« Le degré de ce qu’un homme peut souffrir détermine sa profondeur et son sérieux, mais aussi sa joie. »Vous direz dans quelle mesure ce fragment posthume de Nietzsche correspond à la « force de vivre » de nos œuvres au programme.
DALIE FARAH
Analyse du sujet
● Nietzsche pense qu’il y a une relation entre la capacité de l’homme à vivre douloureusement et sa possibilité à être profond, sérieux et joyeux.
● Dès lors, la « force de vivre » pourrait être définie par cette capacité et mesurée en fonction de ce « degré » évoqué par Nietzsche.
Les enjeux du sujet
1. Il s’agit d’interroger une corrélation apparemment contradictoire entre le fait de souffrir et celui d’être profond, sérieux et joyeux.
2. Et analyser l’expérience de la souffrance
PROBLÉMATIQUES POSSIBLES
« La force de vivre » est-elle mesurable, au degré de douleur et de malheur ?
Dans quelle mesure « la force de vivre » peut se comparer à une capacité profitable à l’individu : la capacité de supporter la douleur, le malheur ?
PROBLÉMATIQUE CHOISIE
La « force de vivre » peut-elle se mesurer à la capacité de l’homme à supporter la douleur, le malheur ? Cette capacité est-elle alors la garantie de mesurer aussi la quantité de profondeur, de sérieux et de joie de l’individu ?
PLAN
I. Certes, la « force de vivre » peut correspondre à une corrélation entre les qualités évoquées par Nietzsche et la capacité à supporter la douleur ou le malheur.
1. La souffrance : une expérience déterminante
2. La capacité de résilience approfondit, rend sérieux et donne même la possibilité d’être joyeux
3. Mais cette capacité apparaît comme mystérieuse
II. Pour autant, cette relation n’est pas une évidence, car cette capacité est un aléa individuel et injuste.
1. L’inégalité face au malheur
2. La résilience est-elle aristocratique ou démocratique ?
3. La vitalité apparaît comme un aléa désordonné de l’existence
III. Dès lors, la capacité au malheur ne se construit-elle pas avec le malheur lui-même ?
1. N’est-il de « force » que la vie ?
2. Le malheur, la douleur favorisent un repli, une pensée de soi qui cherche guérison.
3. N’est-ce pas le degré de joie qui préside finalement à la capacité à supporter le malheur ?
Introduction
Larissa, une des mères survivantes de Tchernobyl raconte : « À la naissance, ce n’était pas un bébé, mais un sac fermé de tous les côtés, sans aucune fente. Les yeux seuls étaient ouverts. » Cette image violente exprime la puissance de destruction de la radioactivité mais aussi la puissance vitale car la mère ajoute : « Les bébés comme elle ne survivent pas : ils meurent tout de suite. Mais elle n’est pas morte parce que je l’aime. » Le miracle statistique de cette survie est expliqué par l’amour, son amour est à la fois une joie, joie vitale et une peur, peur que l’enfant souffre.
C’est ce lien entre la capacité à survivre au malheur et la possibilité de penser ce malheur auquel Nietzsche fait référence lorsqu’il écrit : « Le degré de ce qu’un homme peut souffrir détermine sa profondeur et son sérieux, mais aussi sa joie. » L’expérience et la pensée du malheur, le fait de supporter pourrait définir « la force de vivre » du sujet. Mais est-ce que toutes les mères ressemblent à Larissa ? Peut-on établir que cette « force de vie » soit un processus universel ?
La « force de vivre » peut-elle se mesurer ? Peut-elle être aussi la garantie de mesurer la quantité de « profondeur, de sérieux et de joie » de l’individu ?
Certes, la « force de vivre » peut correspondre à une corrélation entre les qualités évoquées par Nietzsche et la capacité à supporter la douleur ou le malheur. Pour autant, cette relation n’est pas une évidence, car cette capacité est un aléa individuel et injuste. Dès lors, la capacité au malheur ne se construit-elle pas avec le malheur lui-même ?
