Étude approfondie de l’œuvre
Le contexte
* Contexte littéraire et culturel
Le Grand Siècle : la monarchie absolue de Louis XIV
Les Caractères de La Bruyère permettent au lecteur de se plonger dans l’univers de la Cour de Louis XIV. Ils apparaissent comme un témoignage des intrigues nouées durant le règne de celui que l’on surnommait le Roi Soleil. Lorsque décède le cardinal Mazarin en 1661, le jeune Roi décide d’instaurer une monarchie absolue. Il entend être l’autorité suprême du Royaume et de prendre en charge, personnellement, toutes les affaires importantes de l’État. Afin d’éviter les frondes (mouvements de révoltes des seigneurs) et les dissensions, il réunit autour de lui, à Versailles, dès 1682, quelques hommes de confiance pour le conseiller.
Des milliers de nobles fréquentent ainsi la résidence du Roi, celle-ci étant éloignée de Paris et offrant une villégiature de choix aux courtisans et aux ambitieux. Le pouvoir royal se met en scène, du Petit Lever à la cérémonie du Coucher, créant ainsi autour du monarque tout un décorum, propice aux arts, aux déguisements, aux séductions et aux manœuvres politiques.
Le règne de Louis XIV est traversé par des guerres (33 ans sur l’ensemble du règne). Le Roi fait de l’expansion territoriale une priorité. Il encourage la formation militaire et considère que le rayonnement de la France passe par les victoires sur les champs de bataille. Ainsi les conflits l’opposent successivement aux Pays-Bas, à l’Angleterre, à l’Espagne. Il affronte la Ligue d’Augsbourg, coalition de royaumes ennemis, emmenée entre autres par Guillaume d’Orange.
La révocation de l’Edit de Nantes
La Bruyère est un auteur chrétien qui évolue dans une période troublée sur le plan religieux. En effet, depuis la Réforme, le statut des protestants est très controversé dans le Royaume de France. Cherchant à affirmer son autorité et à garantir l’unité des provinces, Louis XIV annule l’édit de Nantes, qu’avait promulgué son aïeul Henri IV en 1598. Près d’un siècle plus tard, l’édit de Fontainebleau de 1685 interdit le culte protestant partout en France. La destruction des temples et les injonctions à la conversion entraînent un exil massif de protestants vers des royaumes frontaliers.
Le parti dévot et les cabales
Les jésuites exercent une grande influence à la Cour, et parmi eux un groupe que l’on surnomme les « dévots ». Ils ont à cœur de rétablir un ordre moral dans le Royaume et de lutter contre toute atteinte aux bonnes mœurs. La Compagnie du Saint-Sacrement, fondée en 1627, constitue le noyau de ce parti dévot, critique et intransigeant. C’est ce groupe qui conduit la cabale contre Molière pour l’École des femmes en 1662, ou celle contre le Tartuffe dès 1664.
Le libertinage : un mouvement littéraire réprimé
En résistance au conformisme moral et religieux de l’époque, s’insurgent quelques élites. Ces dernières développent un goût pour la provocation et l’affirmation d’une liberté outrageuse dans leurs écrits. On peut penser à Gassendi, à Cyrano de Bergerac, à Théophile de Viau. S’exposant à la censure, ces auteurs revendiquent leur scepticisme et parfois même leur athéisme. C’est entre autres pour lutter contre le vide moral dans lequel se complaisent parfois les libertins que l’œuvre de La Bruyère se construit comme un manifeste et un guide de mœurs.
La littérature du XVIIe : entre baroque et classicisme
La littérature du Grand Siècle oppose deux grands courants, aux enjeux quasiment antagonistes.
Le baroque se caractérise par une esthétique du paraître. Les auteurs, et plus généralement les artistes baroques, cherchent à éblouir le lecteur, spectateur ou auditeur, par l’agencement virtuose d’éléments trompeurs, d’objets artificiels, d’illusions et de fantaisies. L’enjeu est de capter l’attention par l’excès, par l’extraordinaire, par l’instabilité des formes. Les raffinements du style développent une vision contrastée de la réalité : les choses qui nous apparaissent ne sont pas toujours réellement celles qu’elles sont. L’Illusion comique de Corneille est un parfait exemple de la mise en œuvre de l’esthétique baroque : chacun joue un rôle ambigu et semble porter un masque. L’idée en filigrane est celle d’une société mensongère qui joue une comédie dont l’homme vertueux est parfois la dupe.
Le classicisme est, au contraire, un mouvement de la mesure. L’enjeu est, tout à l’inverse, d’instaurer dans les œuvres une parfaite harmonie, de charmer par la rigueur des ouvrages, par la vraisemblance des caractères. Les auteurs et artistes classiques s’emparent des écrits des Anciens (ceux de l’Antiquité grecque et latine) pour les imiter et les donner humblement à lire, à voir, à entendre, aux goûts du siècle. L’enjeu est d’offrir des modèles de vertu, capables d’inspirer l’homme en quête de perfection morale. Les pièces de Racine offrent l’exemple parfait de cette visée, pour laquelle on oppose aux passions destructrices la raison honorable et la maîtrise de soi. Ce souci de la rigueur et de la fidélité aux textes antiques est un des enjeux fondamentaux des Caractères.
La Querelle des Anciens et des Modernes
Dans le dernier tiers du siècle, un débat agite la scène littéraire française. Les érudits se disputent pour savoir si les Anciens, à savoir les auteurs de la civilisation gréco-latine, sont indépassables ou si les Modernes, auteurs du siècle, peuvent prétendre créer des œuvres originales à la hauteur des ancêtres de la culture occidentale. D’un côté, le parti des Anciens affirme que la matière des œuvres nouvelles doit puiser à la source du génie des maîtres antiques et imiter au mieux les structures dont les artistes du XVIIe siècle ont hérité. De l’autre, le parti des Modernes soutient que l’inspiration peut venir des croyances, des coutumes et des récits des temps récents (littératures médiévale, humaniste ou folklori...