GUERRES DE L’OMBRE EN MÉDITERRANÉE
(XVIe et XVIIe siècles)
PERCER LES SECRETS DE LA « SUBLIME PORTE » : LES SERVICES RENSEIGNEMENT DE CHARLES QUINT ET PHILIPPE II D’ESPAGNE CONTRE L’EMPIRE OTTOMAN
Gaël Pilorget
De 1520 à 1566, le sultan Soliman « le Magnifique » règne sur l’Empire ottoman qui connaît alors son apogée. Son empire, solidement ancré sur trois continents, est devenu un acteur majeur de l’échiquier géopolitique et le bassin méditerranéen va devenir le théâtre d’un affrontement sans concessions avec l’Empire espagnol.
Dans les années 1520, l’armée ottomane démontre sa redoutable invincibilité, de la Syrie à la Grèce, en passant par la Bulgarie. Le 29 août 1526, la bataille de Mohács, près de Budapest, voit la défaite des troupes du jeune roi Louis II de Hongrie, qui ne survit pas à cette déroute face à l’armée de Soliman, dont en Europe on ignore à peu près tout sur le plan tactique comme stratégique ; ce qui n’est nullement le cas du côté turc, où le renseignement militaire est, lui, déjà parvenu à un très haut niveau.
Le médecin, historien et ecclésiastique Paul Jove publie en 1532 le Commentario de le cose de’ Turchi et dédie cet ouvrage consacré à la civilisation ottomane à l’empereur Charles Quint (Charles Ier d’Espagne), le seul qui puisse, à ses yeux, contrecarrer l’expansion turque. Certains conseillers poussent même le souverain du Saint Empire romain germanique à se lancer dans une guerre, une sorte de nouvelle Croisade contre le « péril turc ». Dans ce contexte, s’impose rapidement l’idée que Charles Quint se doit de défendre la Chrétienté face à la menace que représente le Grand Turc. En 1529, le premier siège de Vienne manque bien de faire tomber la ville entre les mains de Soliman. Le sultan tentera à nouveau de la conquérir en 1532, mais se heurtera alors à la grande armée placée sous le commandement de Charles Quint.
La mise sur pied d‘un véritable service de renseignement devient nécessaire face aux succès des raids des Barbaresques et à l’élargissement de l’emprise territoriale de la Sublime Porte, qui s’est emparée aisément des terres berbères en Afrique du Nord. En 1534, le sultan nomme, pour la plus grande frayeur de ses ennemis chrétiens – et singulièrement du vice-royaume de Naples –, le corsaire Barberousse, beylerbey de la régence d’Alger, amiral d’une flotte turco-berbère qui suscite désormais toutes les appréhensions.
À la fin des années 1560, les rapports d’agents se font de plus en plus inquiétants quant à la politique d’expansion voulue par le sultan Selim II (1566-1574). D’autant qu’en 1570, les représentants du Tsar Ivan IV « le Terrible » signent un traité de paix à Constantinople et que les expéditions du sultan dans le Hidjaz (Arabie saoudite) et au Yémen sont victorieuses. En 1571, la garnison de Famagouste (côte est de Chypre), la plus imposante forteresse vénitienne en Méditerranée, est conquise par les Turcs. Et en août 1574, les Ottomans reprennent Tunis, qu’ils arrachent à l’Empire espagnol.
Perception et représentations de l’Empire ottoman en Europe
« Horde de barbares », « loups sauvages », ou bien peuple d’hommes aux mœurs singulières : ce sont là, selon Gennaro Varriale, quelques-unes des représentations les plus communes des Européens du xvie siècle au sujet des Turcs, colportées à travers le continent grâce aux nouvelles techniques de l’imprimerie. Mais dans les villes italiennes, c’est surtout la peur panique qui domine. La prise et le sac d’Otrante (1480) par les Turcs est encore dans toutes les mémoires.
L’Empire ottoman suscite autant de peur que de secrète admiration. Afin de mieux le cerner, dans tous les sens du terme, l’administration de la Couronne cherche alors à s’informer en profondeur sur l’ennemi, autant en consultant la « littérature » disponible sur le sujet qu’à travers les missives d’informateurs infiltrés au sein même de l’Empire turc ou opérant sur ses marges. Rapidement, les rapports des agents présents sur le terrain sont davantage pris en considération par les décideurs, en raison de leur fiabilité, que les ouvrages « savants ».
Les renseignements d’ordre militaire – notamment sur une armée turque dépeinte comme sadique et prenant particulièrement plaisir à constater la peur panique qu’elle suscite –, forment l’essentiel du contenu des rapports d’espions, mais les informateurs y décrivent aussi parfois la société turque et la cour du sultan : les comptes-rendus de renseignement sont accompagnés de « réflexions » ou de « conclusions » plus ou moins pertinentes… et propres à leurs auteurs. L’agent en mission, infiltré chez l’ennemi, est devenu néanmoins pour sa haute hiérarchie un témoin des plus précieux dont on ne remet pas en cause la fiabilité des rapports, même s’il s’agit, le plus souvent, de la description d’une « réalité » – à travers le prisme d’a priori politiques, religieux et culturels de l’auteur – que du recueil rigoureux de données concrètes et observables.
La grande violence des Turcs à l’encontre des Chrétiens et des autres religions au sein de l’Empire ottoman est une constante dans les notes des agents : il s’agit là d’informations peu objectives, car dans ce domaine, le Grand Turc se montre en fait plus clément que les Habsbourg vis-à-vis des cultes minoritaires. Les agents insistent par ailleurs sur la cruauté « caractéristique » des Turcs et sur l’atrocité du traitement qu’ils réservent notamment aux espions.
Depuis l’Europe, la religion islamique est, elle, accusée de favoriser un despotisme qui s’incarne à travers la figure du sultan. Dans Le Prince, Machiavel oppose Orient et Occident, et sous sa plume, le Grand Turc incarne la même tyrannie qui sévit en Perse. Pourtant, durant son règne, Soliman, apparemment tout à la fois capable de sagesse et de bravoure, réunit paradoxalement des qualités qui rendent bien difficile toute opération de déstabilisation de la Sublime Porte par le biais de la dévalorisation du souverain. Mais un angle d’attaque apparaît néanmoins : le sultan, selon divers agents, a bien du mal à contrôler ses accès de colère. On ne peut qu’y voir, bien « évidemment », le caractère « intrinsèquement violent » des Turcs… Usant de leur jargon spécifique mêlant langues italienne et espagnole, les agents insistent sans cesse sur la « furie » des Ottomans, trait caractéristique, à leurs yeux, tant du peuple turc, de son armée, que de ses dignitaires.
Afin de déconsidérer le sultan, les espions de la Couronne présentent la mort du Grand vizir Ibrahim Pacha (1536) – un proche de Soliman – au sein même du palais impérial de Topkapi, comme un assassinat lié à une obscur...