L'ivresse des communards
eBook - ePub

L'ivresse des communards

Prophylaxie antialcoolique et discours de classe

  1. 287 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub

L'ivresse des communards

Prophylaxie antialcoolique et discours de classe

À propos de ce livre

La légende noire d'une Commune grise semble avoir vécu. Or, en décembre 1871, l'Académie de médecine n'hésitait pas à qualifier l'insurrection de «monstrueux accès d'alcoolisme aigu». En réalité, à la fin du XIXe siècle, on observe le discours réactionnaire se draper d'oripeaux scientistes amalgamant prolétariat, socialisme, maladie mentale et ivresse en une repoussante allégorie de la révolution. Cette étude part d'une minutieuse archéologie du mythe de l'ivrognerie des communards dans la littérature versaillaise et médicale. Elle décrit aussi comment, au lendemain de l'insurrection, l'hygiénisme s'investit d'une véritable mission sanitaire contre le «fléau de l'alcool» dont il faut détourner les classes dangereuses afin de régénérer la nation. Au cœur de cette vision du monde se diffuse l'obsession de la dégénérescence, qui prépare le terrain à l'eugénisme, et laissera, contre toute attente, ses scories jusque dans l'anarcho-individualisme et le néomalthusianisme.

Informations

Éditeur
Lux Éditeur
Année
2022
ISBN de l'eBook
9782898330223

CHAPITRE 1 LA COMMUNE, UN BATEAU IVRE?

Les détracteurs de la Commune ne sont pas les seuls à faire l’amalgame entre moments insurrectionnels et épisodes d’ivresse générale. Pour les tenants de l’ordre, toute révolution est peu ou prou crapuleuse – et l’étymologie de cet adjectif renvoie justement au mot latin crapula qui désigne l’ivresse, l’excès de vin. En Grande-Bretagne, dès le XVIIIe siècle, la condamnation de l’ivrognerie et la crainte des conduites séditieuses qu’elle entraîne ont déjà cours face au phénomène de la gin craze (folie du gin) qui frappe particulièrement les classes populaires londoniennes et qui incite le Parlement à adopter les premières mesures législatives en Europe visant à freiner la consommation excessive d’alcool. Dans une lettre adressée à son frère Léopold, datée du 27 décembre 1790, Marie-Antoinette fait part de son désarroi face à la méchanceté de la plèbe avinée: «L’assassinat est à nos portes. Je ne puis paraître à une fenêtre, même avec mes enfants, sans être insultée par une populace ivre à qui je n’ai jamais fait le moindre mal...»
L’ébriété aurait-elle attisé les massacreurs de septembre 1792? Les récits des monarchistes abondent dans ce sens[1]. Si l’hypothèse est plus rarement reconnue par l’historiographie républicaine, Jules Michelet, lui, la corrobore très nettement: «Où s’arrêterait le meurtre sur cette pente effroyable? Qui serait sûr de rester en vie, si, par-dessus l’ivresse d’eau-de-vie et l’ivresse de mort, une autre agissait encore, l’ivresse de la justice, d’une fausse et barbare justice, qui punissait les simples délits par des crimes[2]?»
En 1850, pour ne citer que cet autre exemple, la comtesse Marie d’Agoult, sous le pseudonyme de Daniel Stern, décrit le sac des Tuileries du 24 février 1848 par une multitude ivre:
À partir de ce moment jusqu’à une heure avancée de la nuit, le château des Tuileries est abandonné à la multitude. Elle se répand à flots depuis les caves jusque dans les combles. Éblouie à l’aspect de ces splendeurs, curieuse, étonnée, étourdie de son propre bruit, excitée par sa propre licence, ivre de joie d’abord, de vin ensuite, elle s’y livre à tous les excès, à tous les caprices d’une imagination en délire. Ce château, d’où l’étiquette rigide d’une reine dévote et un veuvage sévère avaient, en ces dernières années, banni toute joie, devient le théâtre d’une immense orgie, d’une saturnale indescriptible[3].
Le thème des «saturnales» révolutionnaires est un topos inspiré des séditions paysannes prérévolutionnaires du XVIIIe siècle, souvent qualifiées aussi de «bacchanales». L’authenticité de la sidération des privilégiés devant ces scènes de violence révolutionnaire où l’ordre social est mis à l’envers ne fait aucun doute, mais le rapprochement alcool-révolution est renforcé par un enjeu de représentation politique. Et pour bien faire, les littérateurs contre-révolutionnaires auront à cœur de toujours mêler ces actes sacrilèges à l’ivresse de la foule et à la débauche – recourant notamment au mythe de la prostituée révolutionnaire ou de la pétroleuse. L’usage immodéré de poncifs qui servent à marquer la moindre révolte du sceau de l’ivrognerie vise à réduire celle-ci à un déchaînement d’instincts et à l’altération du discernement.
On ne s’attardera pas trop ici sur l’abondante littérature de complaisance éditée immédiatement après les événements de 1871, mais il faut tout de même en souligner le rôle dans la diffusion de la légende alcoolique de la Commune. «La haute et basse pègre littéraire avaient trouvé dans la Commune un filon fort lucratif et l’entretenaient savamment, écrit Lissagaray. Ces écritures, souvent obscènes, titillaient les cervelles bourgeoises[4].» D’après Jacques Rougerie, la Bibliothèque nationale recense environ 300 publications consacrées à l’Année terrible, parues entre 1871 et 1873. Ces factums répétitifs, rédigés par certains poètes et écrivains renommés, mais aussi par une foule de journalistes policiers, d’officiers, d’aristocrates ou d’ecclésiastiques, partisans de l’ordre, bonapartistes, monarchistes ou républicains d’ordre, apportent bien peu d’éléments factuels fiables. Ils se contentent de reproduire ou d’improviser, sur un ton pamphlétaire, les mêmes scies dénigrantes autour de la figure du fédéré et du complot ourdi par les chefs de l’insurrection... Les plus inspirés «polissaient de savoureuses épithètes pour décrire ces “barbares” dont les cadavres puaient si fort[5]» en un florilège éprouvant pour le lecteur. Dans certains cas, ces charges sont grimées en témoignage direct et certaines des scènes décrites méritent qu’on s’y attarde, au moins pour ce qu’elles révèlent de l’imaginaire social des auteurs.

