CHAPITRE II
Auto-régulation et régulation du marché
En général, les économistes préfèrent employer l’expression « économie de marché » plutôt que le terme « capitalisme ». Pourtant, l’école néoclassique étudie l’économie marchande capitaliste. Précisons donc ce terme. Qu’est-ce que le capitalisme ? Deux critères essentiels définissent le capitalisme : 1) la plus grande partie de la production de biens et de services est assurée par des entreprises privées qui la vendent dans l’espoir de réaliser un profit. C’est ce que l’on appelle la production pour le profit ; 2) la plus grande partie du travail est accomplie par des personnes qui ne sont pas propriétaires de leur entreprise ou du fruit de leur labeur mais sont plutôt embauchées par autrui en échange d’un salaire. Il s’agit du travail salarié
« Le capitalisme a vu le jour au milieu du XVIIIe siècle en Europe. Avant cette époque, rares étaient les activités économiques faisant appel à la production pour le profit et au salariat, principaux attributs du capitalisme. Dans les sociétés précapitalistes, la plupart des gens travaillaient pour eux-mêmes d’une manière ou d’une autre. Ceux qui œuvraient pour autrui ne le faisaient pas dans le cadre d’un rapport fondé sur la rémunération, mais plutôt parce qu’ils en avaient le devoir ou y étaient contraints par la force. De plus, la production avait pour but principal de répondre directement aux besoins ou aux désirs des individus, des collectivités ou des gouvernements, et non de générer du profit. » (Stanford, 2011, p. 50)
Les marchés ne constituent pas un phénomène propre au capitalisme et n’ont rien d’intrinsèquement capitaliste. Par exemple, les marchés existaient dans les économies précapitalistes : on pouvait y écouler la production agricole et artisanale excédentaire et s’y procurer des marchandises exotiques (comme les épices, les soieries, etc.). Le capitalisme est une économie de marché où existe un certain rapport social, à savoir le rapport salarial. Pour comprendre le capitalisme, il faut certes se pencher sur les marchés (sur leurs défauts et sur leurs qualités) mais sans oublier qu’il est tributaire d’autres forces et structures, non marchandes celles-là. Le capitalisme est une économie de marché particulière où la majeure partie de la production est orientée vers le profit et où le gros du travail est salarié.
Cette partie a pour objet de décrire dans ses plus grandes lignes la façon optimale dont fonctionne une économie de marché dans l’approche économique dominante. Nous sommes ici dans le noyau dur de la théorie orthodoxe. Nous l’avons dit à plusieurs reprises, pour les économistes dominants, le marché est le système qui permet d’allouer au mieux les ressources disponibles. Au mieux, c’est-à-dire sans gaspillage, en toute objectivité et selon les efforts de chacun. Au mieux, cela veut dire en maximisant le bien-être de la société. Cette allocation optimale par le marché est automatiquement réalisée lorsque le marché est à l’équilibre (II-1), mais il peut arriver que dans certains cas, parce que toutes les hypothèses ne sont pas réalisées au départ, le marché ne puisse pas fonctionner, il est défaillant (II-2). L’intervention d’une autorité (publique ou indépendante, locale, nationale ou internationale) devient nécessaire. Nous reviendrons sur cette intervention à travers l’évolution historique de la régulation du service public particulièrement en France et en Europe (II-4).
II-1 La concurrence parfaite comme idéal des sociétés de marché
Léon Walras a proposé une représentation du marché concurrentiel. Son modèle a ensuite été formalisé et peaufiné, et continue de l’être, par les théoriciens standard. Ce modèle néo-classique a souvent fait l’objet d’une critique d’irréalisme. Cependant on peut considérer que sa nature épistémologique ne le destine pas à représenter le réel, mais plutôt à le fonder. Il n’est pas pertinent de le juger à l’aune d’un critère de proximité avec le réel, car il précède ce dernier en tant qu’il constitue le savoir dogmatique des sociétés de marché, dévoilant leur fondement premier et leur principe de raison. C’est pour cette raison qu’il est essentiel de le présenter ici.
La notion de concurrence pure et parfaite se réfère toujours à un marché d’un bien ou d’un facteur. Le marché est souvent défini comme un « lieu » (matérialisé ou non) où un ensemble d’individus et d’entreprises décident d’acheter ou de vendre un bien, un facteur, un service, dont les caractéristiques sont clairement spécifiées. Les frontières d’un marché sont par conséquent fondamentalement délimitées par la nature, la qualité, la localisation ainsi que la disponibilité de ce bien, ce service ou ce facteur. La concurrence parfaite se réfère toujours à un marché reposant sur cinq hypothèses fondamentales (homogénéité, atomicité, libre entrée, mobilité et transparence).
II-1-1 Les hypothèses de la concurrence pure et parfaite
La concurrence pure et parfaite est un concept abstrait qui ne reflète jamais la réalité économique : son importance, de fait, ne repose pas sur son réalisme économique mais plutôt sur son caractère « référent ». En effet la concurrence parfaite peut être considérée comme un marché comparatif unique pour analyser toute déviation des marchés par rapport aux cinq hypothèses qui la caractérisent. Il s’agit du modèle à l’aune duquel on évalue la réalité. Pour chaque marché réel, on pourra ainsi regarder qu’elles sont les hypothèses défaillantes. Il n’y a pas de hiérarchie entre les hypothèses. Elles doivent toutes être respectées afin que l’équilibre du marché puisse se réaliser.
II-1-1-a L’hypothèse d’atomicité des agents
Les agents (vendeurs comme acheteurs) sont très nombreux, par conséquent ils ont une taille négligeable par rapport à la dimension du marché. Cela implique qu’aucune de leurs décisions ne peut contribuer à modifier le prix qui s’établit sur le marché. Ils n’ont aucun pouvoir de marché : aucun vendeur ne peut, par exemple, modifier le prix du marché en écoulant plus ou moins massivement sa production sur le marché ; aucun groupe de consommateurs ne peut se coaliser pour influer sur les prix. En concurrence pure et parfaite, il n’y a donc pas d’interactions stratégiques entre les agents économiques. Ainsi, l’économie marchande, pour un théoricien néo-classique, est une économie dans laquelle la production de biens se trouve dans les mains d’une multitude de producteurs-échangistes indépendants qui décident, souverainement, en fonction de leurs seuls intérêts personnels, de la qualité et de la quantité des biens qu’ils produisent. Chacun décide de la quantité qu’il produira ou qu’il achètera. Les agents économiques décident des quantités mais pas des prix. Il existe un grand nombre de vendeurs et d’acheteurs dont aucun n’a une taille suffisante pour peser sur la formation du prix.
Si ce n’est pas le cas, nous ne sommes pas dans une situation concurrentielle. Toute une série de situations peuvent apparaître qui sont résumées par le tableau proposé par Heinrich von Stackelberg.
Tableau 2 – de Stackelberg
| Offre Demande | Un vendeur | Quelques vendeurs | Nombreux vendeurs |
| Un acheteur | Monopole bilatéral | Monopsone contrarié | Monopsone |
| Quelques acheteurs | Monopole contrarié | Oligopole contra... |