Les pouvoirs de la parole
L’art de la parole
Extrait 1
Quintilien, Institution oratoire, Ier siècle av. J.-C.
Je définis donc l’orateur, comme l’a défini Caton, un homme de bien, habile dans l’art de parler ; mais surtout un homme de bien, qualité qu’il pose en premier, et qui, de sa nature, est en effet préférable à la seconde, et plus importante. Et cela doit être ainsi ; car si le talent de la parole peut devenir l’instrument de la méchanceté, rien n’est plus pernicieux que l’éloquence aux intérêts publics et privés : et moi-même qui, pour ma part, ai contribué de tous mes efforts à perfectionner cette faculté, je me serais rendu coupable du plus grand des crimes envers la société, en forgeant des armes pour des brigands et non pour des soldats. Que dis-je, moi ? La nature elle-même, qui, par le don de la parole, a visiblement affecté de favoriser l’espèce humaine et de la distinguer du reste des animaux, la nature elle-même eût été plutôt une marâtre qu’une mère, si cette faculté n’eût été qu’une invention destinée à seconder le crime, à opprimer l’innocence, et à faire la guerre à la vérité. N’eût-il pas mieux valu naître muets et privés de toute intelligence, que de convertir ces présents de la Providence en un moyen de destruction mutuelle ? Mais je vais plus loin, et je prétends non-seulement que l’orateur doit être homme de bien, mais qu’on ne peut pas même devenir orateur, si l’on n’est homme de bien. Et en effet, accorderons-nous de l’intelligence à ceux qui, maîtres de choisir entre le chemin de la vertu et celui du vice, se déterminent pour le dernier ? Accorderons-nous de la prudence à ceux qui, faute de prévoir les suites de leurs actions, s’exposent eux-mêmes à tomber dans les mains terribles de la justice humaine, qui rarement laissent échapper le coupable, ou à subir les tourments toujours inévitables d’une mauvaise conscience ? Que si, comme l’enseignent les sages et comme on l’a toujours cru communément, nul n’est méchant sans être en même temps insensé, certainement un insensé ne deviendra jamais orateur. Ajoutez que l’âme ne peut vaquer à la plus sublime des études, si elle n’est affranchie de tout vice : premièrement, parce que le même cœur ne peut comporter l’alliance du bien et du mal, et qu’il n’est pas plus possible à un même esprit d’associer dans sa pensée ce qu’il y a de meilleur et ce qu’il y a de pire, qu’il n’est possible à un même homme d’être à la fois bon et méchant ; secondement, parce que l’âme, appliquera un si grand objet, doit renoncer à tous les autres soins, même aux plus innocents ; car ce n’est qu’autant qu’elle sera libre, tout entière à elle-même, sans distraction, sans préoccupation aucune, qu’elle pourra pleinement contempler son œuvre. Si le soin de nos champs, si nos affaires domestiques, si la chasse et les spectacles nuisent déjà beaucoup à nos études, puisque le temps qu’on donne à une chose est perdu pour une autre, que sera-ce si nous sommes en proie à l’ambition, à la cupidité, à la haine, ces passions tyranniques qui troublent notre sommeil et jusqu’à nos songes ? Car rien n’est plus occupé, ni susceptible de plus de formes, ni travaillé et déchiré de plus d’affections diverses, que l’âme du méchant.
Traduction de Louis Baudet, éditions Firmin Didot, Paris, 1865
Question d’interprétation philosophique Pourquoi Quintilien insiste-t-il ici sur les qualités morales de l’orateur, autant que sur ses qualités techniques ?
Question de réflexion littéraire Comment la littérature peut-elle mettre en garde contre les séductions de l’orateur ?
Avant de commencer…
A. Identifier les difficultés de l’extrait
➤ Le ton et les arguments employés par Quintilien peuvent surprendre, tant ils dénotent avec la définition actuelle de l’éloquence, et plus généralement de l’art de s’exprimer. Il faut bien comprendre qu’ici, le fait de parler, de composer discours et traités, n’est pas vu comme une habileté indépendante de la morale et du sens de la justice de la personne qui s’exprime. L’enjeu sera précisément de rendre compte de ce double enracinement de la rhétorique, qui est à la fois une technique et une disposition d’âme plus générale, et plus proche de ce que nous nommons des principes ou des valeurs morales, qui déterminent nos relations aux autres et notre conception du devoir.
B. Identifier le contexte
➤ L’Institution oratoire de Quintilien est une série de livres qui traitent d’abord du parcours que doit suivre un enfant pour être formé à l’art oratoire, puis qui décrivent les différentes méthodes et techniques qui caractérisent cet art. On lui doit notamment une typologie célèbre, celle des étapes de l’éloquence, qui distingue inventio, dispositio, elocutio, actio et memoria : trouver son sujet, ordonner les matières, trouver une façon appropriée de les dire, mêler le geste et la parole, et enfin mémoriser son discours. Mais le travail de Quintilien ne se limite pas à considérer les qualités formelles ou techniques du discours : un bon discours doit aussi être orienté vers le bien et vers la justice, sans quoi il s’agirait d’une corruption de l’art oratoire.
C. Déjouer les difficultés des intitulés Pour la question d’interprétation philosophique
➤ La difficulté sera de se fondre dans l’état d’esprit et les perspectives d’analyse propres à un penseur de l’Antiquité, qui ne perçoit pas la science, la technique et la morale comme des domaines parfaitement indépendants les uns des autres. Il faut donc être attentif aux présupposés des affirmations de Quintilien et essayer, dans un premier temps, d’en retrouver la vérité propre, même si cela contraste beaucoup avec notre vision de l’art de l’éloquence.
Pour la question de réflexion littéraire
➤ La notion d’orateur méchant peut paraître un peu simpliste. Mais l’adjectif est employé dans le texte de Quintilien ; il nous rappelle que la question de l’éthique est indissociable de celle de la rhétorique. La littérature, par sa fonction d’illustration, met en scène nombre d’orateurs mal intentionnés. Il faudra également distinguer le méchant discours, critiquable dans sa forme, et le discours méchant, critiquable dans son fond. Les choses se compliquent lorsqu’un beau discours, bien écrit, est mis au service d’une cause mauvaise. Quintilien par ailleurs promet de nombreux tourments à l’orateur méchant. Est-ce bien le cas ? Qu’en dit la littérature à travers ses personnages ?
… Ces problèmes soulevés, à vous de prendre la plume !
❚ Question d’interprétation philosophique
Pourquoi Quintilien insiste-t-il ici sur les qualités morales de l’orateur, autant que sur ses qualit...