La figure du citoyen-soldat ivrogne comme bouc émissaire de la défaite

La défaite de l’armée française contre les Prussiens est un traumatisme profond qui alimente l’idée selon laquelle l’alcoolisme serait l’un des symptômes du déclin national. L’institution militaire offre une perspective unique sur l’état physique de la «race française», jugé très mauvais depuis longtemps. Déjà, en 1867, dans un article retentissant intitulé «Le problème de l’armée», le publiciste André Cochut passait en revue le nombre d’inaptes sur une classe d’âge appelée sous les drapeaux: sur 325 000 jeunes appelés, il recensait 109 000 «êtres infirmes ou difformes[6]». Après Sedan, c’est d’abord l’image de l’armée, fierté nationale, à laquelle il ne manque «aucun bouton de guêtre[*]», qui se trouve douloureusement ternie.
À l’automne 1870, le gouvernement de la Défense nationale mobilise tous les hommes valides de 21 à 40 ans dans la garde nationale, suivant le modèle de l’armée révolutionnaire de l’an II. Cette levée en masse ne va pas sans poser des problèmes de discipline. On relève ici et là, dans les souvenirs militaires, des anecdotes sur ces troupes d’irréguliers qui roulent dans les fossés après des stations prolongées au cabaret; sur des soldats ivres morts transportés dans des charrettes à la traîne de leurs régiments; ou sur des positions de l’armée régulière prises sous le feu d’un bataillon aviné. Le chef du 3e bataillon de gardes mobiles de la Seine-Inférieure, le commandant Charles Besson, en donne un éloquent aperçu:
Paris avait encore des troupes irrégulières en assez grand nombre: éclaireurs, enfants perdus, corps francs, etc. Certains étaient parfaitement organisés; mais, il faut le reconnaître, la plupart étaient des modèles d’indiscipline, s’en allaient d’un village à l’autre et, sous prétexte de le détruire par ordre de l’autorité militaire, y mettaient le feu après l’avoir complètement pillé. Des hommes disparaissaient pendant quinze jours, un mois, et ne revenaient que lorsqu’ils n’avaient plus aucun moyen d’existence ou lorsqu’un nouveau caprice les prenait. L’ivrognerie était l’un des vices de la plupart de ces irréguliers[7].
Autre particularité des bataillons de gardes nationaux: officiers et sous-officiers sont élus par leurs soldats. Les cabarets et estaminets sont des lieux privilégiés pour ces scrutins spéciaux, propices à un certain relâchement. Bien sûr, l’état-major nourrit une grande défiance à l’égard de ces milices citoyennes. Commandant en chef de la garde nationale de la Seine, le général Clément-Thomas, qui a mené la répression des ouvriers de juin 1848, y voit un obstacle pour la défense de Paris et «un ramassis d’ivrognes, de voleurs et de pillards, de lâches qui [fuient] devant le premier casque prussien[8]». D’ailleurs, il démissionne en février 1871.
Dès septembre 1870, les autorités civiles et militaires rendent des décrets pour combattre l’ivresse. Le 19 septembre, le préfet de Police de Paris, Émile de Kératry, ordonne que «tout débitant de boissons convaincu d’avoir servi à boire gratuitement, ou moyennant payement, à un homme ivre armé ou non armé, verra son établissement immédiatement fermé, sans préjudice des poursuites qui pourront être exercées contre lui conformément aux lois». Puis il impose la fermeture à 10 h 30 du soir. Des dispositions similaires sont prises à Saint-Denis, Orléans ou Pontoise tout au long de l’automne et de l’hiver 1870.
