Locke est cĂ©lĂšbre pour une philosophie dont on lui prĂȘte la paternitĂ© l'Empirisme moderne. En lisant son Essai sur l'Entendement Humain, de 1690, on se rend compte qu'il n'en est rien. Bien plutĂŽt, il s'agit de la premiĂšre Philosophie de l'Esprit. En ces temps oĂč l'on nous dit que nous ne pensons que grĂące aux neurones, Locke nous dĂ©montre que les facultĂ©s mentales ne sont pas des fantasmagories. Ces facultĂ©s mentales permettent l'Ă©mergence de la pensĂ©e, de l'entendement, mais surtout de la conscience, que Locke est le premier Ă conceptualiser. Et il faut ajouter Ă cela les notions essentielles de «moi», de «moi personnel», et d'«identitĂ© personnelle». On voit peu Ă peu se dessiner quelque chose: l'humain, dans toute sa complexitĂ©. La seule maniĂšre de lutter contre le rĂ©ductionnisme pseudo-scientifique qui, par certains cĂŽtĂ©s, ronge notre dignitĂ© d'ĂȘtre humain, en tant aussi qu'ĂȘtre psychique et mental, c'est encore la Philosophie. Et, de fait, une introduction Ă la lecture de l' Essai, nous semble, plus que jamais, d'une grande actualitĂ©.
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Locke
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Modern PhilosophyChapitre 1
LâidĂ©e dâexpĂ©rience et lâexpĂ©rience de lâidĂ©e
Nous avons compris que lâexpĂ©rience nous constitue ; cela, tous les philosophes lâaccordent. Les problĂšmes surgissent quand nous ajoutons des interstices conceptuels qui permettent dâaffiner les liaisons entre lâexpĂ©rience et nous, les percevants, les pensants. Cependant, les interstices ajoutent dâautant aux bagages conceptuels, quâil faut toujours avoir aux mains pour franchir les Ă©tapes de la comprĂ©hension : Ce qui peut se traduire par une addition parfois inutile de difficultĂ©s. Mais cela ne veut pas dire quâallĂ©ger les bagages rendra plus aisĂ©e la comprĂ©hension. Locke a rĂ©ussi Ă faire tenir en un seul concept le passage de lâexpĂ©rience naturelle (celle du monde et des corps) Ă lâexpĂ©rience de lâesprit. Et ce concept tient en un seul mot : IdĂ©e. Avec son concept dâ« idĂ©e », nous nous transportons littĂ©ralement depuis le monde extĂ©rieur jusquâau monde « intĂ©rieur ». Et cela repose sur une conviction liĂ©e Ă ce que lâon peut appeler la philosophie naturelle lockĂ©enne (nous y reviendrons), soit lâinclusion des entitĂ©s percevantes dans la Nature, et inversement, de la Nature dans les entitĂ©s percevantes. Câest ce que jâappelle la Liaison. Mais, avant de voir comment Locke procĂšde, il faut rappeler ce qui lâamĂšne Ă reformuler cette liaison, et câest lâ« Ă©pisode Descartes ».
Descartes, la dé-liaison
Câest en 1636 que Descartes publie son Discours de la mĂ©thode, Ćuvre dans laquelle nous trouvons une philosophie diamĂ©tralement opposĂ©e Ă celle quâallait devenir celle de Locke. Descartes nous y annonce sa mĂ©thode pour trouver la vĂ©ritĂ©, soit le principal objet de sa quĂȘte philosophique. Elle consiste, pour ainsi dire, en un grand nettoyage de tout ce qui, Ă ses yeux, constitue une vision faussĂ©e de la rĂ©alitĂ©. Aussi, et tout naturellement pour lui, il chasse lâ« expĂ©rience » et les « sens » hors sa quĂȘte de vĂ©ritĂ©, car, Ă©crit-il dans la « QuatriĂšme Partie » du Discours : « Ainsi, aÌ cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer quâil nây avait aucune chose qui fĂ»t telle quâils nous la font imaginer. » Dans la PremiĂšre de ses MĂ©ditations mĂ©taphysiques (1641), il y revient : « Tout ce que jâai reçu jusquâĂ prĂ©sent pour le plus vrai et assureÌ, je lâai appris des sens, ou par les sens : or jâai quelquefois eÌprouveÌ que ces sens Ă©taient trompeurs, et il est de la prudence de ne se fier jamais entiĂšrement aÌ ceux qui nous ont une fois trompeÌs. » Descartes ne prouvera nullement que nos sens nous tromperaient en quoi que ce soit, cependant quâil aura universalisĂ© dĂ©faillance et dĂ©fiance gĂ©nĂ©ralisĂ©es des sens, et donc dâun pan non nĂ©gligeable de lâexpĂ©rience, sans remarquer dâailleurs que penser, câest aussi une expĂ©rience. En effet, je forme mes pensĂ©es Ă lâaide, entre autres de mes idĂ©es, mais aussi de mes Ă©motions, de mon vĂ©cu, mes impressions, etc., et jâen suis responsable, ou pas (si, par exemple je ne comprends rien aux rĂšgles du cricket ou aux Ă©quations de la RelativitĂ© Restreinte). En fait, ce que Descartes croit avoir chassĂ© par la porte est revenu par la fenĂȘtre. Mais en sus, remarquez bien le saut qualitatif auquel a procĂ©dĂ© Descartes. Ă peine Ă©voque-t-il les sens quâil convoque lâimagination. Comme si les sens devaient nĂ©cessairement en passer par lâimagination pour interprĂ©ter nos sensations ? Mais avons-nous besoin de notre imagination pour ĂȘtre au fait de ce que nous « sentons » ? Certainement pas. Câest seulement dans les cas, rares, oĂč nous ne savons pas ce que nous sentons, percevons, quâalors, Ă©ventuellement, nous pouvons recourir Ă notre imagination pour tenter de nous faire une idĂ©e. Or, et justement, lâimagination nâest en rien une facultĂ© de validation de ce qui est vrai ou non. Par consĂ©quent, nous comprenons pourquoi Descartes disqualifie les sens : Ils ne peuvent ĂȘtre que trompeurs, ou, Ă tout le moins, incertains, comme lâimagination, qui nous fait voir des choses autant vraies que fausses (des licornes, des OVNI, des Jedi). Que lâimagination ait pu servir et serve encore Ă des dĂ©couvertes nâest pas contestable, mais, dans ce cas, on parlera de ce qui nâexiste pas encore, tandis que nous nâavons pas Ă imaginer avoir des sens fiables ; ils le sont, dans la majoritĂ© des situations.
