PÉRIODE CONTEMPORAINE
& XXIe SIÈCLE
CHAPITRE VII
DE L’INCONSCIENT AUX SCIENCES COGNITIVES
On l’a vu, nous avons choisi de dérouler une histoire de la psychologie par périodes et par auteurs. À cet égard, le XXe siècle et le XXIe siècle ont vu s’opérer un changement progressif mais notoire. À partir des années soixante-dix, ce ne sont plus des « noms » qui font l’histoire de la psychologie, mais des luttes entre champs disciplinaires, dont les institutions sont les véritables représentants. La société occidentale s’est considérablement institutionnalisée et écrase les sujets ; retournement de l’individualisme contre lui-même qui donne raison à Foucault : après la mort de Dieu avec Nietzsche, la mort de l’homme. Dans ce chapitre sur le XXe siècle, que nous différencions du XXIe siècle, et on comprendra pourquoi en lisant ce dernier, nous allons faire une distinction entre l’évolution chronologique et l’évolution thématique (qui, elle-même, reprendra ici une évolution historique permettant de récapituler, en les précisant, des points précis qui définissent la psychologie dans son essence). C’est pourquoi, après avoir exposé l’histoire de la psychologie phénoménologique et existentielle, puis celle de la psychanalyse et de la psychophysiologie au XXe siècle, nous exposerons les thèmes transversaux qui suscitent la réflexion épistémologique et politique autour des croisements entre neurosciences et psychanalyse d’une part, entre la psychologie en tant que connaissance ou science humaine et que pratique spécifique de femmes et d’hommes qui la pratiquent dans des champs divers.
Mais en amont, nous ne pouvons faire l’impasse sur les questions posées sur Canguilhem, auxquelles le XXe et le XXIe siècle n’ont pas su répondre de manière définitive, ce qui ne laisse pas de nous inquiéter : la psychologie penche-t-elle du côté de la Seine et de la préfecture de police ou bien remonte-t-elle vers la Sorbonne ? N’existe-t-il pas une troisième voie où elle s’épanouirait avec davantage d’indépendance et de créativité, voire de liberté, sans allégeance policière et sans aliénation universitaire ?
On ne peut douter que Freud ait fait mentionner par son éditeur la date de 1900 à son Interprétation des rêves, pourtant sous presse en 1899, afin de lui donner un statut de commencement d’une science nouvelle, celle du XXe siècle, conforme au vœu de Bergson sur un siècle de l’Inconscient. Moment fort de l’Histoire de la Psychologie, s’il en est, l’édition de l’ouvrage majeur de Freud, inaugure un siècle qui, en effet, donnera une place importante à la Psychologie, mais seulement à cette psychologie des profondeurs, à la fois clinique et sociale, que Freud appelait de ses vœux. Non, la Psychologie continue son histoire bigarrée et complexe. La Psychologie phénoménologique, des courants qui se voient eux-mêmes comme scientifiques, et des courants pragmatiques ou « humanistes » s’y développent. Le XXe siècle commence, cependant, en matière de Psychologie, selon nous, qu’après la première guerre mondiale, et c’est en réalité même le cas chez Freud lui-même, puisque ce qu’il est convenu d’admettre comme le tournant de 1920, étayé par un « obstacle épistémologique » lié à la répétition et à la mort, constitue à lui seul une révolution à l’intérieur même du cadre théorique de la psychanalyse. L’intérêt qu’il porte dès 1914 (sans doute depuis un certain temps, mais il en témoigne alors) pour le « narcissisme » témoigne d’une part d’un rapprochement avec les pathologies