Le 20 septembre 1870, le général Trochu, chef du gouvernement de la Défense nationale, ordonne par voie d’affichage l’arrestation des fuyards et pillards «qui errent dans la ville en état d’ivresse, répandent des propos scandaleux et déshonorent par leur attitude l’uniforme qu’ils portent» et menace de les passer par les armes. Le journal républicain Le Siècle soutient cette politique, déplorant que les soldats qui surveillent les fortifications se laissent aller à ce «vice honteux», et le 25 septembre il déclare la «guerre à l’ivrognerie, car l’ivrogne est un complice inconscient du Prussien». Mais ces mesures disciplinaires n’ont que peu d’influence, comme le raconte un journaliste britannique:
On n’entend parler de tous côtés que d’ivrognerie, de pillage et d’indiscipline. Le général Noël, qui commande au Mont-Valérien, demande aux autorités supérieures d’instituer immédiatement des cours martiales dans sa forteresse. «Hier, écrit-il, quelques maraudeurs, appartenant pour la plupart aux corps des mobiles, ont franchi mes avant-postes et sont allés à Rueil se soûler et dévaster des propriétés. D’autres, au nombre de près de trois cents, se sont répandus dans Nanterre et ont dévalisé des maisons. Cinq de ces misérables ont été arrêtés et j’espère qu’on en fera bonne et prompte justice. J’ai donné l’ordre de tirer, sans pitié, sur tout individu, soldat ou autre, cherchant à forcer la ligne des avant-postes. Quant aux pillards, celui qui, sommé de se constituer prisonnier, fera mine de résister, sera, séante tenante, passé par les armes.» Toutes ces choses remontent loin dans l’histoire du siège. Le mal est venu des francs-tireurs et des mobiles parisiens puis la contagion a gagné les régiments de la ligne qui n’étaient qu’à moitié disciplinés. L’ivrognerie est devenue un mal universel; le grand froid et le manque de nourriture en sont la cause. L’amiral de la Roncière fait placer les ivrognes pendant plusieurs nuits aux postes les plus dangereux, il obtient par ce moyen une cure partielle[9].
Dans une lettre du 18 décembre adressée à Trochu, le savant Henri Sainte-Claire Deville, membre de l’Institut de France, l’implore d’interdire l’eau-de-vie «dans l’armée, sur les remparts et dans les cabarets», de rationner sévèrement le vin et de ne le distribuer qu’en vin chaud aromatisé, après lui «avoir fait perdre par la chaleur la plus grande partie de son esprit»: «L’homme armé est une bête fauve qu’il faut museler, avec la discipline. L’usage des boissons fermentées détruit la discipline: l’eau-de-vie est nécessairement le plus terrible ennemi du soldat[10].»
Ailleurs, certains édiles sont pris d’une grande lassitude, comme Pernolet, maire républicain du XIIIe arrondissement, qui, désabusé, annonce le 25 février 1871 sa démission «à ses chers administrés», visiblement trop ingérables à son goût: «Peut-être êtes-vous devenus de bons soldats – je n’en sais rien, ayant toujours eu, pour les choses militaires, assez peu d’aptitude pour ne voir, dans toute guerre, qu’un acte abominable de pure sauvagerie –, mais ce que je sais, de science certaine, c’est que vous n’êtes pas sans avoir pris goût à la fainéantise, que vous êtes devenus joueurs trop enclins à la boisson et même un peu au chapardage, sans parler du reste[11].»
Il faut préciser que c’est le gouvernement de la Défense nationale qui a lui-même facilité l’approvisionnement en vin de la capitale, le faisant acheminer par train pour lutter contre la famine et le mécontentement populaire. Le 17 janvier, le maire du XIe arrondissement Jules Mottu convainc l’Assemblée des maires républicains d’organiser une distribution gratuite de vin par l’intermédiaire du réseau de boulangeries. Le maire du XIIe, Alfred Grivot, lui-même négociant en vin, fait ainsi parvenir 20 000 hectolitres de vin supérieur, bordeaux ou bourgogne de premier choix, dans ses chais de Bercy, pour une valeur totale d’un million de francs[12]. Mais l’opération n’obtient qu’un suc...

