II
[2,1] Et moi aussi, je l’avoue, mon cher Serenus, depuis longtemps je cherche secrètement en moi-même à quoi peut ressembler cette pénible situation de mon âme ; et je ne saurais mieux la comparer qu’à l’état de ceux qui, revenus d’une longue et sérieuse maladie, ressentent encore quelques frissons et de légers malaises. Délivrés qu’ils sont des autres symptômes, ils se tourmentent de maux imaginaires ; quoique bien portants, ils présentent le pouls au médecin, et prennent pour de la fièvre la moindre chaleur du corps. Ces gens-là, Serenus, ne laissent pas d’être réellement guéris, mais ils ne sont pas encore accoutumés à la santé ; leur état ressemble à l’oscillation d’une mer tranquille ou d’un lac qui se repose d’une tempête.
[2,2] Ainsi vous n’avez plus besoin de ces remèdes violents, par lesquels nous avons passé, et qui consistent à faire effort sur vous-même, à vous gourmander, à vous stimuler fortement. Il ne vous faut plus que ces soins qui viennent en dernier, comme de prendre confiance en vous-même, de vous persuader que vous marchez dans la bonne voie, sans vous laisser détourner par les traces confuses de cette foule qui court çà et là sur vos pas, ou qui s’égare aux bords de la route que vous suivez.
[2,3] Ce que vous désirez est quelque chose de grand, de sublime, et qui vous rapproche de Dieu, c’est d’être inébranlable. Cette ferme assiette de l’âme, appelée chez les Grecs euthumian, et sur laquelle Démocrite a composé un excellent livre, moi, je la nomme tranquillité ; car il n’est point nécessaire de copier le mot grec et de le reproduire d’après son étymologie : la chose dont nous parlons doit être désignée par un mot qui ait la force du grec, et non sa forme.
[2,4] Nous cherchons donc à découvrir comment l’âme, marchant toujours d’un pas égal et sûr, peut être en paix avec elle-même, contempler avec joie dans un contentement que rien n’interrompe les biens qui lui sont propres, se maintenir toujours dans un état paisible, sans jamais s’élever ni s’abaisser. Telle est, selon moi, la tranquillité. Comment peut-on l’acquérir ? c’est ce que nous allons chercher d’une manière générale ; et ce sera un spécifique universel dont vous prendrez la dose que vous voudrez.
[2,5] En attendant nous allons mettre à découvert tous les symptômes du mal, afin que chacun puisse reconnaître sa part. Alors, du premier coup d’œil, vous comprendrez que, pour guérir ce dégoût de vous-même qui vous obsède, vous avez bien moins à faire que ceux qui, enchaînés à l’enseigne ambitieuse d’une fausse sagesse, et travaillés d’un mal qu’ils décorent d’un titre imposant, persistent dans ce rôle affecté, plutôt par mauvaise honte, que par leur volonté.
[2,6] Dans la même classe, il faut ranger et ceux qui, victimes de leur légèreté d’esprit, en butte à l’ennui, à un perpétuel changement d’humeur, regrettent toujours l’objet qu’ils ont rejeté, et ceux qui languissent dans la paresse et dans l’inertie. Ajoutez-y ceux qui, tout à fait semblables à l’homme dont le sommeil fuit la paupière, se retournent, et se couchent tantôt sur un côté, tantôt sur un autre, jusqu’à ce que la lassitude leur fasse enfin trouver le repos : à force de refaire d’un jour à l’autre leur façon de vivre, ils s’arrêtent enfin à celle où les a surpris, non point le dégoût du changement, mais la vieillesse trop paresseuse pour innover. Ajoutez-y enfin ceux qui ne changent pas facilement leurs habitudes, non par constance, mais par paresse. Ils vivent, non point comme ils veulent, mais comme ils ont commencé.
