Montréal fantasmagorique
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Montréal fantasmagorique

Ou la part d’ombre des animations lumineuses urbaines

  1. 201 pages
  2. French
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  4. Disponible sur iOS et Android
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Montréal fantasmagorique

Ou la part d’ombre des animations lumineuses urbaines

À propos de ce livre

À la tombée de la nuit, Montréal scintille de mille feux. Le pont Jacques-Cartier, le Quartier des spectacles, la Biosphère et bien d'autres repères urbains bénéficient d'une mise en lumière qui magnifie leur présence dans l'obscurité. La constellation que forment ces illuminations confère à la ville une apparence « magique et féérique ». Or, serait-il possible que cet éclat camoufle, voire alimente, une réalité moins séduisante ? Dans cet ouvrage, Josianne Poirier considère le côté sombre des animations lumineuses urbaines, les visées de rayonnement international qui les légitiment et les récits collectifs pasteurisés qu'elles véhiculent. Entre illumination et aveuglement, visibilité et effacement, promesse et leurre, les scénarisations nocturnes étudiées ici constituent le point de départ d'une réflexion critique sur la marchandisation de la ville et ses effets délétères sur le vivre-ensemble.

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Informations

chapitre 1 les lumières de la ville

Au bout du quai Jacques-Cartier, légèrement à l’écart de l’agitation touristique habituelle d’une soirée d’été dans le Vieux-Montréal, on entend le fleuve Saint-Laurent couler. On distingue au loin la rive de l’île Sainte-Hélène, le dôme illuminé de la Biosphère et le changement perpétuel de couleurs de Connexions vivantes. Un certain calme règne, malgré les cris qui nous parviennent de la grande roue qui tourne à proximité. Le vent agite les feuilles des arbres, qu’une lueur discrète anime. Presque invisible de loin, ce qui semble d’abord n’être qu’un éclairage d’ambiance révèle sa vraie nature lorsqu’on s’en approche. Des visages, jeunes et vieux, apparaissent sur le branchage des érables. Les portraits se succèdent en une série d’éclats fugitifs qui s’éteignent en l’espace de quelques secondes. Cette temporalité est néanmoins suffisante pour que l’on distingue les particularités de chacun, la ride que provoque un sourire, la mèche de cheveux rebelle qui s’échappe quand la tête s’incline. Il s’agit d’un tableau de Cité Mémoire, le plus intime du parcours et, à mon sens, le plus réussi. La manière dont le faciès de ces vies singulières s’inscrit dans la naturalité de la ville produit une scène inattendue, une rencontre subtile qui montre la capacité de la lumière à transformer les surfaces qu’elle occupe.
La vue est le plus magique de tous les sens, a écrit Roland Barthes[20] au détour d’une parenthèse. J’ajouterais que cette magie est possible grâce à la lumière, sans laquelle la vue est empêchée. À partir du seuil d’éclairement minimal où les bâtonnets oculaires accomplissent leur rôle, toutes sortes de jeux de perception visuelle peuvent toutefois se déployer, comme la survenance fugace de ces visages qui n’existent que pour le regard attentif. Le qualificatif «magique» accompagne aussi régulièrement les comptes rendus des illuminations qui, au contraire de la scène que je viens de décrire, ont une échelle monumentale et incontournable, au sens où il est pratiquement impossible de ne pas les voir. Pour mieux comprendre ce lien ancien qui s’opère entre la lumière et la magie, je propose une courte exploration des propriétés spécifiques de la lumière, de même que des valeurs qui lui sont associées et qui teintent sa réception dans l’espace public.