Ă partir du moment oĂč Descartes cesse de se fier Ă ses sens, il opĂšre une rĂ©gression depuis son propre corps, et, toujours en quĂȘte dâune vĂ©ritĂ© absolue, vient buter sur son « Ăąme », ultime Ă©tape mĂ©taphysique qui lui fait rĂ©aliser que sa vraie nature, en tant que « substance », nâest que de penser. DâoĂč le fameux âCogito ergo sumâ, « je pense donc je suis ». La formule est extraordinairement cĂ©lĂšbre. Mais il faut bien comprendre tout de suite que ce « je » cartĂ©sien est circonscrit dans un « endroit » tout Ă fait clos, diffĂ©rent en genre et en nature de tout le reste, spĂ©cialement du corps. En effet, Descartes distinguait fermement entre la res extensa (chose Ă©tendue), soit la MatiĂšre, corps humain inclus, et la res cogitans (« chose pensante »), lâĂąme. Et câest Ă cet endroit prĂ©cisĂ©ment que Descartes sâest « rendu » pour trouver la vĂ©ritĂ©. Autrement dit, Descartes coupe radicalement en deux la comprĂ©hension de la rĂ©alitĂ© ; lâune est douteuse, peu fiable, lâautre est assurĂ©e dâune vĂ©ritĂ© absolue. On a donc compris que Descartes sĂ©pare, dâun cĂŽtĂ©, lâexpĂ©rience, et, de lâautre, la pensĂ©e (du moins, câest ce quâil croit)1. Et câest ce que jâappelle la « dĂ©-liaison ». Descartes dĂ©lie la relation naturelle du corps et de lâesprit. Gilbert Ryle (1949), a laissĂ© Ă la postĂ©ritĂ© son expression de « fantĂŽme dans la machine » (âGhost in the machineâ), soit cette vie de lâesprit totalement isolĂ©e, comme « un Robison CrusoĂ« fantomatique ». DĂšs le dĂ©but de son livre, il prĂ©vient ainsi : « Je parlerai souvent, avec abus dĂ©libĂ©rĂ©, du âdogme du FantĂŽme dans la Machineâ ». Ryle reproche Ă Descartes dâavoir créé de toutes piĂšces un esprit totalement diffĂ©rent, en genre et en nature, du corps. DĂšs lors, au sein mĂȘme de lâhumain, on trouve « deux mondes », le corps, fait de matiĂšre, comme le reste du monde matĂ©riel, et lâĂąme (ou lâesprit), fait dâune tout autre matiĂšre. Le problĂšme le plus grave donc, pour Ryle, rĂ©side en ce que ces deux mondes ne peuvent pas communiquer. Or cette impossibilitĂ© est contredite par la moindre expĂ©rience : Nous avons conscience de percevoir aussi bien depuis notre esprit que depuis notre corps. Or, si corps et esprit (ou lâĂąme), sont de nature radicalement diffĂ©rente, comment peut-on expliquer cette communication ? Descartes reconnaĂźt, par exemple dans ses Principes de la philosophie (1644), « quâencore que notre Ăąme soit unie Ă tout le corps, elle exerce nĂ©anmoins ses principales fonctions dans le cerveau, et que câest lĂ non seulement quâelle entend et quâelle imagine, mais aussi quâelle sent⊠». Il y a un paradoxe Ă refuser absolument au corps une facultĂ© propre qui serait de sentir, facultĂ© que, du coup, Descartes loge dans le cerveau. De son cĂŽtĂ©, Ryle va rĂ©gler le problĂšme Ă sa façon, en commençant par statuer que lâesprit â si tant quâune telle chose existe â, nâest pas quelque chose dâinterne, de clos sur lui-mĂȘme ; il sert Ă produire des « actes externes et des phrases » ; câest bien pourquoi la notion dâ« esprit » est un fantĂŽme, il nây a rien Ă voir « dedans », car lâesprit, en tant que tel, nâexiste pas.
