Chapitre VI
L’expédition littéraire au Groenland (1902-1904)
La transformation possible de l’explorateur-voyageur
Kristina T’FELT,
Docteure en sociologie, Chargée d’enseignement,
Université de Toulouse
« Voici, vous deux appartenez l’un à l’autre, vous allez ensemble », c’est ainsi que le peintre Harald Moltke (1871-1960) a été présenté à l’explorateur polaire Knud Rasmussen (1879-1933), lors d’une fête à Copenhague pour le Nouvel An, la veille de 1902. Cette rencontre fut décisive pour le peintre, il avait pour projet de parfaire son art à Paris, mais fasciné par la passion de l’explorateur pour le Groenland, il accepte de participer à l’expédition littéraire – de l’été 1902 à l’été 1904 – dirigée par le journaliste Ludvig Mylius-Erichsen (1872-1907).
Le but de l’expédition est de décrire le Groenland d’un point de vue linguistique, folklorique et artistique. Les trois hommes ont chacun leur méthode pour étudier cette culture étrangère durant ce voyage hors normes. Anthropologue et parlant le groenlandais, Knud Rasmussen récolte les contes auprès des Esquimaux ; il décrit puis analyse leurs modes de vie, leurs rituels et leurs croyances. Ludvig Mylius-Erichsen, chroniqueur de Politiken, le quotidien danois, cherche à évaluer l’impact de la colonisation danoise sur la société inuit. Harald Moltke peint, parfois dans des conditions extrêmes, les gens dans leur vie quotidienne et les paysages afin de saisir la lumière et les ambiances. Chacun écrit pour donner son témoignage de cette expédition aussi éprouvante physiquement que riche en enseignements : Knud Rasmussen édite en 1905 le livre Les nouveaux humains, Ludvig Mylius-Erichsen et Harald Moltke coécrivent en 1906 Le Groenland et trente ans après l’autobiographie de Harald Moltke Le voyage d’une vie est éditée avec au cœur de la narration sa transformation lors de ce voyage.
Tout en détaillant le processus transformateur de ces explorateurs-voyageurs, il convient de passer en revue différentes définitions de la transformation et les mettre en lien avec le fait social qu’est le voyage.
La transformation naturelle
Une première définition de la transformation s’inspire des pensées d’Aristote. Je l’appelle la transformation naturelle. Aristote note dans son œuvre La Métaphysique que la nature n’est ni en mouvement permanent, ni en repos permanent. Par conséquent, il y a des moments où la transformation opère et d’autres moments où le processus se met à l’arrêt. Aristote établit si la nature se met en veille par moments toutefois l’être change nécessairement par le fait même du temps. Il s’agit là du temps qui a toujours un effet de changement. Il y a une transformation permanente de l’individu, du groupe social dans lequel il s’inscrit et de la société. Dans une journée, des cellules meurent et d’autres naissent. Analogiquement quelques pratiques sociales disparaissent et d’autres se modifient, qu’on soit dans son contexte social habituel ou qu’on soit Ailleurs. Plus qu’en temps ordinaire, le voyage semble réunir les conditions favorables à une transformation consciente et existentielle de l’individu-voyageur selon sa réflexivité sur les propositions de l’Autrement.
Philosophe de la culture chinoise, Francis Jullien propose la notion de transformation silencieuse. Selon ce principe, la modification de la société et de l’individu est constante et silencieuse. Il s’agit d’une modification discrète jusqu’à ce que le résultat fasse irruption. Il remarque que l’histoire est écrite en nommant les grands évènements avec des dates précises, alors que l’écriture de l’histoire serait enrichie par la recherche sur le processus en amont du « résultat ». Les récits du voyage de l’expédition littéraire illustrent un processus transformateur.
Knud Rasmussen a passé son enfance au Groenland, mais pour ses études d’anthropologie, il a été envoyé au Danemark. Une fois diplômé, il ne rêve que d’une chose, c’est de revenir ! Harald Moltke le décrit à leur arrivée à Godthaab :
« C’était comme si Knud était enfin à la maison. Comme s’il avait atteint la terre promise après des années de désir. Durant quatre ans on l’avait privé de l’accès au pays des aventures de son enfance. Maintenant, il sentait la terre promise sous ses pieds. Il a pris en possession avec jubilation les montagnes majestueuses, les fjords, les icebergs, les îles riches de cris de mouette et d’embruns marins, l’air, tout était déjà connu mais aussi nouveau, car plus riche, plus magnifique que dans ses rêves. » (Moltke, 1964, p. 89).
La transformation psychologique de Knud Rasmussen s’est opérée sous les yeux du peintre. C’était le résultat immédiat suite à des années d’attente du jour d’un possible retour. Jamais il n’avait été aussi joyeux et plein d’énergie pour mettre en application ses connaissances scientifiques acquises durant ses études afin de rendre hommage à la culture inuit. Le défi était de retrouver des Esquimaux du nord dont Knud Rasmussen avait entendu parler lors de son enfance par sa nounou groenlandaise, possiblement un mythe. Mais dès qu’il a mis les pieds sur le sol groenlandais du sud, il est pris par une ferveur de travail dans le but de récolter un maximum de contes auprès de tout conteur rencontré.
L’enthousiasme de l’explorateur émerveille et déteint sur le peintre. Il remarque qu’il fallait beaucoup de patience pour accéder à la confiance des Esquimaux et entrer en relation, mais par l’intermédiaire de son art, il arrive à échanger avec les Esquimaux qui s’amusent des ressemblances entre les œuvres et la réalité.
Par contre, la transformation de l’état psychique du journaliste n’a pas lieu car sans accès à la langue, il reste frustré du manque de résultats pour son enquête. Avec l’aide d’un interprète, il essaie d’obtenir des renseignements lors des entretiens, mais il ne reçoit que des réponses brèves et sans intérêt.
En observant la vie quotidienne, Harald Moltke vit une transformation silencieuse et, de plus, « consciente » à propos du temps lent ; les moments où apparemment il ne se passe rien, mais où le voyageur est témoin d’une autre proposition de vie :
« Jamais ces femmes ne sont libres de leurs enfants. Elles marchent avec eux la journée, dorment avec eux la nuit. Un matin, j’ai vu une mère tendre lécher son enfant sur tout le corps comme une mère chienne. Ici dans le nord où l’eau l’hiver est difficilement accessible ou bien est trop chaude ou trop froide, il semble beau et touchant de voir comment l’amour maternel peut mettre de côté toute autre considération. » (Moltke, 1964, p. 202)
Loin de la « civilisation », Harald Moltke est ému par la tendresse de la relation mère-enfant où l’amour est inconditionnel et proche de la nature animale.
François Jullien propose également la notion de « continuation » qui « résiste à la nouveauté ». Ainsi, dans un jeu de contraires, les différentes formes sociales se modifient dans une continuité. En voyage, les acteurs sociaux portent avec eux la continuité de leur société d’origine d’une manière plus ou moins importante. Ceci dépend ...