PARTIE 1
La possibilité d’une science ostéopathique
Éprouver le besoin de s’interroger sur la possibilité d’une science ostéopathique suggère que cette idée n’est pas évidente.
Son corollaire consiste à se demander si toute chose peut être constitutive d’une science. Il faut admettre que si a priori tout élément est susceptible d’être appréhendé par la science, il n’existe pas pour autant une science de chaque chose. Les sciences sont classiquement divisées en deux catégories : les « sciences de la nature » et les « sciences humaines » présentant chacune leurs spécificités.
Les mathématiques, la philosophie, la sociologie, l’économie, la biologie sont des disciplines scientifiques à part entière qui peuvent s’intéresser à des sujets singuliers ou même prendre pour objet d’étude d’autres disciplines. Il est possible de faire de la philosophie de la morale, mais aussi de la philosophie des mathématiques, de la sociologie, de l’économie, de la biologie, etc. Certaines peuvent également se prendre elles-mêmes pour objet puisque l’on peut entreprendre par exemple une sociologie de la sociologie, ou une histoire de l’histoire. Il est possible de faire de l’ostéopathie une analyse sociologique, juridique, historique ou encore philosophique. Par ce choix, la sociologie, le droit, l’histoire, la philosophie s’y intéresseront à travers leurs prismes respectifs. Ils emprunteront les méthodes des sciences sociales impliquant leurs corpus théoriques et leurs méthodes. Toutefois, s’interroger sur la science de l’ostéopathie implique que cette science n’ait qu’un seul objet exclusif : « l’ostéopathie », acceptant tous les éléments susceptibles d’enrichir sa compréhension.
En somme, il est possible de réaliser une sociologie ou une philosophie de l’ostéopathie et une sociologie ou une philosophie de la morale, mais à l’inverse, il n’est pas possible de pratiquer une science ostéopathique de la morale. La science ostéopathique ne s’intéresse donc qu’à l’ostéopathie. Elle ne peut exister qu’à condition de réunir deux exigences. En d’autres termes, la possibilité de s’établir n’existe que grâce à deux raisons cumulatives : il faut que l’objet qu’elle investigue se prête à une appréhension scientifique (Chapitre 1) et que le discours qu’elle produise sur cet objet présente certaines propriétés (Chapitre 2).
CHAPITRE 1
Une science ostéopathique par son objet
En science, l’objet est l’élément sur lequel se porte l’analyse.
L’objet de la science ostéopathique est donc, sans surprise, l’ostéopathie. Si dans l’absolu rien ne semble opposer d’obstacle à une appréhension scientifique de cette activité de soin, il est possible de lire sous la plume des dépositaires d’autorité que l’ostéopathie ne serait pas une science, à l’inverse de la médecine conventionnelle. Il existe en effet un « faire-valoir implicite » d’une médecine associée à la science. En alléguant ainsi une opposition dichotomique entre médecine conventionnelle et médecine ostéopathique, on escamote les subtilités épistémologiques qui leur sont respectivement associées. L’institution médicale cherche ainsi à bâtir une fracture entre ces deux pratiques. Cela instille l’idée selon laquelle la science est associée à la validité, l’efficacité, la crédibilité. Un horizon indépassable s’établit alors avec d’un côté une médecine conventionnelle qui serait auréolée de scientificité, et de l’autre l’ostéopathie qui serait affublée de prédicats peu glorieux du fait de son caractère ascientifique.
D’un point de vue de la logique formelle quatre options peuvent être distinguées. Soit : aucune des deux médecines n’est une science, soit la médecine conventionnelle est une science, mais pas la médecine ostéopathique, soit l’inverse, soit elles le sont toutes les deux. La question est de déterminer les arguments établissant l’un ou l’autre de ces objets en tant que science (1). Dans l’hypothèse où la médecine ostéopathique peut être constitutive d’une science, évoquer les écueils auxquels elle serait confrontée devient incontournable (2).
1. Du caractère scientifique des activités de soin
Du haut de ses 2 400 ans la médecine conventionnelle n’est pas avare de revendications quant à l’évidence de son caractère scientifique. Les discours sur l’ostéopathie s’inscrivent quant à eux dans une dynamique similaire. Depuis près de 150 ans ils n’ont jamais cherché à nier, à dissimuler, ou à minimiser son attachement explicite à la science. Ainsi peut-on constater dans un des traités considéré comme fondateur en 1892 : « L’ostéopathie est une connaissance ou elle n’est rien ». Il faut donc clarifier l’ambiguïté planant autour de la scientificité de la médecine (A) pour pouvoir l’envisager très distinctement à travers deux éléments : la pratique (B) et la science (C) de la médecine.
A. L’ambiguïté sur le statut scientifique de la médecine
Aucune de ces deux médecines n’écarte son adhésion à la science. Cet attachement semble même constitutif de leur essence. Capitaliser des données apparaît alors pratiquement comme une revendication. Dans le fait de se réclamer de la science il est possible de discerner l’apologie d’une légitimité. Posséder des fondements robustes justifie une pratique. Ils lui confèrent une apparence incontestable. Il serait douteux pour une médecine, quelle qu’elle soit, de reposer uniquement sur un socle assumé d’éléments fantasques ou d’idées saugrenues. Alors qu’asseoir ses prétentions sur une science évacue les contestations. Cette construction exigeante permet d’obtenir des garanties. Elle fournit un support technique suffisant pour s’économiser tout un plaidoyer sur sa crédibilité.
Pourtant, ni l’ostéopathie ni la médecine conventionnelle ne répondent à la définition d’une science. Contrairement à ce qui est souvent allégué, elles ne peuvent souscrire à une telle épithète précisément par essence. Leur ontologie (étude de l’essence) renvoie à une pratique : l’exercice médical. Georges Canguilhem définit plutôt la médecine comme un « art au carrefour de plusieurs sciences ». Cet art particulier se singularise par les exigences qui reposent sur lui. Ces contraintes l’obligent à se fonder sur des théories scientifiques. De là naît une confusion qui est désormais assez classique entre la pratique médicale et la science médicale. Ces deux disciplines se distinguent à bien des égards mais participent toutes deux à l’activité de soin appelée classiquement : médecine. Bien qu’elles ne poursuivent pas les mêmes objectifs la frontière entre elles n’est pas non plus totalement hermétique. La seconde sert les intérêts de la première et la première renseigne sur le fonctionnement de la seconde.
L’étymologie de la locution « médecine » révèle des éléments en faveur d’une distinction entre la pratique et la science. La racine indo-européenne « med » signifie prendre soin ou encore mesurer. On la retrouve dans un verbe grec (médô) qui fait référence à veiller avec un certain ascendant (régner sur) dévoilant les origines probables du paternalisme médical qui porte un regard à ...