonie naissante, puis pour son extension et sa consolidation, ils feront naturellement un large appel à leur expérience antérieure et à leurs traditions dans le domaine particulier de actions secrètes. Ils ne se couperont ni de leur passé, ni de leur monde scandinave, ni de leurs manières habituelles d’agir.
Dès leur enfance, les Vikings sont nourris de récits mythiques ou se mélangent les Dieux des vieilles religions scandinaves, les héros des Sagas et les rois et princes des contrées qui forment maintenant le Danemark, la Norvège et la Suède. Ces contes renferment tous les ingrédients de l’espionnage, du sabotage ou du contre-espionnage.
« Deux corbeaux se perchèrent sur les épaules d’Odin et lui racontèrent tout ce qu’ils avaient vu ou entendu et ils s’appelaient la Pensée et la Mémoire. Il les renvoya à l’aube afin qu’ils survolent le monde et, le soir, ils revinrent de nouveau au Wahalla ». N’est-ce pas là la description d’un service de renseignement ?
Et voici Bifrost, l’Arc-en-ciel, « qui se contentait de moins de sommeil qu’un oiseau et possédait des sens si aiguisés qu’il pouvait voir la nuit aussi clairement que le jour et entendre pousser l’herbe dans les prés et la laine croître sur le dos du mouton ». Quel prince ne rêverait d’un tel collaborateur ?
La notion de secret réservé à certains initiés est parfaitement indiquée. C’est ainsi qu’Odin révèle à Agnar « des choses qui sont tenues cachées des hommes ordinaires, mais qu’un roi doit connaître… les rivières qu’aucun mortel n’a vu, le Frêne Sacré, les douze palais d’Asgard ».
Les déguisements, l’utilisation de « couvertures », c’est-à-dire les manteaux dont s’affublent les espions pour ne pas être reconnus, les fausses identités, apparaissent abondamment dans ces contes. « Plus tard, Gylfi, roi de Suède, arriva au Vahalla, mais, craintif, il se déguisa et se fit passer pour un simple voyageur… mais les Trois, le Haut, l’Égal du Haut et le Troisième, le reconnurent, car ils étaient, en fait, un seul dieu, Odin lui-même ».
Curieux de tout savoir sur les Dieux du Vahalla, « Gylfi, déguisé, assis dans le grand hall pose des quantités de questions… mais Odin le reconnaît malgré la fausse identité sous laquelle il s’est présenté ». Même Loki, l’inventeur de tous les maux, n’hésite pas à se camoufler : « Loki […] revêt le plumage d’un faucon et vole jusqu’à la cour de Geirrods, pour y espionner ». Odin lui-même, le chef des Dieux, ne dédaigne point le déguisement : « Odin, habillé d’un grossier vêtement de laine bleue, et s’étant présenté sous un nom signifiant « déguisé », se tenait à la porte du palais ».
Dans le code du parfait Viking, le Havamal, il est aisé de découvrir des préceptes qui pourraient figurer dans un manuel d’officier de renseignement : » avant d’entrer dans une maison, il faut regarder attentivement dans tous les coins, car on ne sait où les ennemis se tiennent cachés ». Ce dicton peut s’entendre au sens littéral, il peut s’entendre aussi, dans un sens plus général.
— « L’homme, qui veut être éclairé doit questionner » ;
— « Ne confie ton secret ni à l’un ni à l’autre : ce que trois personnes savent, le monde entier le sait » ;
— l’article 19 du code d’Honneur, cité dans la Saga des Volsung déclare : « Mets toi en garde contre tous les dangers possibles. Surveille tes amis ».
Une œuvre romantique de Togner Esaias, auteur suédois de 1825, reproduit quelques dictons extraits du code viking, qui vont dans le même sens :
— « Derrière la porte de la salle se tient l’ennemi » ;
— « Le Viking dort sur son bouclier, le glaive à la main ».
On pourrait citer de nombreux autres dictons qui s’appliquent à la protection des secrets, à la nécessité de « découvrir l’ennemi » (c’est-à-dire de faire de la recherche offensive de renseignements), de se mettre en permanence en garde, y compris à l’égard de ses propres amis…
Saxo Grammaticus, dans son Histoire des Danois, narre de multiples récits, plus ou moins mythiques, familiers aux Vikings et dans lesquels, on peut trouver également matière à illustrer la pratique et les techniques de la recherche du renseignement ou de l’action secrète.
Aux premiers temps vikings, le roi danois Fröde est sur le point d’être attaqué par la flotte de Trann, prince des Rutènes. Une nuit, il se glisse en nageant à travers l’escadre rutène et fore des trous dans les carènes des navires, qu’il rebouche soigneusement avec des chevilles de bois, puis revient à son camp. Au jour, avec son escadre, il attaque Trann, dont les navires coulent les uns après les autres, car les chevilles ne résistent pas aux vagues et aux évolutions navales. Voilà un bel exemple d’action secrète !
À la fin du IIIe siècle, ce même roi Fröde aspire à conquérir l’empire de l’Est et avance vers la ville ennemie d’Andvan. Il lui est absolument nécessaire d’être exactement renseigné sur ses défenses et ses points faibles. Il n’hésite pas à agir lui-même, prenant les habits d’une servante et entre dans la ville sous ce déguisement féminin. Il la parcou...