La lumière est un phénomène physique paradoxal qui permet de voir sans être visible. Qu’on l’explique en termes de particules ou d’ondes, les deux théories étant acceptées, il demeure qu’elle se dérobe toujours partiellement: l’œil humain perçoit le point d’origine des photons et la surface où ils se déposent, mais le chemin qu’ils empruntent lui échappe; de même que l’œil humain ne capte que les longueurs d’onde comprises entre 400 et 700 nanomètres et qu’il est aveugle aux rayons ultraviolets (moins de 400 nanomètres) et aux infrarouges (plus de 700 nanomètres). L’une des particularités de la lumière est aussi d’être expansive, c’est-à-dire qu’elle s’arrête uniquement lorsqu’un obstacle se dresse devant elle. Autrement, elle diminue en intensité à mesure qu’elle s’éloigne de la source qui l’émet, sans qu’il soit possible de tracer une frontière entre son domaine et celui de l’obscurité qui lui succède. La noirceur et la clarté peuvent donc être perméables l’une à l’autre ou s’opposer franchement le long d’une ligne de démarcation. Elles sont d’exactes antithèses, mais elles sont aussi complémentaires. Si tout était pareillement illuminé, le monde ne serait qu’un vaste champ continu d’éblouissement. Ce n’est que par l’action de l’ombre que les volumes et les textures s’impriment dans les images que reconstruit notre cerveau à partir des signaux enregistrés par l’œil.
La perception de la lumière et de l’obscurité est hautement subjective et corrélée aux circonstances où nous les expérimentons. L’ombre peut apaiser lorsqu’elle protège d’un soleil brûlant et inquiéter dans un endroit qui nous est inconnu. D’ailleurs, la crainte de la noirceur provient en général du fait qu’elle génère une incapacité à distinguer les caractéristiques matérielles de l’espace. L’humain est un animal diurne et son être au monde est lié à la luminosité du jour. Les sons et les odeurs lui fournissent des informations sur son environnement, mais c’est d’abord sur la vue que repose l’interprétation qu’il en fait. Néanmoins, une ambivalence règne, car un apport subit de grande clarté peut heurter la rétine, qui cesse alors momentanément de percevoir ce qui l’entoure. La lumière est donc essentielle à notre vision, mais elle peut également aveugler.
Alors que les photons requièrent une surface pour que l’œil les distingue, le résultat de cette rencontre entre des particules sans masse et un corps solide est souvent imprévisible. Selon la texture, la matière et la couleur de la surface ainsi que l’angle, l’intensité et la couleur des rayons, une infinité de phénomènes se dessine. Un objet banal peut prendre une apparence surnaturelle par un simple changement d’éclairage, tout comme le faisceau d’une lampe de poche placée sous le menton dépose un masque démoniaque sur le visage. Aucun autre médium ne dispose de cette capacité à métamorphoser radicalement sans altérer. Pendant un instant, la lumière peut accentuer le relief des choses ou l’estomper, faire croire à une présence ou la dissimuler. Elle est ainsi une cause potentielle d’illusions visuelles qui bernent, distraient ou suscitent la réflexion selon les contextes. La lumière peut également générer du mouvement là où la stabilité régnait, qu’elle émane d’un projecteur vidéo ou d’une simple flamme. Pour Gaston Bachelard, le passage historique de sources d’éclairage vivantes (torche, lampe à l’huile et au gaz) à des sources électriques (lampe à arc et à incandescence, tube luminescent) a d’ailleurs transformé complètement la phénoménologie de la lumière[21]. La vibration de l’espace expérimentée à la lueur d’une chandelle a fait place à une fixité nouvelle permise par des illuminations plus régulières et uniformes.
La lumière est donc un agent trouble qui s’amuse de notre perception du monde. Par moment complice d’une meilleure préhension par le regard, elle peut aussi lui nuire et le conduire à de fausses conclusions. Ces considérations théoriques s’expriment dans les éclairages scénographiques urbains. Ces derniers jouent du pouvoir transformateur de la lumière afin de créer de l’émerveillement. Qu’il s’agisse d’installations permanentes ou ponctuelles, elles génèrent parfois un tel changement dans l’apparence du cadre bâti qu’il semble se dématérialiser sous nos yeux. Elles concourent ainsi à instaurer une ambiance nocturne qui contraste avec le jour. Elles n’éclairent pas uniquement la ville pour permettre de mieux la voir malgré la noirceur naturelle, mais contribuent à la faire voir différemment, à la magnifier.

