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Qu’est-ce qu’une addiction ?
D’une manière générale, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) semble préférer le terme de dépendance et la décrit comme un « ensemble de phénomènes comportementaux, cognitifs et physiologiques dans lesquels l’utilisation d’une substance psychoactive spécifique ou d’une catégorie de substances entraîne un désinvestissement progressif des autres activités. La caractéristique essentielle du syndrome de dépendance consiste en un désir (souvent puissant, parfois compulsif) de boire de l’alcool, de fumer du tabac ou de prendre une autre substance psychoactive (y compris un médicament prescrit) ».
Ainsi, toujours selon l’OMS, pour savoir si vous ou une personne de votre entourage est dépendante à une substance, elle doit regrouper un ensemble de signes présentés dans l’encadré 1.
›Comment reconnaître la dépendance (d’après l’OMS)
Pour savoir si vous avez une dépendance, vous devez habituellement présenter au moins trois des manifestations suivantes au cours de la dernière année :
−un désir puissant ou compulsif d’utiliser une substance psychoactive ;
−des difficultés à contrôler l’usage de la substance (au démarrage de la consommation, pour en limiter l’usage ou pour arrêter) ;
−l’existence d’un syndrome de sevrage physiologique quand le sujet diminue ou arrête la consommation de la substance addictive ;
−une tolérance (une accoutumance) aux effets de la substance psychoactive : le sujet a besoin d’une quantité plus importante de la substance pour obtenir l’effet désiré, jusqu’à consommer des doses potentiellement mortelles ;
−un abandon progressif d’autres sources de plaisir et d’intérêts au profit de l’utilisation de la substance psychoactive, et augmentation du temps passé à se procurer la substance, la consommer, ou récupérer de ses effets ;
−la poursuite de la consommation de la substance malgré la survenue de conséquences manifestement néfastes et/ou préjudiciables (maladie provoquée par la consommation de substance comme par exemple un cancer du poumon provoqué par la consommation de tabac, rupture familiale, perte significative d’argent, perte d’emploi, désocialisation…).
La définition de l’OMS reprend en grande partie celle de Goodman en 1990, pour qui « les addictions, qu’elles soient envers une substance psychoactive ou envers un comportement, correspondent à un phénomène incluant plusieurs éléments : l’impossibilité de résister aux pulsions qui poussent le sujet à se comporter de cette façon, la sensation de tension qui survient de façon intense juste avant la réalisation du comportement, le plaisir ou le soulagement qui survient pendant la réalisation du comportement, la sensation de perte de contrôle qui survient pendant son exécution. En outre, ces éléments sont associés à d’autres critères comme la préoccupation permanente au sujet du comportement, l’intensité et la durée des épisodes plus importantes que souhaitées, le fait d’avoir engagé de manière répétée des essais infructueux pour abandonner le comportement, le temps important consacré au comportement ou à sa préparation, la survenue de ces comportements lorsque le sujet doit accomplir certaines obligations pouvant le pousser à sacrifier ses activités sociales du fait du comportement, la poursuite du comportement bien que le sujet sache qu’il cause un problème important d’ordre financier, psychologique ou physique, la tolérance marquée pour le comportement, l’irritabilité en cas d’impossibilité de s’abandonner au comportement. »
Dans notre cas, le terme de dépendance apparaît donc plus pertinent car il permet d’inclure les addictions comportementales, qui ne sont pas liées à la prise de substance psychoactive (comme la dépendance au téléphone portable, à Internet ou aux réseaux sociaux par exemple). Une appellation permet quant à elle de désigner spécifiquement la peur d’être séparé de son portable : la nomophobie.
