Chapitre 1
Le « beau » XVIe siècle (1515-1559)
“Mais parce que selon les dires du Sage Salomon, Sapience n’entre point en âme malveillante, et science sans conscience n’est que ruine de l’âme, il te convient servir, aimer et craindre Dieu.”
Rabelais, Pantagruel, 1532.
La salamandre et le croissant de lune contre l’aigle impérial
De François d’Angoulême à François I
er « Ce gros garçon gâtera tout » aurait dit Louis XII à propos de son gendre ce qui témoigne du peu d’estime du roi pour son légitime héritier. François est né le 12 septembre 1494 à Cognac de l’union de Charles d’Angoulême et de Louise de Savoie au moment où Charles VIII commence son expédition en Italie. Il perd son père alors qu’il n’a pas deux ans en janvier 1496. Ce petit-fils de Louis d’Orléans, frère de Charles VI, n’a pas accompagné le roi en Italie et en retour celui-ci lui garde rancune d’avoir participé à la Guerre folle quelques années auparavant. L’héritier des Orléans est en demi disgrâce et n’a jamais été appelé au Conseil par la suite. Retiré dans ses châteaux de Charente, il y voit naître deux enfants légitimes, Marguerite en 1492 et François en 1494 et trois autres filles illégitimes. À la mort de son père en 1496, François est donc comte d’Angoulême, sa mère n’a que vingt-cinq ans et les biens de la famille sont placés sous la protection de Louis d’Orléans, chef de la famille d’Orléans. Toute la vie de François est chamboulée lorsque Charles VIII meurt accidentellement à Amboise en 1498 car Louis d’Orléans devient roi de France mais il n’a pas d’enfant et François qui n’a que quatre ans devient l’héritier présomptif du trône, et à ce titre reçoit des égards particuliers. D’abord, une nouvelle résidence, le château d’Amboise, le plus moderne, le plus confortable, le plus protégé depuis que Charles VIII y a passé son enfance. C’est à Amboise que François Ier va grandir, entouré de sa mère et des principaux conseillers de son père Elie de Polignac et Jean de Saint-Gelais. En 1499, le jeune prince reçoit en apanage le Valois. De l’enfance, les sources directes sont relativement muettes mais il ne fait aucun doute que François a reçu une solide éducation intellectuelle et religieuse réservée à son rang et une sensibilisation aux arts, sans négliger les activités sportives et militaires. Des enfants comme Anne de Montmorency sont choisis pour accompagner cette éducation très équilibrée sous la protection du maréchal de Gié avant que ce dernier ne tombe en disgrâce 1505 sur la rumeur de la formation d’un projet pour s’emparer du prince en cas de régence. Ces rumeurs fondées ou non obligent Louis XII à prendre ses dispositions en cas de disparition prématurée sans descendance masculine. En mai 1506, au château de Plessis, Louis XII fait annuler les dispositions qui marient sa fille Claude avec le futur Charles-Quint pour l’unir à François. François devient ainsi l’héritier et le futur gendre du roi. Avec l’âge, il intègre l’entourage royal et reçoit les enseignements des conseillers de Louis XII. En 1512, désormais âgé de dix-huit ans, il fait ses premiers pas d’homme de guerre en Navarre menacée par les troupes espagnoles aux côtés de capitaines aguerris, le duc de Bourbon, le duc de Longueville ou le comte de La Palice, puis dans le nord à l’été 1513 contre les Anglais avec le déjà légendaire Pierre du Terrail, seigneur de Bayard. Marié à Claude de France comme convenu huit ans auparavant en mai 1514, la position d’héritier du trône semble un instant menacé par le mariage d’octobre 1514 de Louis XII avec la très jeune Marie Tudor. Par la mort de Louis XII le 1er janvier 1515, François Ier devient le neuvième roi de France de la dynastie des Valois depuis 1328.
