Partie I
Cours : « aimer »
Introduction
Qu’est-ce qu’« aimer » ?
La question est à la fois très simple et très compliquée :
Elle est simple parce qu’il suffit d’éprouver l’amour pour être assuré d’aimer. L’amour se prouve par l’épreuve qu’on en fait.
Elle est compliquée parce qu’on ne sait jamais vraiment de quoi l’on parle quand on parle d’aimer.
En Français, le verbe « aimer » peut avoir comme complément d’objet direct n’importe quel objet : on peut aimer la musique électronique, le couscous, le tennis, le Japon, l’astrophysique, la couleur orange, les romans de Balzac, les peintures de Renoir…
« Aimer » signifie alors apprécier, trouver agréable quelque chose. Tout ce que l’on aime renvoie à l’ensemble de nos goûts, à ce dont on « déguste » la présence jusqu’à pouvoir en manquer si cette présence se fait absence.
Dans le sens premier du mot, « aimer » se réduit à éprouver une impression sensible agréable, donnée par nos sens : on aime la lumière sur les montagnes ; l’odeur du pain frais ; la vue d’un gazon bien tondu ; les premiers accords de notre morceau de musique préféré…
Aimer semble alors évident : le fait d’aimer s’éprouve et se vit ; d’ailleurs on veut vivre avec ce que l’on aime : celui qui aime le tennis en pratique régulièrement ; celui qui aime le Japon y retourne souvent ; celui qui aime l’astrophysique l’étudie régulièrement ; celui qui aime les romans de Balzac en lit…
Aimer est un verbe actif. Aimer est efficient : il se remarque par ses effets, par les actions qu’il inspire et induit.
Pour autant, les raisons qui nous font aimer sont, elles, plus mystérieuses : d’où nous vient cette passion pour le Japon ? Comment comprendre qu’on aime davantage le tennis que le football ? Pourquoi préférons-nous la couleur orange au bleu azur ? …
La question de savoir si nos goûts sont innés, naturels ou culturels, voire susceptibles d’être éduqués, est en effet très délicate. Cf. dissertation no 1.
Plus fondamentalement encore, l’objet aimé ou apprécié n’est peut-être pas aimé pour lui-même, mais pour ce qu’il incarne ou symbolise. Nous aimons souvent des choses qui sont appréciées et aimées par les autres, qui ont de la valeur à leurs yeux. C’est ce qui explique les soubassements psychologiques sur lesquels s’appuient les techniques publicitaires et les stratégies de marketing. En général, une marchandise acquiert de la valeur à nos yeux parce qu’elle est au goût des autres et susceptible, si nous la possédons, de produire l’envie chez les autres. Si l’amour se définit simplement par l’expérience qu’on en fait, ses fondements eux, sont loin de pouvoir être expliqués facilement.
Si les autres jouent un rôle considérable dans l’émergence de mes goûts et de mes préférences, ces derniers ne produisent-ils pas en moi le désir des choses en les interdisant ? L’interdit en général ne fait-il pas paradoxalement désirer ce qu’il désigne comme interdit ? Ne désirons-nous pas toujours ce qui est interdit ? Cf. dissertation no 4.
Mais si autrui joue un rôle important dans l’émergence de nos goûts, c’est qu’autrui, sans doute, est l’objet privilégié de notre amour. Si en effet un de nos grands motifs pour désirer tel objet est le regard qu’autrui aura sur moi, alors il est le véritable objet, caché, de mon désir : ce que j’aime, en aimant cette chose, c’est l’assentiment d’autrui. J’aime qu’autrui apprécie, valide, voire envie, ce que je possède. C’est ce qui explique en partie l’incroyable succès des réseaux sociaux : pourquoi posséder en effet telle voiture si personne ne le sait ? Pourquoi aller aux quatre coins du monde si personne n’est au courant ? Quel bonheur y a-t-il à obtenir telle promotion si nos « amis » ou nos « suiveurs » ne le savent pas ? Aussi pourrait-on dire que ce n’est jamais une « chose » que l’on aime, mais quelqu’un puisque même dans l’« amour » de cette chose, c’est autrui que je vise.
Quel est donc le véritable objet de l’amour ? Est-il vrai que je peux tout aimer ? L’autre n’est-il pas toujours le complément d’objet du verbe « aimer » ?
Si ce que j’aime, c’est qu’on m’aime – à travers mes goûts et mes possessions –, si ce que j’apprécie, c’est qu’on m’apprécie, alors aimer revient toujours à aimer un autre être que moi. Encore faudrait-il dire que ce que je cherche alors, même inconsciemment, à travers tout ce que je possède et ce que j’aime, est surtout le fait d’être aimé.
La personne même d’autrui ne compte pas : ce n’est pas sa « personne » qui compte, mais « autrui » au sens large. Je veux être apprécié, reconnu, envié par tous et n’importe qui, une sorte d’autrui anonyme.
Ainsi que se passe-t-il lorsque je ne cherche plus à être aimé par un autre anonyme, mais lorsque j’aime quelqu’un ?
« Aimer », au sens le plus haut, mais aussi le plus mystérieux, revient à aimer un autre que soi, et qui, précisément parce qu’il est aimé par moi, s...