FICHE 1
Introduction à la géopolitique : rapports de force et territoires
Fabrice Lebourg
« Tout État fait la politique de sa géographie. »
Napoléon Ier
L’enjeu
Montrer que la géopolitique qui s’est structurée comme discipline universitaire à partir de la fin du XIXe siècle dans le contexte d’affirmation des États-nation reste une grille de lecture pertinente pour comprendre les rapports de force du monde contemporain… même si elle s’est complexifiée avec l’invention de la géoéconomie dans le contexte de la mondialisation contemporaine au tournant des années 1990-2000.
▸ Les notions
Géopolitique, géoéconomie, puissance, territoire, guerre, heartland, pivot géographique, déterminisme, possibilisme, guerre économique, territorialisation.
▸ Les incontournables de la question
• La géopolitique se fonde sur un constat simple : des États qui, au fil des siècles, se disputent le contrôle, la possession ou l’exploitation de territoires divers (détroits, fleuves, plaines fertiles, gisements de matières premières, îles). Ces disputes territoriales peuvent aller jusqu’à la guerre.
• L’expression géopolitique est utilisée pour la première fois par le mathématicien et philosophe Leibniz en 1679 qui s’intéresse beaucoup aux rivalités de puissances et aux rapports de forces internationaux de son temps et qui préconise de combiner l’histoire globale et la géographie humaine. Le terme est ensuite repris au début du XXe siècle par un professeur de sciences politiques suédois, Rudolf Kjellen, qui propose de fonder une nouvelle discipline analysant les rapports entre l’État et son territoire dans le contexte d’affirmation des États-nations.
• Dans son Introduction à la géopolitique, Philippe Moreau-Defarges définit la géopolitique comme la discipline qui s’intéresse aux rapports entre l’espace et la politique : en quoi les données spatiales affectent-elles la politique ? Un espace qui revêt des enjeux géostratégiques, économiques, symboliques. Le géographe Yves Lacoste qui a contribué au tournant des années 1970-1980 à réintroduire la géopolitique dans le champ des études universitaires en France définit la géopolitique comme l’étude des rivalités de pouvoirs sur un territoire.
• 3 écoles ont structuré la géopolitique :
– L’école allemande autour de Friedrich Ratzel qui analyse le territoire comme facteur de puissance et forge le concept de « lebensraum » dans son livre Der lebensraum (1901). Il considère l’État comme une forme de vie organique rassemblant un peuple enraciné dans un espace. Ainsi, l’État doit maîtriser les ressources nécessaires à la subsistance de son peuple. F. Ratzel est influencé par le darwinisme social du britannique Herbert Spencer reprenant lui-même les travaux de Charles Darwin sur la sélection naturelle pour les transposer sur les sociétés : tout comme les espèces dans la nature, les peuples et les États seraient engagés dans une perpétuelle lutte à mort, les plus forts imposant leur loi.
– L’école anglo-saxonne autour de Halford Mackinder et Alfred T. Mahan à partir des années 1890-1900. Le premier a conceptualisé les rapports de force entre puissances avec le concept de pivot géographique autour duquel les rapports de force s’établissent en cercles concentriques. Sur un globe terrestre composé à 70 % d’espaces maritimes, il y a un pivot fixe, une masse terrestre continue autour de laquelle s’articulent toutes les stratégies de puissance. H. Mackinder lui donne le nom d’« île mondiale » – c’est l’Eurasie. Au cœur de cette Eurasie, le heartland russe (cœur stratégique qui recèle des ressources immenses et sur lequel s’est établie la puissance russe). Le second est le théoricien de la puissance navale et maritime (le « seapower »). Comme Ratzel a été le théoricien de la puissance terrestre de l’Allemagne, A. Mahan a pensé la stratégie navale des États-Unis.
– L’école française autour de Paul Vidal de la Blache puis Frédéric Ancel en opposition avec le déterminisme des géopoliticiens allemands dans la première moitié du XXe siècle. Leur démarche est souvent qualifiée de possibiliste : tout espace revêt plusieurs possibilités. Exemple : un fleuve peut être une frontière mais aussi une voie de communication et d’échange. Tout dépend de l’appropriation dont s’en font les hommes. Il rejette ainsi le déterminisme des géopoliticiens allemands et favorise l’étude des micro-régions en analysant les relations entre un milieu naturel et ses habitants.
• La géoéconomie est beaucoup plus récente, apparue dans les années 1990 dans le contexte de la mondialisation libérale. La notion a été forgée par l’universitaire américain Edward Luttwak pour analyser l’émergence d’un monde où les rivalités entre États se déroulent sur le champ de bataille économique plus que sur le terrain militaire et politique. Cette nouvelle discipline invite aussi à prendre en compte les relations complexes entre des acteurs diversifiés qui influencent un espace économique mondial de plus en plus ouvert (banques, entreprises, citoyens, organisations mondiales, ONG…).
• Certains analystes de l’école transnationaliste vont jusqu’à rendre la géopolitique caduque (Alan Scott, université de Berkeley). La géoéconomie aurait supplanté une géopolitique ne permettant pas d’analyser les recompositions spatiales en cours car prisonnière d’une lecture interétatique. Elle n’intégrerait pas la combinaison particulière des facteurs économiques, sociaux, sociétaux, politiques.
• La géoéconomie s’inscrit dans le contexte de la mondialisation. Elle privilégie les relations commerciales ou financières, la compétition entre les entreprises. La géopolitique valorise l’État-nation et les affrontements directs. En ce début de XXIe siècle, on assiste à un retour en force des États et de leurs frontières : territorialisation des espaces maritimes, revendications indépendantistes. Si les États cherchent à renforcer leur insertion dans la mondialisation, l’objectif reste la maîtrise de leur territoire, la stabilité de leurs frontières, la possession de richesses, la protection de leur population. Ainsi la puissance économique est convertie en influence politique.
▸ Sujets possibles
■ Quelle grille de lecture géopolitique est la plus pertinente pour le monde après 1945 : Ratzel, Mahan ou Mackinder ?
■ Le « containment » américain : sources d’inspiration, genèse et mises en application.
Exemple
La puissance chinoise et la « vieille géopolitique ».
La République Populaire de Chine, devenue en ce début de XXIe siècle la 2e puissance économ...