CHAPITRE 1
MARGUERITE, LâĂCRITURE
ET LA RELIGION
LA NAISSANCE DâUNE PRINCESSE ET SON ĂDUCATION
Câest le 11 avril 1492, dans la tour dite « Marguerite » du chĂąteau dâAngoulĂȘme, que naĂźt lâun des grands Ă©crivains de la Renaissance française. Le baptĂȘme sera cĂ©lĂ©brĂ© dans la chapelle du chĂąteau, oĂč lâenfant, une fille, est appelĂ©e par sa mĂšre Marguerite, du grec MargaritĂšs, « perle », car durant sa grossesse la mĂšre aurait avalĂ© une perle alors quâelle mangeait des huĂźtres ; câest du moins ce que nous dit BrantĂŽme, qui lui consacre quelques pages de ses Dames illustres. Le mĂȘme BrantĂŽme ajoute ces lignes pour les lecteurs dâaujourdâhui assez surprenantes : « Elle naquit sous le dixiĂšme degrĂ© dâAquarius, alors que Saturne se sĂ©parait de VĂ©nus par quaterne aspect, le 10 dâavril 1492, Ă dix heures du soir, au chĂąteau dâAngoulĂȘme ; et fut conçue lâan 1491, Ă dix heures avant midi et dix-sept minutes, le 11 de juillet. Les bons astrosites pourront lĂ -dessus en faire quelque composition ». BrantĂŽme a entendu raconter tout cela par sa mĂšre ou sa grand-mĂšre, et de mĂ©moire le transmet au lecteur. Mais que savons-nous exactement des dĂ©buts de la vie de Marguerite dâAngoulĂȘme ?
Les origines
Louise de Savoie, mĂšre de Marguerite, est une femme cultivĂ©e et attentive au dĂ©veloppement et Ă lâĂ©ducation de ses enfants. Câest mĂȘme pour elle un vĂ©ritable idĂ©al, rĂ©sumĂ© dans sa devise latine Libris et liberis, que lâon pourrait traduire « Pour mes livres et mes enfants ». NĂ©e en 1476 Louise est la fille du duc de Savoie Philippe et de Marguerite de Bourbon. Elle a Ă©tĂ© confiĂ©e aprĂšs la mort de sa mĂšre Ă la fille de Louis XI, Anne de Beaujeu, devenue rĂ©gente du royaume de France aprĂšs 1483. DĂšs lâĂąge de douze ans Louise sâĂ©tait vue obligĂ©e dâĂ©pouser le comte dâAngoulĂȘme Charles dâOrlĂ©ans, le pĂšre de Marguerite. Le mariage a lieu en 1488 ; quatre ans plus tard naĂźt Marguerite, au chĂąteau dâAngoulĂȘme comme nous le dit BrantĂŽme.
Il est lui-mĂȘme le neveu de Charles Ier dâOrlĂ©ans (1394-1465), duc dâOrlĂ©ans et de Valois, surtout connu aujourdâhui pour son Ćuvre poĂ©tique dont une grande partie a Ă©tĂ© Ă©crite lors de sa longue captivitĂ© en Angleterre. Ce prince-poĂšte Ă©tait le frĂšre du roi Charles VI et le fils de Valentine Visconti qui descend elle-mĂȘme des ducs de Milan. Charles dâOrlĂ©ans, appartenant Ă la branche royale des Valois, a Ă©tĂ© aussi le pĂšre de Louis XII, qui rĂšgne de 1498 Ă 1515. Son neveu, le pĂšre de Marguerite, est lui aussi un prince cultivĂ© et ami des livres, sans avoir les qualitĂ©s littĂ©raires de son oncle. Il est rattachĂ© par son pĂšre Jean aux Valois dâAngoulĂȘme ; le comtĂ© dâAngoulĂȘme, dĂ©tenu depuis le Xe siĂšcle par les Taillefer, puis les Lusignan, est revenu Ă la Couronne de France au cours du XIVe siĂšcle. Il a Ă©tĂ© donnĂ© Ă Louis dâOrlĂ©ans en 1394, puis transmis au grand-pĂšre de Marguerite, Jean dâOrlĂ©ans (1404-1467). Jean dâOrlĂ©ans devenu Comte dâAngoulĂȘme avait Ă©tĂ© livrĂ© aux Anglais par son propre frĂšre Charles. Il Ă©tait restĂ© en Angleterre durant trente-deux ans, aux termes desquels sa rançon a Ă©tĂ© payĂ©e, mais durant toutes ces annĂ©es il sâĂ©tait tournĂ© vers