Rappel humien
Locke procĂšde Ă lâinverse de Descartes. Pour lui, il nây a pas nĂ©cessairement de coupure entre monde extĂ©rieur et esprit, entre la pensĂ©e et le corps (sauf au niveau de la « RĂ©flexion » â voir plus bas 1.10.). LĂ oĂč Descartes veut dissocier ExpĂ©rience (des sens) et IdĂ©e, Locke les associe. On lâa dâailleurs qualifiĂ© dâ« associationniste », qui est une thĂ©orie promue par le philosophe John Stuart Mill, voulant que les expĂ©riences sensibles rĂ©pĂ©tĂ©es finissent par produire des idĂ©es. Si Locke Ă©voque la rĂ©pĂ©tition des idĂ©es, câest dans le contexte de ce quâon appelle, depuis Piaget, lâ« apprentissage », celui des mots, des syllabes, etc. Si Locke parle dâassociation des idĂ©es, ce ne sera que pour signifier la mise en contact dâ« idĂ©es simples » entre elles pour former une « idĂ©e complexe ». Mais ce genre de degrĂ© de finesse nâest pas souvent notĂ©, si bien que lâon se mĂ©prend souvent sur la meilleure maniĂšre de caractĂ©riser la philosophie lockĂ©enne, la plus frĂ©quente Ă©tant de la qualifier dâempirique ; ce quâelle nâest pas. Pour se dĂ©barrasser immĂ©diatement dâune appellation qui est trop paresseusement accolĂ©e, il suffit de citer :
1.1. « De la pensĂ©e, le corps ne nous permet aucune idĂ©e du tout, câest seulement depuis la RĂ©flexion que nous avons cela » (L.II, C.XXI)2.
Un tel propos ne peut pas passer pour empiriste. Pourquoi ? Un philosophe empiriste ne pourrait pas admettre que le corps nâest pour rien dans lâĂ©mergence dâune idĂ©e ; ce serait parfaitement contradictoire avec sa philosophie. La grande subtilitĂ© du raisonnement chez Locke tient cependant dans sa reconnaissance du flux des idĂ©es Ă travers le corps et lâesprit, mais sans que nous en ayons conscience proprement dit. CâĂ©tait un postulat dâune trĂšs grande modernitĂ©, et nous allons y revenir. Ceci dit, pour nous convaincre que Locke nâest pas un philosophe empiriste, comparons avec un vĂ©ritable philosophe empiriste, David Hume, qui Ă©crit en 1739 : « Toutes les perceptions de lâesprit humain se rĂ©duisent dâelles-mĂȘmes en deux sortes distinctes, que jâappelle IMPRESSIONS et IDĂES. [âŠ] Ces perceptions qui entrent avec le plus de force et violence, nous pouvons les nommer impressions ; et sous ce nom jâentends toutes nos sensations, passions et Ă©motions, telles quâelles apparaissent dans lâĂąme. Par idĂ©es jâentends les faibles images de celles-ci dans la pensĂ©e et le raisonnement. » On remarque tout de suite que Hume considĂšre les idĂ©es comme des « images » provenant des « impressions » ; ce quâelles ne sont en aucun cas pour Locke, qui jamais, Ă aucun moment dans lâEssay, Ă©crit que les idĂ©es seraient des images, cependant que certains exĂ©gĂštes diront que lâon trouve bien cette thĂ©orie imagiste chez Locke, et câest par exemple M. Ayers qui y consacre un chapitre dans son livre-somme (1991). Locke : « Les idĂ©es simples [voir 2.1.] sont les apparences rĂ©elles des choses. PremiĂšrement, nos idĂ©es simples sont toutes rĂ©elles, toutes sâaccordent Ă la rĂ©alitĂ© des choses » (L.II, C.XXX). On pourrait penser que Locke se contredit, puisque lâidĂ©e simple semble Ă la fois apparence rĂ©elle de la chose, et, en mĂȘme temps, ce nâest pas une image. Mais câest justement ici quâil faut faire attention Ă ne pas confondre « apparence rĂ©elle » et « image ». Comment cela ? Quand je dis : « Ce mur est blanc », je signale ce que quiconque peut voir. Le mot « blanc » dĂ©signe « lâidĂ©e du blanc ». PremiĂšre Ă©tape. Car si je nâavais pas lâidĂ©e du blanc, je ne ...
Table des matiĂšres
- Couverture
- Page de titre
- Page de copyright
- Vie et Ćuvre de Locke. Un aperçu
- Nota Bene
- Introduction
- Chapitre 1. LâidĂ©e dâexpĂ©rience et lâexpĂ©rience de lâidĂ©e
- Chapitre 2. Puissance (âPowerâ) et PensĂ©e (âThinkingâ)
- Chapitre 3. La connaissance et ses limites
- Chapitre 4. Identité et actualité
- Conclusion
- Bibliographie
- Table des matiĂšres
Foire aux questions
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