Le roman
depuis les années 1900
Mauriac dans son essai Le Romancier et ses personnages (1933) s’interroge sur l’écriture romanesque. Il y réaffirme que « le roman est le premier des arts. Il l’est, en effet, par son objet, qui est l’homme ». Mais il reconnaît qu’il échoue dans ce projet : « Dans l’individu, le romancier isole et immobilise une passion, et dans le groupe il isole et immobilise un individu. Et, ce faisant, on peut dire que ce peintre de la vie exprime le contraire de ce qu’est la vie : l’art du romancier est une faillite ».
Cet aveu d’échec est paradoxal puisqu’il est formulé par celui qui recevra le prix Nobel de littérature en 1952 pour « l’intensité artistique avec laquelle ses romans ont pénétré le drame de la vie humaine », prix qu’il acceptera. Sa condamnation concerne le roman du XIXe siècle plus que celui de son époque. De nombreux romanciers modernes maintiennent ‘l’homme’ comme ‘objet’ du roman, mais ils refusent l’idée de fixer une vérité humaine. Mauriac lui-même exprime son incapacité à cerner son personnage Thérèse Desqueyroux, et, dans son roman éponyme, il l’abandonne : « sur ce trottoir où je t’abandonne, j’ai l’espérance que tu n’es pas seule ».
L’essai de Mauriac justifie le renouveau de l’écriture romanesque. Les romanciers du XIXe siècle ont fait du roman une véritable œuvre d’art, toujours reconnue aujourd’hui. Mais il est devenu impossible d’écrire comme Balzac ou comme Zola, parce que les sciences humaines ont révolutionné la connaissance de l’homme. De plus, les soubresauts de l’Histoire entraînent une crise générale des valeurs et des représentations du monde que le roman ne peut que prendre en compte. Les romanciers n’ont pas d’autre choix que d’inventer de nouvelles formes d’écriture.
On n’a sans doute jamais tant écrit de romans que depuis les années 1900. Alors que le roman du XIXe siècle est centré sur la question du réalisme, les romans modernes sont diversifiés, aucune école littéraire romanesque ne s’impose : le Nouveau Roman refuse de se constituer en ‘école’. Toutefois, une tendance se dessine sans se généraliser. De nombreux romanciers quittent la pure fiction pour l’‘autofiction’ selon le néologisme de Doubrovsky. De Proust à Houellebecq en passant par Duras ils créent à partir de leur vécu, sans que leurs romans soient autobiographiques.
88 ❘ Proust, À la recherche du temps perdu, 1908-1922
Marcel Proust (1871-1922) est né dans un milieu aisé et cultivé. D’abord dilettante, il vit de ses rentes et fréquente les salons mondains. Il souffre de problèmes respiratoires, ce qui le conduit à écrire le plus souvent au lit. Son œuvre essentielle, À la recherche du temps perdu, 7 romans, 3 000 pages, 2 500 personnages, paraît entre 1913 et 1927 : Du côté de chez Swann, À l’ombre des jeunes filles en fleur (prix Goncourt), Le Côté de Guermantes, Sodome et Gomorrhe, La Prisonnière, Albertine disparue, Le Temps retrouvé. Les 3 derniers romans sont publiés après sa mort.
■Aux confins des romans autobiographique et réaliste
Une narration à la première personne. La Recherche est rédigée à la première personne, sauf la partie Un amour de Swann. Le narrateur « je » ressemble à son créateur : la fiction romanesque est créée à partir du vécu de l’auteur. L’enfance heureuse, la fréquentation des milieux mondains, les passions amoureuses malheureuses dont une homosexualité douloureuse constituent la matière du roman. Toutefois les deux lieux mythiques Combray et Balbec sont fictifs : le premier représente Illiers, le village des vacances de l’enfance de Proust, le second Cabourg la plage normande qu’il fréquente régulièrement. En outre l’auteur et le narrateur « je » ne se confondent pas puisqu’à la fin de l’œuvre « je » décide de commencer un roman… alors que l’auteur achève le sien.
La peinture d’une société. Proust admire Balzac. Ce dernier compose une Comédie humaine, Proust se limite à une ‘comédie mondaine’. La peinture de la société qu’il brosse est celle qu’il côtoie, la haute bourgeoisie et l’aristocratie françaises du début du XXe siècle. Comme chez Balzac, ces classes sociales sont représentées par des personnages typiques dont certains reviennent d’un roman à l’autre : Albertine ou la ‘jeune fille en fleurs’, la duchesse de Guermantes ou l’orgueil aristocratique, Madame Verdurin ou le snobisme bourgeois prétentieux et imbécile, le baron de Charlus ou l’homme cultivé à l’homosexualité tourmentée et violente, etc. Le romancier, qui refuse le statut de moraliste, s’ingénie à débusquer les dessous de cette comédie mondaine.
■À la recherche de la vérité du monde
Une quête, voire une enquête. Le narrateur n’est pas balzac...