la thĂ©ologie, lisant entre autres les Consolations de BoĂšce. Câest le « bon comte » Jean dâAngoulĂȘme qui a agrandi le chĂąteau comtal lors de son retour de captivitĂ©, au milieu du XVe siĂšcle, chĂąteau dont ne subsistent aujourdâhui que le donjon des Lusignan (XIIe siĂšcle) et la tour des Valois, ou tour Marguerite, du XVe. Au tout dĂ©but de la Renaissance les prĂ©occupations militaires restent bien prĂ©sentes : on construit alors des fortifications en Ă©toile qui doivent assurer la sĂ©curitĂ© du chĂąteau comtal. Le biographe du bon comte Jean, qui Ă©crit il est vrai longtemps aprĂšs, le prĂ©sente comme un saint Ă qui on aurait proposĂ© de devenir pape. En tout cas deux traditions voisinent ainsi chez les Valois : les lettres, reprĂ©sentĂ©es par Charles dâOrlĂ©ans, et la religion, par Jean dâAngoulĂȘme. Double hĂ©ritage spirituel qui aura son influence sur Marguerite.
Tout cela semble laisser peu de place aux ambitions politiques ; elles sont pourtant prĂ©sentes chez Charles, le pĂšre de Marguerite, qui a conspirĂ© aprĂšs la mort de Louis XI (1483) sous la rĂ©gence dâAnne de Beaujeu. Celle-ci a gagnĂ© la « guerre Folle » que lui a dĂ©clarĂ©e la Ligue des Princes ; Charles est tombĂ© en disgrĂące, et Anne de Beaujeu lâa mariĂ© Ă une hĂ©ritiĂšre pauvre, la fille du duc de Savoie Philippe dit « sans Terre » car les Suisses lui ont pris son comtĂ© de Bresse. Charles ne reçoit par la suite que la mĂ©diocre seigneurie de Melle, qui vient sâajouter Ă celles dâAngoulĂȘme, Cognac et Romorantin. Ce qui explique quâil ait eu le train de vie relativement modeste dâun noble de province, alors que Charles est de sang royal. Il termine sa vie Ă AngoulĂȘme, menant la vie dâun aimable dilettante entourĂ© de maĂźtresses, dâailleurs bien acceptĂ©es par Louise de Savoie, qui les connaĂźt parfaitement : Jeanne Le Comte est une suivante de Louise, et Antoinette de Polignac sa dame dâhonneur. Charles dâAngoulĂȘme a eu plusieurs filles de ces liaisons, ce qui fait quâoutre son frĂšre, Marguerite a trois demi-sĆurs qui ont Ă©tĂ© lĂ©gitimĂ©es. En fin de compte il est adepte de ce que son oncle Charles dâOrlĂ©ans appelait le « nonchaloir », une forme de mise en retrait par rapport Ă la vie politique. Il ne semble pas quâil ait eu beaucoup dâinfluence sur Marguerite, qui nâa que quatre ans lorsquâil meurt en 1496, et qui nâen parle jamais. Il est inhumĂ© dans la cathĂ©drale Saint-Pierre, lieu de sĂ©pulture des comtes dâAngoulĂȘme, oĂč ses restes ont Ă©tĂ© retrouvĂ©s en 2011. Louise de Savoie, veuve Ă dix-neuf ans seulement, dĂ©cide de se consacrer Ă lâĂ©ducation de ses deux enfants avec lâaide de son confesseur Cristoforo Numai de Forli.
Les parents de Marguerite appartiennent tous deux Ă la grande aristocratie de leur Ă©poque, mais vivent dans une relative gĂȘne : le pĂšre de Louise de Savoie, comte de Bresse, est un cadet de noblesse qui nâa pas dâargent ni dâinfluence, et Charles dâAngoulĂȘme nâa pas pu « redorer son blason » en Ă©pousant une hĂ©ritiĂšre fortunĂ©e. Louis XI, puis Anne de Beaujeu, lâavaient voulu ainsi pour quâil reste peu menaçant pour le trĂŽne. La branche des Valois-AngoulĂȘme se trouve, Ă la naissance de Marguerite, trĂšs loin dâun destin royal.