[2,7] Le vice est infini dans ses variétés, mais uniforme en son résultat, qui consiste à se déplaire à soi-même. Cela naît de la mauvaise direction de l’âme, et des désirs qu’elle forme avec irrésolution ou sans succès ; car, ou l’on n’ose pas tout ce que l’on voudrait, ou on l’ose sans réussir ; et toujours l’on se trouve sous l’empire d’espérances trompeuses et mobiles ; état fâcheux, mais inévitable d’une âme qui ne conçoit que des désirs vagues, indéterminés. Toute la vie de certains hommes se passe dans une étemelle indécision ; ils s’instruisent et se forcent à des actions honteuses et pénibles ; et quand leur peine ne trouve point sa récompense, ils regrettent, avec amertume, un déshonneur sans profit ; ils sont fâchés d’avoir voulu le mal, mais de l’avoir voulu en vain.
[2,8] Alors ils se trouvent partagés entre le repentir d’avoir commencé et la crainte de recommencer ; également incapables d’obéir ou de commander à leurs désirs, ils se voient en butte à l’agitation d’un esprit engagé dans un dédale sans issue, à l’embarras d’une vie arrêtée, pour ainsi dire, dans son cours, et à la honteuse langueur d’une âme trompée dans tous ses vœux.
[2,9] Tous ces symptômes s’aggravent encore lorsque le dépit d’un malheur, si péniblement acheté, les jette dans le repos et dans les studieux loisirs de la retraite, qui sont incompatibles avec un esprit préoccupé des affaires publiques, tourmenté du besoin d’agir, inquiet par sa nature, ne peut trouver en lui-même aucune consolation de sorte que, se voyant privé des distractions que les affaires mêmes procurent aux gens occupés, on ne peut supporter sa maison, sa solitude, son intérieur ; et l’âme, livrée à elle-même, ne peut s’envisager.
[2,10] De là cet ennui, ce mécontentement de soi-même, cette agitation d’une âme qui ne se repose sur rien, enfin la tristesse et cette inquiète impatience de l’inaction ; et comme on n’ose avouer la cause de son mal, la honte fait refluer ces angoisses dans l’intérieur de l’âme ; et les désirs, renfermés à l’étroit dans un lieu sans issue, se livrent d’affreux combats. De là la mélancolie, les langueurs et les mille fluctuations d’une âme indécise, toujours en doute de ce qu’elle va faire, et mécontente de ce qu’elle a fait ; de là cette malheureuse disposition à maudire son repos, à se plaindre de n’avoir rien à faire ; de là cette jalousie ennemie jurée des succès d’autrui. En effet, l’aliment le plus actif de l’envie, est l’oisiveté mécontente ; l’on voudrait voir tout le monde tomber parce qu’on n’a pu s’élever.
[2,11] Bientôt, de cette aversion pour les succès d’autrui, jointe au désespoir de pousser sa fortune, naît l’irritation d’une âme qui maudit le sort, qui se plaint du siècle, qui s’enfonce de plus en plus dans la retraite, qui se cramponne à son chagrin, le tout, parce qu’elle est ennuyée, excédée d’elle-même. De sa nature, en effet, l’esprit humain est actif et porté au mouvement : toute occasion de s’exciter et de se distraire lui fait plaisir, et plaît encore plus à tout esprit méchant, pour qui la variété des occupations est un frottement agréable. Certains ulcères, par le plaisir que l’attouchement leur cause, appellent la main qui les irrite ; les galeux aiment qu’on les gratte, bien qu’il doive leur en cuire : il en est de même, j’ose le dire, des âmes dans lesquelles les désirs ont fait éruption, comme des ulcères malins ; la peine et l’agitation leur procurent une sensation de plaisir.
[2,12] Il est aussi des mouvements qui, en causant quelque douleur au corps, font qu’il s’en trouve bien, comme de se retourner dans son lit, de s’étendre sur le côté qui n’est pas encore las, et de se rafraîchir par le changement de position. Tel l’Achille d’Homère se couchant tantôt sur le ventre, tantôt sur le dos, et ne pouvant rester un moment dans la même attitude. C’est le propre de la maladie de ne pouvoir souffrir longtemps la même position, et de chercher, dans le changement, un remède.
[2,13] De là ces voyages que l’on entreprend sans but ; ces côtes que l’on parcourt ; cette mobilité qui, toujours ennemie du présent, tantôt essaie de la mer, tantôt de la terre. Maintenant il nous faut aller en Campanie. Bientôt ce séjour délicieux nous déplaît :...