dont s’occupent davantage les psychiatres et remonte à 1911, date de son article sur le président Schreber. En une décennie, le curseur se déplace, pour Freud, des psychonévroses de défense aux troubles graves de la personnalité (« névroses narcissiques », selon ses termes) et psychoses (qu’il qualifie souvent de paraphrénies, mais aussi la mélancolie, voir son article de 1915 sur ce thème). La dimension régressive du narcissisme, qui nécessitera plus tard de distinguer narcissisme primaire et narcissisme secondaire, selon le type d’identifications (narcissiques ou objectales) constitutives de la formation du Moi, préoccupe Freud (Freud, 1914) car il y trouve une contradiction entre conservation et destructivité qui l’amènera progressivement à tendre vers une seconde théorie des pulsions (Freud, 1920), sous l’influence de Sabina Spielrein, cette jeune psychiatre qui lui a fait comprendre l’aspect pathologique de la personnalité de Jung (Carotenuto, 2004). La répétition mortifère est à l’œuvre chez certains patients, nombreux, et rend le travail interprétatif, sur le mode symbolique élaboré dans L’Interprétation des rêves, inefficient. C’est cet obstacle technique et épistémologique à la fois, qui sous-tend le remaniement sans doute le plus important de la psychanalyse, du temps de Freud, après le passage d’une psychobiologie à la psychanalyse entre 1895 et 1897. Et pourtant, si la psychanalyse est devenue aussi une psychologie sociale depuis Totem et tabou (1912), ce questionnement sur la valeur de la mort dans la vie au sein des symptômes, dans les formes plus graves de souffrance psychique, ouvre la voie (il est vrai explorée plutôt depuis la mort de Freud) à une nouvelle relation entre psychologie et biologie. Très récemment, des modèles comme celui de l’apoptose, qualifié souvent métaphoriquement de « suicide cellulaire » (Ameisen, 1999), ont prolongé cette réflexion, qui intéresse particulièrement la psychosomatique, cette branche de la psychanalyse qui recherche les dimensions épigénétiques dans leurs dimensions psychiques.
I. PHÉNOMÉNOLOGIE ET PSYCHANALYSE
1. Le « conflit » entre Daseinanalyse et Psychanalyse dans le champ psychiatrique
a. Merleau-Ponty et les courants phénoménologiques
Merleau-Ponty, cet auteur ô combien oublié, négligé, falsifié parfois, est un professeur de philosophie, avant d’être un philosophe, comme l’étaient encore les professeurs de philosophie de son temps, c’est-à-dire à cheval sur la Seconde Guerre mondiale : comme un Lévi-Strauss, comme un Canguilhem, comme un Foucault, comme un Sartre, etc., à savoir un homme qui avait fait ses humanités, mais avait aussi acquis des compétences en biologie humaine, en psychologie expérimentale, en psychopathologie (à l’hôpital Sainte-Anne, pour ceux qui faisaient leurs études à Paris, en Sorbonne), en psychologie de l’enfant, en mathématiques, en logique, et dans les différents courants des sciences sociales naissantes, puis bien sûr en philosophie antique et moderne. L’enseignement dispensé à l’Université où à l’École Normale Supérieure était très différent, de très bon niveau et on exigeait beaucoup de travail des étudiants en dehors des cours, des stages aussi. Le psychanalyste Pierre Fédida était sans doute l’un des derniers représentants de cette veine, éduquée avant la spécialisation de la Licence de Psychologie due aux ardeurs de Lagache. On ne saurait se passer, hélas de tels commentaires historiques et institutionnels, dans le domaine qui est ici le nôtre.
