Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle
Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves, 1678
Individu, morale, et société
Amélie Goutaudier
L’édition de référence pour notre étude est la suivante : Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves, Hachette, Bibliolycée (49) (avril 2009).
I. L’œuvre et ses contextes
A. Marie-Madeleine de Lafayette
(née Pioche de La Vergne, 1634-1693)
Une des femmes les plus renommées de l’époque de Louis XIV
Mme de Sévigné écrit, au sujet de sa grande amie Mme de Lafayette : C’est une femme aimable, estimable et que vous aimez dès que vous avez le temps d’être avec elle et de faire usage de son esprit et de sa raison. Plus on la connaît, plus on s’y attache.
Amitiés intimes et littéraires
■ Henriette d’Angleterre (fille du roi Charles 1er d’Angleterre et petite fille d’Henri IV), jeune femme passionnée, entière. Marie-Madeleine sera le témoin privilégié de l’existence romanesque et fantasque de cette jeune fille prise dans le tourbillon de la Cour (ballets, jeux, galanteries, intrigues…). Mme de Lafayette écrira la biographie de cette jeune femme dans une œuvre posthume : Histoire de Madame Henriette d’Angleterre (1720).
À partir de 1660, Mme de Lafayette fréquente des salons littéraires à Paris (et ouvre le sien rue de Vaugirard). Elle se lie d’amitié avec :
■ Mme de Sévigné et sa fille.
■ Gilles Ménage, qui contribue à parfaire l’éducation littéraire de Marie-Madeleine (il écrit pour elle des poèmes dans lesquels elle apparaît sous le nom de Laverna, version latine de La Vergne).
■ Jean Segrais érudit, qui l’influence du côté des nouvelles.
■ Pierre-Daniel Huet, qui rédige un traité sur l’origine des romans dans lequel il définit le roman moderne, lequel doit donner du plaisir, être moral, vraisemblable et régulier (c’est-à-dire homogène de tonalité). En outre, le roman doit inscrire l’histoire dans l’Histoire.
■ François de La Rochefoucauld, auteur des Maximes (1665) (sentences sur l’Homme et les passions), qui donnent une vision pessimiste de l’homme, ce dernier n’étant qu’amour-propre.
Ces différentes rencontres littéraires vont progressivement donner à Mme de Lafayette le goût pour l’analyse de l’inconscient humain (le labyrinthe de l’âme). Cette dernière fréquente aussi Boileau, Racine, et les moralistes du Grand Siècle, proches de la doctrine augustinienne. Néanmoins, Mme de Lafayette n’a pas un regard aussi négatif que celui de la Rochefoucauld : son œuvre témoigne d’une certaine indulgence pour l’Homme. Très jeune, elle a appris le danger des passions et la nécessité de lutter contre leur force potentiellement destructrice. La Raison devient dans cette perspective une protection nécessaire, un rempart contre la folie des passions. Son œuvre est empreinte de cette morale, énoncée néanmoins de manière moins abrupte et sévère que celle d’un moraliste, Mme de Lafayette restant une romancière.
Mme de Lafayette s’est ainsi entourée de conseillers littéraires qui pouvaient lui donner leurs opinions (comme dans un atelier d’écriture) : très vite, tous saluent ses qualités littéraires et humaines (elle se montre patiente, bienveillante, délicate). Tous participent à l’élaboration de son œuvre, le travail collectif étant une pratique courante au XVIIe siècle : Ménage aide à la composition de La Princesse de Montpensier (1662) ; Segrais et Huet prêtent leurs mains à Zaïde (1669-1671) ; Segrais et La Rochefoucauld participent à l’écriture de La Princesse de Clèves. Ce travail collectif est exaltant et suscite de nombreux échanges littéraires, voire des débats sur le choix d’un mot ou sur les motivations des personnages. Ces ateliers d’écriture sont mis en abyme dans le roman au programme, Mme de Lafayette décrivant la fièvre créatrice de la princesse et du duc lorsque ce dernier aide la princesse à écrire de mémoire la lettre qu’elle doit rendre à la Dauphine mais qu’elle n’a plus.
Le problème de l’anonymat
Plusieurs hypothèses peuvent être avancées pour expliquer la publication anonyme de l’œuvre :
■ un choix éditorial : Mme de Lafayette n’a signé aucun de ses textes (sauf le Portrait de Mme de Sévigné en 1659, signé mais accompagné de : par Mme de Lafayette mais sous le nom d’un inconnu) :
• 1662, La Princesse de Montpensier : anonymat revendiqué dans « L’avis au lecteur » ;
• 1669, Zaïde, publié sous la signature de Segrais ;
• 1678, La Princesse de Clèves : anonymat (jusqu’en 1680) ;
■ un choix éthique : être écrivain, c’est vendre des livres. Or, pour un aristocrate, faire du commerce est très mal vu ;
■ un choix respectant l’usage de l’époque : un tiers des ouvrages n’étaient pas signés.
La Rochefoucauld n’a pas signé ses Réflexions morales ; la marquise de Sévigné n’avait pas envisagé que ses lettres soient publiées ; Mlle de Scudéry signe son roman Clélie sous le nom de son frère ;
■ un choix d’écrivain qui célèbre l’autonomie de son œuvre : la réputation de l’auteur précède souvent la réputation de l’œuvre, et influence par conséquent la lecture, entraîne un préjugé de lecture. Cette crainte peut se lire dans l’avis du « libraire au lecteur » dans La Princesse de Clèves : L’auteur n’a pu se résoudre à se déclarer ; il a craint que son nom ne diminuât le succès de son livre. […] Il demeure donc dans l’obscurité où il est, pour laisser les jugements plus libres et plus équitables. L’anonymat garantit dès lors la liberté de jugement du lecteur ;
■ un choix de prudence : La Princesse de Clèves fait la peinture de la Cour du siècle passé, derrière l...