Lâinfluence essentielle, sur Marguerite, a dâabord Ă©tĂ© celle de Louise de Savoie. MariĂ©e comme on lâa vu Ă douze ans, Louise Ă©tait au dĂ©sespoir de ne pouvoir un an plus tard donner un hĂ©ritier Ă son mari. On commence Ă parler de stĂ©rilitĂ©, et câest pour cette raison quâelle a une entrevue avec un saint homme, Francesco di Paola (François de Paule), un religieux originaire de Calabre Ă qui lâon attribue alors de nombreux miracles. Fondateur de lâordre des minimes, il guĂ©rissait les lĂ©preux et Louis XI se sentant malade lâavait fait venir en France ; il avait traversĂ© les eaux du dĂ©troit de Messine sur son manteau, dâaprĂšs la tradition du moins, et soignĂ© les pestifĂ©rĂ©s de Bormes et FrĂ©jus avant dâarriver au chĂąteau de Plessis-lez-Tours en 1483, quelques mois seulement avant la mort du roi. François de Paule prononçait aussi des bĂ©nĂ©dictions particuliĂšres contre la stĂ©rilitĂ©. Il prĂ©dit Ă Louise la naissance dâun fils qui sera roi. Louise croit dur comme fer Ă cette prĂ©diction et se trouve enceinte en 1491 ; inutile dâajouter quâelle est fort déçue par la venue dâune fille en avril 1492. La prĂ©diction se rĂ©alise vĂ©ritablement avec la naissance de François, deux ans plus tard. DĂšs les premiers jours, Louise appelle ce fils « mon CĂ©sar » dans son journal. En 1507, aprĂšs la mort de François de Paule, elle fait donner Ă lâancien ermite un superbe tombeau, puis fait campagne pour sa canonisation, quâelle obtient de LĂ©on X en 1519.
Sans doute de maniĂšre inconsciente, Louise de Savoie fait passer sa fille au second plan, ce qui est aussi la norme de lâĂ©poque. Marguerite nâa jamais Ă©tĂ© dĂ©laissĂ©e, mais tous les efforts de sa mĂšre sont tournĂ©s vers François et sa rĂ©ussite, câest-Ă -dire lâaccĂšs aux plus grands honneurs et si possible au trĂŽne. Cette ambition trop visible lui vaut lâhostilitĂ© Ă peine dissimulĂ©e dâAnne de Bretagne, Ă©pouse de Charles VIII puis de Louis XII. Le pĂšre de Marguerite, Charles dâAngoulĂȘme, meurt le 2 janvier 1496 ; Louise nâa pas vingt ans et la majoritĂ© pour conserver la tutelle de ses enfants est alors Ă vingt-cinq ans. Louis dâOrlĂ©ans, le futur Louis XII, rĂ©clame cette tutelle. Louise fait alors preuve de beaucoup dâingĂ©niositĂ© en retrouvant une coutume de lâAngoumois qui autorise la tutelle de la mĂšre Ă quinze ans. Voyant cela Charles VIII accepte de laisser les deux enfants sous lâautoritĂ© de leur mĂšre. Le roi nâa nullement lâimpression, Ă cette date, que les AngoulĂȘme puissent menacer le trĂŽne ; il aura dâailleurs quatre enfants avec Anne de Bretagne. Mais ils meurent tous en bas Ăąge, et Charles VIII lui-mĂȘme se tue accidentellement en heurtant de la tĂȘte le linteau dâune porte basse, Ă Amboise (1498). Le trĂŽne revient alors Ă son cousin Louis dâOrlĂ©ans, dĂ©sormais le roi Louis XII. Celui-ci demande de suite le divorce dâavec Jeanne, fille de Louis XI, pour se remarier avec Anne de Bretagne. Le changement de rĂšgne est Ă lâorigine dâun changement de vie pour les AngoulĂȘme, qui sont appelĂ©s Ă la cour, Ă Chinon, puis Ă Blois. Câest lĂ un changement important pour Marguerite, qui nâa guĂšre connu que les cieux et le climat ocĂ©anique de la Charente, Ă AngoulĂȘme et Cognac. La famille est logĂ©e dans un bel hĂŽtel dâAmboise, proche du chĂąteau achevĂ© par Charles VIII. En contrepartie, de 1498 Ă 1506, Louis XII et Anne les font surveiller par un personnage de premier plan, Pierre de Rohan, seigneur de GiĂ© et marĂ©chal de France.
