Étude approfondie de l’œuvre
Mise en contexte :
La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne
La femme dans l’ombre des Lumières
Évoquer la femme au siècle des Lumières, c’est immanquablement d’abord penser à telle ou telle figure marquante, « salonnière », comme on disait alors, réunissant dans son intimité un public choisi d’écrivains, d’artistes, de philosophes et de savants pour échanger dans une ambiance courtoise sur tous les sujets. Si le phénomène n’est pas nouveau, il connaît à l’époque un essor remarquable : on ne dénombre pas moins de soixante-deux salons à Paris entre 1770 et 1775 ! Mesdames du Deffand, Geoffrin, de Tencin, de Staël, Helvétius, Sophie Condorcet ou Julie de Lespinasse incarnent cette figure qu’un portrait parfois rappelle. L’art du pastel semble conçu à dessein pour rendre la légèreté de ces figures que les rêveries du second XIXe siècle ont encore idéalisées à leur façon comme les frères Goncourt. Mondanité, libertinage de mœurs, libertinage d’idées, semblent s’y confondre, comme les femmes réelles sont parfois repeintes aux couleurs des héroïnes de la littérature du temps : les Araminte ou Silvia de Marivaux, la Comtesse de Beaumarchais, la marquise de Merteuil d’un Laclos ou Mme de La Pommeraye chez un Diderot. C’est un fait, les femmes, ou plutôt quelques femmes d’exception, par leur naissance, leur position et leur tempérament, ont joué un rôle parfois de premier plan dans la diffusion des idées nouvelles. Sans Mme du Châtelet Voltaire eût-il compris Newton ? Olympe de Gouges a participé à cette vie des salons. Sans en tenir un elle-même, elle réunissait aussi chez elle des invités choisis. Elle a mesuré combien l’influence des femmes pouvait s’y déployer, mais elle a choisi une autre voie, moins feutrée, moins gracieuse peut-être, plus exposée en tout cas.
Mais ces figures marquantes ne doivent pas faire oublier l’immense majorité des autres femmes, celles de l’ombre. La société d’Ancien Régime est avant tout une société d’ordres qui relègue au second plan une quelconque solidarité féminine. Le Tiers-État y représente 98 % de la population et il faut d’abord rappeler qu’une grande majorité de femmes travaillaient, et dès leur plus jeune âge, tout en tenant leur ménage. Dans les campagnes, elles sont aux champs ou auprès des bêtes, en ville, le travail féminin était aussi la norme dans les milieux populaires. Sans être cantonnées aux traditionnels métiers féminins subalternes comme blanchisseuses ou couturières, les femmes pouvaient aussi accéder à des centaines de métiers qualifiés comme la ganterie, l’orfèvrerie et toutes les activités méticuleuses de l’artisanat du luxe, à condition bien sûr de ne pas occuper un poste de responsabilité. Quoi qu’il en soit, leur salaire était moitié moindre de celui des hommes.
On peut bien sûr relever quelques exceptions, on trouve ainsi quelques femmes peintres dont Élisabeth Vigée Le Brun ou Marie-Guillemine Leroux-Delaville, les plus connues sans doute. Les auteures sont plus nombreuses. Des recherches récentes en évaluent le nombre à cinq cent trente et une, de tous les milieux et écrivant dans tous les genres. C’est cependant le roman qui va connaître à l’époque une véritable explosion. Entre 1750 et 1770, il s’en publie plus d’un millier et deux milles dans la seconde moitié du siècle. C’est le genre littéraire que choisit d’abord Olympe de Gouges pour marcher sur les traces de mesdames Riccoboni, de Graffigny, de Souza… On peut aussi évoquer les femmes actrices, danseuses ou chanteuses, adulées mais aussi méprisées et, à l’opposé, quantité d’institutrices ou de préceptrices, sous-payées et demeurées dans l’anonymat à quelques exceptions près.
* Les droits des femmes au XVIIIe siècle
« Évoquer les droits des femmes au XVIIIe siècle relève d’un étrange paradoxe tant les termes “femmes” et “droits” sont antinomiques à cette époque » écrit Christine Le Bozec.
De fait, les femmes sont traitées comme d’éternelles mineures qui ne sauraient rien faire sans la tutelle masculine, depuis leur enfance contrôlée par un père ou un frère, jusqu’à leur vie de femme mariée sous la surveillance d’un époux ou d’un fils si le premier vient à mourir. Elles ne sont autorisées ni à tester, ni à ester, sans un consentement masculin. Seul le statut de veuve peut leur octroyer une certaine liberté mais très limitée, c’est pourquoi Olympe le choisit à la mort de son époux. Elles sont cantonnées à la sphère privée et aux soins domestiques. Les femmes demeurent exclues du pouvoir politique. Leur influence, sauf dans les rares cas de régence, demeure occulte. C’est celle que dénoncera toute sa vie Olympe de Gouges. Quant au pouvoir religieux, il stigmatise systématiquement cette créature dont la fort lointaine ancêtre a démontré les accointances suspectes avec le Malin. Il faut ici mettre à part les protestants plus ouverts à une éducation des femmes.
L’absence d’instruction est en effet le cas le plus répandu à l’époque. Si 47 % des hommes sont capables de signer un acte de mariage, seulement 27 % des femmes le font. Il faut souligner cependant des disparités importantes entre nord et sud, et surtout villes et campagnes. À Paris spécialement, 80 % des femmes rédigent un testament et le signent contre 91 % des hommes. Dans les familles aisées, la fille pouvait recevoir quelques rudiments, apprendre à lire, écrire, chanter, broder, mais toutes ces activités devaient en faire une maîtresse de maison agréable et non lui ouvrir les portes d’un métier.
Cet enseignement est dispensé par un précepteur à domicile, à moins que la jeune fille ne soit envoyée dans une institution privée ou quelque couvent chargé de sa formation. Choderlos de Laclos a laissé dans son roman avec Cécile de Volanges un portrait parlant de cette pensionnaire, maintenue dans ses enfantillages, sortie du couvent pour être mariée et prête à tomber dans les pièges du premier séducteur venu. C’est le même Laclos qui, répondant à la question posée par l’Académie de Châlons-sur-Marne : « Quels seraient les meilleurs moyens de perfectionner l’éducation des femmes ? », explique non sans provocation qu’« il n’est aucun moyen de perfectionner l’éducation des femmes tant que la société les maintiendra dans cet état par ses lois et ses mœurs », et d’ajouter : « Partout où il y a esclavage, il ne peut y avoir éducation. » Cette question de l’éducation est bien centrale et on la retrouvera évoquée dans le postambule de la Déclaration.
* Jugements sur les femmes
Laclos cependant apparaît comme une quasi-exception à l’époque, avec un d’Alembert, un Louis-Sébastien Mercier, même si, avec le recul du temps et la déformation de perspective dont nous souffrons, nous sommes davantage sensibles à des voix comme la sienne.
Quelques écrivains seulement, hommes de théâtre, médecins, ecclésiastiques parfois, se sont émus ou indignés, mais ils demeurent très largement minoritaires. Une grosse dizaine d’auteurs tout au plus se seraient exprimés sur le sujet, dont trois f...