Le temps des ambitions impériales
Installé au palais de la Cité, le jeune roi modifie très peu la composition du conseil et confirme ceux en place sous le règne précédent qu’il connaît depuis au moins une dizaine d’années. Parmi eux, on retrouve les ducs de Bourbon et d’Alençon, Louis de la Trémoille ou Florimond Robertet pour les finances, devenu après la mort de Georges d’Amboise en 1510 le conseiller le plus influent. François I
er lui renouvelle sa confiance, ainsi qu’à Charles de Montpensier (1490-1527)
, le duc de Bourbon, l’homme de la victoire d’Agnadel en 1509 devenu à vingt-cinq ans le chef militaire le plus capable de sa génération, élevé au rang de connétable, charge restée vacante depuis 1488. Enfin, par la promotion d’Antoine Duprat à la Chancellerie, François I
er forme un triumvirat de qualité et d’expérience auprès de lui pour le seconder dans ses premiers pas de roi. On observe également monter des hommes dont l’histoire a retenu les noms Gaspard de Coligny ou Odet de Foix promu maréchal. Le conseil étant prêt désormais à l’assister, François se rend à Reims le 25 janvier pour la cérémonie du sacre, puis fait son entrée solennelle à Paris le 15 février. Dans les différents spectacles offerts en son honneur, François I
er fait admirer son emblème personnel à travers la figure de la salamandre
, reprise probablement de son grand-père, à laquelle est associée la phrase «
Je me nourris du bon feu, j’éteins le mauvais . » Les festivités de l’avènement terminées, François I
er doit rapidement prendre les grandes décisions politiques attendues. Et, dans cette optique il reste fidèle à la politique engagée par ses deux prédécesseurs. Il s’agit bien de reprendre le duché de Milan mais encore faut-il préparer le terrain diplomatique car en sous-main le pape Léon X (1513-1521) entend bien s’opposer aux revendications françaises sur le duché. Si l’alliance vénitienne paraît solide, le roi doit rapidement s’entendre avec ses deux compétiteurs les plus sérieux. François conforte la paix avec Henri VIII d’Angleterre dès le mois d’avril et règle les différents problèmes, notamment liés à la situation de Marie Tudor, veuve de Louis XII. De la même façon, le nouveau roi de France obtient la neutralité du jeune archiduc d’Autriche Charles, lui promettant en mariage la fille cadette de Louis XII, Renée, âgée de quatre ans
. Il en va autrement des Suisses dont le rôle militaire est déterminant sur la scène politique italienne depuis cinquante ans en protégeant le duché et son duc Maximilien Sforza (1493-1530). L’échec des négociations avec eux au printemps 1515 précipite les préparatifs militaires. Le connétable Charles de Bourbon rassemble une armée près de Lyon que François rejoint le 12 juillet 1515. Deux mois plus tard, François I
er sort victorieux de l’une des plus célèbres batailles de l’histoire de France (
encadré 1 : Marignan : 13-14 septembre 1515).
Encadré 1
Une journée qui a fait l’histoire de France : la bataille de Marignan (13-14 septembre 1515)
Quarante mille combattants de l’armée française dont plus de la moitié de lansquenets allemands, rassemblés à Lyon en juillet 1515, s’avancent vers Grenoble et s’apprêtent à traverser les Alpes pour aller à la conquête de Milan et poursuivre le rêve commencé sous Charles VIII et Louis XII1.
Il est nécessaire de tromper les Suisses qui attendent l’armée française à Pignerol et à Suse et bloquent les cols savoyards du Mont-Cenis et du Montgenèvre. L’armée française est donc divisée. Le connétable doit faire diversion vers le Montgenèvre tandis que le plus gros de l’armée prend un chemin totalement nouveau par le col de la Traversette et franchit en quelques jours et en secret les Alpes. Quand les Suisses se rendent compte du stratagème, il est trop tard et se replient rapidement sur Milan. La voie dégagée, François Ier passe à son tour les Alpes au milieu du mois d’août et s’avance vers Milan, tandis que les Vénitiens s’approchent par l’ouest. Les dernières négociations avec les Suisses pour éviter la bataille et acheter leur départ échouent malgré les dissensions entre les cantons et les défections dans l’armée des con...