DEUXIÈME PARTIE
MÉTROPOLISATION, INÉGALITÉS ET INNOVATIONS URBAINES
CHAPITRE 6
VILLES ET ESPACES URBAINS CENTRAUX
Sébastien Jacquot
L’Amérique centrale et du Sud constitue un continent au taux d’urbanisation élevé : selon l’ONU, en 2018, le taux d’urbanisation de l’ensemble Amérique centrale et du Sud – Caraïbes est de 80,7 %, contre 82,2 % pour l’Amérique du Nord, 74,5 % pour l’Europe, 49,9 % en Asie et 42,5 % en Afrique. Cette urbanisation est un héritage des modalités de peuplement : colonisations espagnoles et portugaises, avec la fondation de nombreuses villes devenues pour certaines métropoles de plusieurs millions d’habitants ; migrations, depuis l’Europe principalement ; important exode rural. Cette forte urbanisation a aussi longtemps alimenté les discours et imaginaires de la démesure urbaine : Mexico incarnait dans les années 1990 l’archétype de la ville dysfonctionnelle, surpeuplée et débordant de ses limites. Toutefois, ces représentations construites au miroir inversé de l’idéal de la bonne ville sont partielles, et laissent de côté le rôle structurant des économies métropolitaines. Le continent compte 2 des 5 agglomérations urbaines les plus peuplées au monde (São Paulo et Mexico), et 6 agglomérations de plus de 10 millions d’habitants (derrière l’Asie mais plus qu’en Afrique, Europe ou Amérique du Nord), rassemblant 14,2 % de la population urbaine totale. Enfin, 72 villes comptent plus d’un million d’habitants en 2018. Au-delà des mégapoles de plusieurs millions d’habitants, tout un ensemble de petites villes structurent le territoire, avec des paysages et une socio-géographie diversifiés.
La ville dès lors n’est pas seulement une réalité paysagère et morphologique, elle est d’emblée politique. Cela nous amène à examiner la géo-histoire de la constitution des espaces urbains, puis la façon dont cette histoire est constituée en enjeu de l’aménagement à travers la patrimonialisation. Ensuite, nous examinerons la restructuration des centralités urbaines et ses conséquences sociales. En effet, cette géographie des villes est une géographie sociale : s’intéresser aux mutations des centres signifie questionner les légitimités à y vivre, et le modèle dominant de développement urbain.
I. DES VILLES AU LONG COURS
A. VILLES ET COLONISATION
Les villes d’Amérique du Sud et centrale ont été étudiées en discutant la diffusion d’un modèle urbain à partir de l’Europe, en lien avec la colonisation. Pierre Lavedan, historien de l’urbanisme, montrait la continuité entre la pensée sur la ville élaborée à la Renaissance et son application aux Amériques. La fondation urbaine au sein de l’Empire espagnol donne naissance à une ville régulière, suivant un plan en damier, à partir de la place centrale (plaza mayor) qui abrite les bâtiments emblématiques des pouvoirs : le palais royal, la cathédrale ou l’église, et l’hôtel de ville.
Odile Georg et Xavier Huetz de Lemps (2012) montrent les enjeux de domination politique de la fondation des villes. La ville est d’abord un « instrument de conquête », des forts construits par Christophe Colomb aux premières fondations, avec Panamá la Vieja en 1514 ou Veracruz en 1519. Dès 1580, 230 villes permanentes sont fondées par l’Empire espagnol. Santiago du Chili, tracé en 1541 par Pedro de Valdivia, constitue un site stratégique dans la colonisation du cône sud face aux Araucans. La ville est un « instrument de colonisation », mettant en place une hiérarchie urbaine, et destiné à la fois au contrôle des territoires et des circulations des richesses. Des vice-royautés aux capitaineries, les titres des villes définissent leur place dans l’armature urbaine. Enfin, la ville est un instrument de contrôle des populations, manifesté par une ségrégation urbaine marquée par une hiérarchisation sur une base raciste : les colons au centre, les indigènes repoussés en périphérie. Les es...