Revenons à Merleau-Ponty, qui commence cette petite merveille d’ouvrage consacré à la peinture, mais où il parachève (c’est son dernier écrit paru de son vivant) le « projet » commencé en 1933 (Merleau-Ponty, 1933), et où l’on retrouve (dans ce dernier écrit de 1960 paru en 1964), comme l’écrit son préfacier chez Gallimard, Claude Lefort : « On retrouve une critique de la science moderne, de sa confiance allègre, mais aveugle, dans ses constructions, et une critique de la pensée réflexive, de son impuissance à rendre raison de l’expérience du monde d’où elle surgit… ». C’est à partir de la peinture, ou plutôt du Peindre, chez Cézanne en particulier, que Merleau-Ponty nous parle en fait du corps, en tant qu’il n’est jamais dissocié de l’être tout entier, partie prenante totale de leur environnement :
La science manipule les choses et renonce à les habiter. Elle s’en donne des modèles internes et, opérant sur ces indices ou variables les transformations permises par leur définition, ne se confronte que de loin en loin avec le monde actuel. […] Mais la science classique gardait le sentiment de l’opacité du monde, c’est lui qu’elle entendait rejoindre par ses constructions, voilà pourquoi elle se croyait obligée de chercher pour ses opérations un fondement transcendantal […] Penser, c’est essayer, opérer, transformer, sous la seule réserve d’un contrôle expérimental où n’interviennent que des phénomènes hautement « travaillés », et que nos appareils produisent plutôt qu’ils ne les enregistrent. De là toutes sortes de tentatives vagabondes. Jamais comme aujourd’hui la science n’a été sensible aux modes intellectuelles. Quand un modèle a réussi dans un ordre de problèmes, on l’essaie partout. (Merleau, 1960)
Les perspectives de Sartre demeurent très psycho-philosophiques, d’une certaine manière, avec le vœu de faire pencher une certaine psychologie phénoménologique du côté de l’existentialisme, inspiré par Kierkegaard mais très éloigne en réalité. C’est une ontologie que fait Sartre, dans une œuvre qui deviendra monumentale, en fait purement sartrienne !
Seul Merleau-Ponty tentera une autre voie qui sera originale en elle-même mais aussi en ce qu’elle sera reconnue comme proche même de la psychanalyse par les psychanalystes qui comptent le plus à l’époque, notoirement Lacan déjà, et J.-B. Pontalis évidemment. Merleau-Ponty fait une psychologie très en pointe, qui ne délaisse rien de ce qui constitue le sujet et même sa chair. Personne d’autre que lui n’y est parvenu, même si sa mort précoce ne lui a pas permis d’y parvenir tout à fait.
a.1. L’exception de la Psychologie de la forme, ou Gestaltpsychologie
On connaît la triste histoire de la théorie de la Gestalt en psychologie. Dès les années vingt, à Berlin, Max Wertheimer, Wolfgang Kolher, Kurt Koffka et Kurt Lewin, prennent le contre-pied de la psychophysique de Fechner et de ses prolongements behavioristes chez Wundt, avec des travaux sur la perception, de type expérimentaliste aussi, mais qui montrent que les structures de la perception sont des totalités et non des additions pluri-sensorielles. De plus, ce que reprendra avec brio Merleau-Ponty, ils démontrent qu’une signification inhérente à ces structures perceptives est incontournable. Les illusions d’optique le prouvent, puisqu’elles entraînent le sujet qui les perçoit à attribuer un sens à leur perception. Ainsi, Koffka (Koffka, 1935) donne l’exemple de l’homme qui traverse un lac gelé en le prenant pour une plaine, dans ses Principles of Gestaltpsychology. L’émigration forcée de ce groupe de psychologues aux USA à cause du nazisme mit fin rapidement à ce mouvement très intéressant, sauf aux travaux de Lewin sur le « champ » qui servirent en psychologie clinique aux États-Unis, notamment à définir le champ de la relation interpersonnelle, et que l’on retrouve dans certains développements très contemporains de la psychanalyse, repris récemment mais déjà initiés en Argentine dans les années soixante par Madeleine et Willy Baranger (Baranger & Baranger, 1964), que nous évoquerons plus loin.
Comment dire à quel point cet extrait (et l’ensemble de l’ouvrage) est actuel ? Et qu’il l’était déjà (ou encore) lorsque nous avons commencé nos études de psychologie, après une courte passade avec les Lettres et une certaine pédagogie ? Et combien cela nous frappait !
a.2. La Structure de l’organisme de Goldstein
est-elle un Organo-dynamisme ?
Même s’il s’agit de psychiatrie et non de psychologie, il serait imprudent de passer sous silence l’organo-dynamisme défendu par Henry Ey, issu des conceptions de Huglins Jackson, contre la psychanalyse. Nous renvoyons à la compilation d’articles publiés par Henri Ey et Julien Rouart à partir de 193...