Pour résumer, nous pourrions reprendre la définition assez consensuelle proposée par Panova et Carbonell (2018), pour qui la dépendance s’articule autour de deux points : d’une part un préjudice (sévère), une détérioration de l’état de santé, et un ensemble de conséquences négatives ; d’autre part des processus psychologiques (envie, obsession, perte de contrôle) et physiques (accoutumance et manque) qui conduisent à un maintien du comportement. L’addiction au smartphone, à Internet ou aux réseaux sociaux n’étant pas officiellement reconnue en tant qu’entité pathologique, on lui préfère dans la littérature scientifique le terme « d’usage problématique ».
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Comment naît la dépendance ?
Il apparaît évident que l’invention et la popularisation du smartphone ont permis un accroissement considérable de l’hyper-connexion. On estime par exemple qu’entre 10 et 20 % des étudiants auraient un usage problématique de leur smartphone, avec des variations selon les régions du monde. Une étude de Aljomaa et ses collaborateurs datant de 2016 avait même trouvé un taux de 48 % d’étudiants dépendants. Le 6 février 2019, France Bleu publiait un article en version électronique affirmant que nous consultions en moyenne notre téléphone portable environ 221 fois par jour, c’est-à-dire plus d’une fois toutes les 10 minutes au cours d’une journée de 15 heures d’éveil.
Même si les usages problématiques d’Internet ont été mis en évidence et étudiés dès la fin du xxe siècle, c’est-à-dire avant l’invention des smartphones (le 1er IPhone a été commercialisé en 2007), ceux-ci offrent la possibilité d’accéder à Internet partout et tout le temps, de manière simple et ludique par rapport aux simples téléphones portables ou même à un ordinateur. Les smartphones sont aujourd’hui devenus de véritables « couteaux-suisses », qui regroupent un nombre important de fonctions, telles que la téléphonie, l’envoi de messages-textes, la prise de photo, les calculs, la consultation des courriels, d’Internet et des réseaux sociaux… Les smartphones que nous utilisons aujourd’hui sont plus puissants que les ordinateurs qui ont permis d’envoyer les premiers hommes sur la lune. Nos téléphones nous sont si familiers que la sonnerie de notre propre téléphone n’active pas dans notre cerveau les mêmes régions qu’un son banal, ou même que la sonnerie d’un autre téléphone. En réalité, elle intéresse des zones jouant normalement un rôle dans la production et la compréhension du langage, dans la mémoire de travail et la sélection des mots (gyrus frontal gauche et temporal gauche). Ces régions cérébrales sont assez comparables à celles qui sont activées lors de la reconnaissance de notre prénom et des stimuli familiers.
Il me semble qu’aucun autre objet de notre quotidien n’est aussi polyvalent, compagnon à la fois de nos vies personnelle et professionnelle ; ceci explique certainement, au moins en partie, pourquoi nous sommes amenés à les consulter si fréquemment.
Et c’est justement cette omniprésence et cette polyvalence du smartphone qui compliquent le consensus sur une véritable addiction : utilisons-nous beaucoup (trop ?) nos téléphones portables parce qu’ils nous rendent service dans de multiples domaines de la vie, ou parce que nous en sommes accros ? En effet, contrairement à de nombreux produits unanimement reconnus comme des drogues (tabac, alcool, héroïne par exemple), le smartphone présente bien des avantages objectifs pour son utilisateur, et ceci explique vraisemblablement pourquoi aujourd’hui certaines personnes sont tellement attachées à leur smartphone qu’elles ressentent de l’anxiété lorsqu’elles en sont séparées.
Pour certains auteurs, l’addiction au smartphone est délicate à établir car il convient de ne pas confondre l’outil et le produit. Selon eux, la dépendance ne serait pas causée par l’appareil en lui-même mais par les produits auxquels il donne accès. Dans ce paradigme, choisir d’incriminer spécifiquement le smartphone reviendrait, par comparaison, à accuser une bouteille ou une seringue d’être responsables de l’alcoolisme ou de la toxicomanie, et à négliger la dangerosité de la substance absorbée. Nous verrons que cette hypothèse n’est pas totalement fausse, mais elle ne...