Il semble bien que GiĂ©, aussi maladroit quâil est honnĂȘte, ait Ă©tĂ© Ă lâorigine de tensions qui finissent par indisposer Louise et la braquer contre lui. Il est conscient de la rivalitĂ© qui oppose Anne, qui nâa plus de fils, Ă Louise chez qui François est devenu le premier hĂ©ritier mĂąle de la couronne. Le roi Louis XII, de son cĂŽtĂ©, passe beaucoup de temps en Italie oĂč se poursuivent les opĂ©rations militaires. Lorsquâil est en France, il est victime dâune sĂ©rie dâalertes concernant sa santĂ©. En 1501, les mĂ©decins sont persuadĂ©s que le roi est proche de la fin : Ă ce moment, le marĂ©chal de GiĂ© craint que lâon cherche Ă attenter Ă la vie de François et oblige les AngoulĂȘme Ă quitter Amboise. Il demande Ă Louise de sâinstaller sur les terres des Rohan, Ă Angers. Louise nâa pas la mĂȘme perception du danger, croit que GiĂ© exagĂšre et sâinstalle Ă Loches, au sud de la Loire. Les craintes du marĂ©chal nâĂ©taient sans doute pas vaines, car Anne de Bretagne, elle-mĂȘme persuadĂ©e de la fin prochaine de Louis XII, quitte Blois sur un train de bateaux qui doit descendre la Loire jusquâĂ Nantes, afin quâelle puisse regagner son duchĂ©. Le marĂ©chal fait arrĂȘter les bateaux Ă Amboise, et impose Ă la reine de regagner Blois sans grands mĂ©nagements. Ce faisant, il provoque sa colĂšre : elle lâaccuse de lĂšse-majestĂ©, se plaint de ce comportement au roi mais Louis XII rĂ©tabli prĂ©fĂšre apaiser les choses. Câest compter sans le caractĂšre rancunier dâAnne de Bretagne, qui engage un procĂšs contre GiĂ©. En 1505, le roi tombe malade de nouveau et dĂ©cide de se rapprocher des AngoulĂȘme car il doute dĂ©sormais dâavoir un fils pour lui succĂ©der. Louise figure dĂ©sormais au Grand Conseil. Elle ne fait rien pour Ă©viter le procĂšs au marĂ©chal de GiĂ©, aux termes duquel il est condamnĂ© en 1506 Ă lâexil sur ses terres dâAnjou.
Lâenfance
VoilĂ donc disparu lâencombrant protecteur de Louise. Depuis plusieurs annĂ©es, Ă Cognac puis Ă Amboise, elle se consacre Ă inculquer Ă ses deux enfants les premiers rudiments dâune Ă©ducation qui se veut de haut niveau. Elle-mĂȘme parlait lâitalien, langue aussi courante que le français dans le duchĂ© de Savoie, et lâespagnol. DĂšs la mort du comte dâAngoulĂȘme, elle avait commandĂ© de nombreux manuscrits destinĂ©s Ă lâĂ©ducation des deux enfants, faisant Ćuvre de mĂ©cĂšne et montrant par-lĂ ses goĂ»ts humanistes.
Depuis 1492 Marguerite a grandi, est devenue une fillette prĂšs de qui a Ă©tĂ© nommĂ©e une « maĂźtresse de mĆurs », Blanche de Tournon devenue Madame de Chatillon, dont le mari avait Ă©tĂ© gouverneur sous Charles VIII. Câest une parente de François de Tournon, qui deviendra cardinal et conseiller de François Ier. En outre, pour les deux enfants de sang royal, trois prĂ©cepteurs inculquent les rudiments de la religion, du latin, de la philosophie. François Du Moulin leur prĂ©sente l...