Table des matières

  1. Couverture
  2. Page de titre
  3. Crédits
  4. Table
  5. Introduction
  6. 1. La commune, un bateau ivre?
  7. 2. Les médecins contre la commune
  8. 3. Boire et déboires en milieu ouvrier
  9. Conclusion
  10. Notes
  11. Bibliographie générale
  12. Quatrième de couverture

Approuvé par les 375,005 étudiants

Accès à plus de 1,5 million de titres pour un prix mensuel raisonnable.

Étudiez plus efficacement en utilisant nos outils d'étude.

Foire aux questions

Oui, vous pouvez résilier à tout moment à partir de l'onglet Abonnement dans les paramètres de votre compte sur le site Web de Perlego. Votre abonnement restera actif jusqu'à la fin de votre période de facturation actuelle. Découvrir comment résilier votre abonnement
Non, les livres ne peuvent pas être téléchargés sous forme de fichiers externes, tels que des PDF, pour être utilisés en dehors de Perlego. Cependant, vous pouvez télécharger des livres dans l'application Perlego pour les lire hors ligne sur votre téléphone portable ou votre tablette. Apprendre à télécharger des livres hors ligne
Perlego propose deux formules : Essential et Complete
  • Essential est idéal pour les apprenants et les professionnels qui aiment explorer une grande variété de sujets. Accédez à la Essential Library avec plus de 800 000 titres de confiance et best-sellers dans les domaines du business, du développement personnel et des sciences humaines. Inclut un temps de lecture illimité et la voix Standard Read Aloud.
  • Complete : Parfait pour les apprenants avancés et les chercheurs ayant besoin d'un accès total et sans restriction. Débloquez plus de 1,5 million de livres dans des centaines de sujets, y compris des titres académiques et spécialisés. Le forfait Complete inclut aussi des fonctionnalités avancées telles que Premium Read Aloud et Research Assistant.
Les deux formules sont disponibles avec des cycles de facturation mensuels, semestriels ou annuels.
Nous sommes un service déabonnement à des manuels scolaires en ligne, qui vous permet d'accéder à une bibliothèque en ligne entière pour moins que le prix d'un seul livre par mois. Avec plus de 1,5 million de livres sur plus de 990 thèmes, nous avons ce qu'il vous faut ! Découvrir notre mission
Recherchez le symbole Écouter sur votre prochain livre pour voir si vous pouvez l'écouter. L'outil Écouter lit le texte à haute voix pour vous, en surlignant le passage qui est en cours de lecture. Vous pouvez le mettre sur pause, l'accélérer ou le ralentir. En savoir plus sur la fonctionnalité Écouter
Oui ! Vous pouvez utiliser l'application Perlego sur les appareils iOS et Android pour lire à tout moment, n'importe où, même hors ligne. Parfait pour les trajets quotidiens ou lorsque vous êtes en déplacement.
Veuillez noter que nous ne pouvons pas prendre en charge les appareils fonctionnant sur iOS 13 et Android 7 ou versions antérieures. En savoir plus sur l'utilisation de l'application
Oui, vous pouvez accéder à L'ivresse des communards de Mathieu Léonard aux formats PDF et/ou ePub, ainsi qu'à d'autres livres populaires dans Histoire et Histoire du 19ème siècle. Nous avons plus de 1,5 million de livres disponibles dans notre catalogue pour vous.