Les héritages et les nostalgies de l’enfance
Le poète Jacques Prévert affirme dans Hebdromadaires, avec Jacques Pozner, « L’enfant que j’étais, j’ai gardé ses larmes. Et j’ai gardé son rire. Et ses secrets heureux. »
Gallimard, collection blanche, mai 1982
Ê Cette vision de l’enfance permet-elle d’éclairer votre lecture des œuvres proposées sur le thème de l’enfance ?
NADÈGE GOLDSTEIN
● Prévert évoque sa propre enfance avec ses peines et ses joies. S’il rappelle d’abord ses larmes il insiste ensuite sur son rire et ses secrets heureux : la répétition de l’expression « j’ai gardé » semble insister sur un choix de conservation de cette contradiction qui marque le vécu enfantin. Est-ce à dire que les larmes de l’enfant ont une certaine profondeur qui est aussi essentielle que ses joies (rire et partages intimes que suggèrent les « secrets heureux » ) ? N’est-ce pas dire qu’il y a là une sensibilité exacerbée de l’enfant ?
PROBLÉMATIQUE
Si la vie enfantine mêle les larmes, le rire et les partages d’expériences les plus intimes avec le monde ou avec d’autres êtres, faut-il penser l’enfance comme une vie essentiellement magique, sensorielle, imaginative ou bien comme une forme déjà très aiguë de lucidité ?
ANNONCE DU PLAN
I. Paradoxes sensibles de l’enfance
1. Du rire et des larmes
2. Les secrets : l’indicible de l’enfance
3. La naissance morale dans le vécu de l’injustice
II. Un entrelacs de la magie et de la cruauté des choses
1. Jeux de mots et de maux de l’enfance
2. Voir les choses à hauteur du nombril
3. La vie intempestive de l’enfant
III. Le gai savoir enfantin
1. Le rire tragique de l’enfance
2. L’art d’aimer et d’apprivoiser les choses
3. L’hospitalité infinie de l’enfance
Introduction
Les jeunes vies mêlent dès la naissance les cris, les larmes, le besoin et les joies, les satisfactions, les rires. Selon Prévert qui sait aimer l’enfance, l’écouter ou la faire parler et rêver, comme la Zazie de Raymond Queneau, c’est cet entrelacs des émotions contraires qu’il conserve de l’enfant qu’il était. Mais l’enfance est aussi marquée d’une forme du bonheur, celle de « ses secrets heureux ». S’il faut bien reconnaître que la vie de l’enfant est pleine de sentiments contradictoires c’est aussi parce que toute vie qui commence ne peut se saisir au monde qu’en prenant conscience du malheur que dans le bonheur et la beauté de l’être au monde. Il s’agit alors de reconnaître ce gai savoir de l’enfant, figure par excellence d’une vie intempestive, tragique et joyeuse dans sa tragédie même.
I. Paradoxes sensibles de l’enfance
1. Du rire et des larmes
Comme Rousseau mais en des termes moins châtiés Jacques Prévert déplore les tracasseries inutiles qu’on impose aux enfants qui ne sont éduqués qu’à mener une vie de servitude, qu’ils soient dominés ou dominants car « la domination même est servile, quand elle tient à l’opinion ; car tu dépends des préjugés de ceux que tu gouvernes par les préjugés ». Toute l’éducation que tente de mettre en œuvre Rousseau, au moins dans ses principes, part de notre condition d’être souffrants, affaiblis et rendus encore plus malheureux et plus faibles par les formes d’éducation de son époque. « Le sort même de l’homme est de souffrir dans tous les temps. Le soin même de sa conservation est attaché à la peine. Heureux de ne connaître dans son enfance que les maux physiques, maux bien moins cruels, bien moins douloureux que les autres, et qui bien plus rarement qu’eux nous font renoncer à la vie ! ».
Si l’on peut émettre quelques réserves sur cette comparaison des douleurs physiques et des souffrances morales, il est difficile de ne pas acquiescer à cette décision de Rousseau de réduire cette souffrance physique, de renforcer le corps et de lui donner le temps de déployer les forces pour répondre aux besoins de l’individu.
Cette dualité du rire et des larmes commence dès la naissance et ce paradoxe sensible détermine aussi la part d’indicible dans le vécu de l’enfance.
2. Les secrets : l’indicible de l’enfance
Si les larmes sont premières dans l’énumération de Prévert c’est aussi parce que les joies sont d’abord de simples satisfactions et que le rire s’apprend, il dépend de la vie sociale précoce d’un enfant. Le petit d’homme apprend à sourire par l’imitation et le sens que son entourage donne au sourire de satisfaction naturel qui témoigne d’une certaine satiété des besoins. Rousseau explique que les enfants pleurent moins dès qu’ils commencent à parler. Et également qu’ils souffrent moins dès qu’ils peuvent aussi atteindre une certaine autonomie dans le souci du corps. La prime enfance et le long temps d’apprentissage des mots font donc que l’enfance est longtemps et peut-être profondément indicible et qu’elle ne se partage que dans l’intime du secret.
Ces formes de partage implicites de rires ou de connivence peuplent les pages des années d’enfance de Wole Soyinka.
3. La naissance morale dans le vécu de l’injustice
L’éveil de la conscience morale se vit lui-même dans l’injustice : on ne saisit le sens du juste qu’en éprouvant sensiblement l’injustice. Il faut que Wole vive dans sa chair les contraintes pénibles de la natte communautaire régulièrement tachée et empuantie par l’urine de certains des enfants accueillis et élevés par sa mère pour qu’il saisisse vraiment l’inégalité des conditions, l’injustice des privilèges et en particulier la violence de la domination masculine redoublée par celle de l’occupant colonisateur.
La vie de l’enfant est vécue dans cette dualité des émotions, dans cet entrechoc des expériences et des sentiments. Plus profondément encore, cette existence doit approcher d’elle-même et des choses comme des autres, en saisissant la crainte des choses et leur beauté par la force d’une pensée magique.
II. Un entrelacs de la magie et de la cruauté des choses
1. Jeux de mots et de maux de l’enfance
Les années d’enfance de Wole Soyinka fourmillent de témoignages forts de cette appréhension enfantine de la cruauté de la vie par la magie, l’animisme, mais aussi la force extrasensorielle de la musique, des voix, des tambours, des rythmes et des contretemps du travail, des habitudes et des résistances. L’enfant vit ses expériences comme si elles étaient guidées par son dieu Ogun, mais également en étant traversé de toutes les expériences, de toutes les vies, du cosmos tout entier. Il use très vite de la magie des mots pour réfléchir ses expériences marquantes et ses maux nés de divers accidents : par exemple lorsqu’il perd beaucoup de sang lors d’une chute dangereuse, et qu’il cherche à comprendre comment compenser cette perte vitale afin d’aller à l’école.
2. Voir les choses à hauteur du nombril
Soyinka a aussi le mérite de se placer vraiment à hauteur d’enfant, physiquement – tout c...