I. Certes, la « force de vivre » peut correspondre à une corrélation entre les qualités évoquées par Nietzsche et la capacité à supporter la douleur ou le malheur.
1. La souffrance : une expérience déterminante
Si la « force de vivre » est corrélée à des qualités particulières, c’est que le fait de vivre un malheur change l’individu. Le premier point de convergence de nos œuvres s’établit dans l’écriture d’une expérience, celle de la souffrance. Elle s’avère à chaque fois déterminante, c’est-à-dire décisive et causale parce qu’elle bouleverse la vie des êtres qui supportent cette expérience. Dans sa préface à la seconde édition du Gai Savoir, Nietzsche évoque une « victoire sur l’hiver ». Cette victoire c’est le retour de sa santé après une longue période de maladie ; l’écriture même du Gai Savoir, la notion de « gai savoir » procède d’une « ivresse » celle de la « guérison ». C’est cet élan aussi qui pousse Victor Hugo à l’écriture de ses Contemplations. La partie « Aujourd’hui » revient sur l’événement de deuil qui est au centre de « Pauca meæ » titre du livre quatrième. L’expression latine désigne sa fille Léopoldine morte noyée avec son mari le 4 septembre 1843, il apprend cette mort dans le journal alors qu’il est en voyage. Cette mort prématurée – sa fille n’a que dix-neuf ans – renverse l’ordre naturel de la vie. Pendant trois ans, le poète arrête d’écrire et ce « Pauca meæ » signe l’humilité hugolienne face à l’écrasement du deuil : « Peu de vers pour ma chère fille »
2. La capacité de résilience approfondit, rend sérieux et même donne la possibilité d’être joyeux
Le « deuil » comme souffrance morale trouve écho dans son étymologie « dolor » qui renvoie aussi à la douleur physique. Dans le domaine de la mécanique, on appelle résilience la résistance d’un matériau à un choc. Nietzsche affirme qu’à cette résistance sont corrélés « profondeur » ; « sérieux » et « joie ». C’est bien l’intention du titre Le Gai Savoir. L’expérience de la souffrance renvoie à une expérience de la connaissance féconde à proposer de nouvelles valeurs et une « gaieté d’esprit ». Le philosophe fait référence à Stendhal qui propose de tout « tourner au gai ». Le néant figuré par la douleur, la possible mélancolie nihiliste sont abandonnés au profit de la puissance vitale. Le « gai savoir » éloigne le ressentiment et son désir de vengeance, la moralisation de l’individu rendu coupable de son malheur et la mauvaise conscience. Dans l’œuvre de Svetlana Alexievitch, La Supplication, cette joie – tragique – apparaît malgré la désolation physique et morale des survivants de Tchernobyl. Anna Petrovna Badaïeva raconte « la joie d’une poule à trouver un ver » ; la vie est inévitable même là où tout est contaminé, y compris l’eau. Beaucoup de rescapés s’apparentent à des philosophes du quotidien, sérieux, joyeux « Mais nous sommes heureux ! Nous sommes chez nous » martèle un des villageois de Belyï Bereg.
3. Cette capacité apparaît quand même comme mystérieuse
Si l’on reconnaît cette puissance dans l’état de survie à la mort et à la maladie dans nos trois œuvres au programme, il s’avère que ce « degré de ce qu’un homme peut souffrir » est bien mystérieux. Pourquoi Nietzsche a-t-il transformé sa souffrance en gaieté ? Pourquoi lui ? De même Hugo met en vis-à-vis une double énigme au sujet de son recueil Les Contemplations : « l’énigme du berceau » et « l’énigme du cercueil ». Ces deux énigmes l’amènent « au bord de l’infini » sans en saisir réellement le mystère. Quel sens donner à ces êtres qu’il décrit dans son poème « les Malheureux » : « Ainsi, tous les souffrants m’ont apparu splendides, / Satisfaits, radieux, doux, souverains, candides, / Heureux, la plaie au sein, la joie au cœur […] » ?
Ainsi...