Imaginaires de la lumière et de l’ombre

Si l’expérience de la lumière est instable et trompeuse, ses différents imaginaires peuvent également être source de confusion. Dans un grand nombre de références littéraires et de métaphores populaires, la lumière est associée à des valeurs positives et se présente comme fondamentalement bonne. Placée en opposition avec la noirceur, elle participe à la construction d’une vision manichéenne du monde où le bien et le mal s’affrontent. La symbolique de la lumière contient pourtant sa part d’ambiguïtés. Plutôt que de statuer de manière univoque qu’une victoire de la clarté sur l’obscurité est souhaitable, il me semble plus riche de tenter de cerner la place qu’elles occupent toutes les deux dans nos représentations et comment cette place influe sur le sens que l’on donne à certains phénomènes.
Il apparaît d’emblée que de très anciennes traces d’une peur de la noirceur et de l’aveuglement imprègnent l’imaginaire occidental. Déjà, au Moyen Âge, les légendes dépeignaient l’obscurité comme peuplée de démons et de forces occultes inquiétantes, les malfrats se mêlant à eux pour effrayer les honnêtes gens. Le soir venu, des veilleurs de nuit sillonnaient d’ailleurs les rues avec une torche afin de rassurer la population. La flamme mobile leur servait à se repérer dans la pénombre, mais aussi à faire savoir que l’ordre régnait. Ces veilleurs incarnaient donc une autorité chargée à la fois de protéger et de surveiller le peuple[22]. Bien que l’ironie veuille que «les porteurs assommèrent plus d’une fois les personnes qu’ils accompagnaient[23]», une filiation prospère perdure entre l’éclairage artificiel et le projet d’assainir les rues. Encore aujourd’hui, l’obscurité est régulièrement associée à un univers de transgression, de crimes et de comportements déviants, alors que la clarté sécurise.
À l’opposé de la crainte de la noirceur se trouve une croyance tenace dans les vertus de la lumière, si bien implantée dans la pensée occidentale que le philosophe Peter Sloterdijk n’hésite pas à la qualifier de «photologie» ou de «métaphysique de la lumière[24]». Cette conception favorable de l’illumination se manifeste notamment dans le Livre de la Genèse, ouvrage fondateur de la tradition judéo-chrétienne. Dans ce récit de la création du monde, la première parole que Dieu prononce est «Fiat lux» (que la lumière soit) et, aussitôt que celle-ci advient, il déclare qu’elle est bonne. Dans le même esprit, l’allégorie de la caverne, un des textes phares de Platon, énonce aussi fortement la valeur positive de la lumière en faisant du rayonnement astral la métaphore de la vérité. La fable s’ouvre ainsi sur un tableau où des personnages enchaînés dans une demeure souterraine ne perçoivent que l’ombre des choses que projette la lueur d’un feu situé derrière eux. Alors que ces images fondent leur univers sensible, Platon affirme qu’elles sont fausses. Pour contempler le monde tel qu’il est, un des personnages, libéré de ses liens, doit remonter la pente de la grotte et laisser ses yeux s’habituer au rougeoiement des flammes et à la matérialité des objets qui défilent devant elles. Il doit encore poursuivre son ascension jusqu’à l’extérieur où il pourra comprendre comment le soleil donne naissance au jour et à la nuit, aux saisons et aux années, aux choses vraies. Le dispositif technique rudimentaire qui substituait des ombres au réel, une préfiguration déconcertante des fantasmagories à venir, est ainsi battu en brèche.
La métaphore de la lumière comme vérité jouit d’une présence incomparable dans l’histoire des idées, comme le montre bien la métaphorologie de Hans Blumenberg[25]. Postulant que certaines métaphores ont force de concepts, cette méthode propose d’étudier comment se transforment leurs usages afin de comprendre les déplacements de la pensée philosophique. Dans le cas précis de la lumière, Blumenberg souligne que dans l’allégorie de la caverne, la vérité, incarnée par le soleil, se présente comme étant extérieure à la grotte et à l’être humain. Ce mouvement du dehors vers le dedans sera en quelque sorte inversé au siècle des Lumières, et dans ce renversement s’exprime un tout autre rapport au monde et à la vérité. À l’obscurantisme des anciens régimes, les érudit·e·s du xviiie siècle opposent effectivement l’explication de phénomènes autrefois invisibles, qu’ils soient de nature physique, psychologique ou politique. La révélation provient désormais de l’intériorité des êtres humains et découle de leurs facultés intellectuelles. Dès lors, le rayonnement de la raison est conçu comme une puissance qui agit sur le monde. Plus encore, elle le constitue, car, si son origine divine est déniée, ce n’est plus que dans la pratique autonome de l’être humain que le monde peut advenir.
Le mythe de l’autogenèse est l’un des noyaux normatifs de la modernité, aux côtés du concept de progrès qui naît au même moment en Europe de l’Ouest. Le progrès repose sur l’idée que l’humain est un être apprenant et doté de mémoire, si bien que chaque génération devrait disposer d’une somme plus grande de connaissances que la précédente. La conception progressiste de l’histoire qui se met en place au siècle des Lumières résulte donc de la confiance inébranlable attribuée au trio formé par la raison, la vie autonome des êtres humains et leur capacité d’apprentissage[26]. Elle inscrit l’époque sous le signe d’une démarche luciférienne[27] qui vise à porter le savoir dans le temps, mais aussi dans l’espace. Pour les philosophes des Lumières, le centre de ce rayonnement est l’Europe occidentale et la tâche qui leur incombe est de le répandre jusque dans les régions les plus reculées du globe. Le moins que l’on puisse dire est que cette entreprise de domination et de colonisation du monde engendrera de grandes violences qui ternissent la valeur positive de la métaphore de la lumière.
Encore aujourd’hui, le champ lexical de la lumière est régulièrement convoqué pour traiter du savoir. Une personne est dite «brillante», une autre a un «éclair de génie» et ainsi de suite. Cette analogie connaît cependant ses limites si l’on considère les processus qui caractérisent chacun des éléments: «La lumière va vite, le savoir va lentement; la lumière éclaire immédiatement, le savoir, non. La lumière se propage en ligne droite, la connaissance sans cesse tourne, bifurque, recule, hésite, se fourvoie, se reprend[28].» Le jaillissement de la lumière et celui de la connaissance opèrent donc selon des temporalités et des logiques bien distinctes. Cette nuance attire notre attention sur le fait que les images langagières qui évoquent la lumière participent parfois à gommer une partie de la réalité du travail intellectuel ou de tout autre phénomène qu’elles qualifient.
Présumé vecteur de vérité, de connaissance et de sagesse, la lumière est également associée à l’ordre et à la moralité. La naissance d’un authentique éclairage public, à la fin du xviie siècle, participe ainsi à donner à la nuit un visage plus convenable. Tandis que l’...

Table des matières

  1. Couverture
  2. Page de titre
  3. Crédits
  4. Introduction
  5. 1. Les lumières de la ville
  6. 2. Les images de la vitalité urbaine
  7. 3. La pacification de l’histoire
  8. Conclusion. Ouvrir l’horizon
  9. Remerciements
  10. Bibliographie
  11. Quatrième de couverture

Foire aux questions

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