II
Le principat de Tibère
avant la retraite à Capri
Le règne de Tibère est le premier à faire l’objet d’une étude dans les Annales de Tacite. Selon lui, il constitua un tournant funeste pour l’Vrbs. Le fils adoptif d’Auguste commençait à exercer le pouvoir dans des circonstances délicates. À de multiples persiflages venaient s’adjoindre les difficultés propres à la nature du régime qu’il se devait désormais de poursuivre. Tacite (Ann., 1, 7, 2) écrit non sans un brin de nostalgie ou pour sous-entendre qu’il n’assumait pas ses nouvelles fonctions : « Tibère laissait aux consuls toute initiative, comme pour rappeler l’ancienne république. » Il avait une tête bien faite. De plus, sa fréquentation du cénacle de Mécène et des proches d’Auguste l’avait habitué à cerner les personnalités et à ne pas se laisser prendre au piège de l’hypocrisie. Il était par ailleurs très perspicace.
Le début du principat de Tibère
Les consuls nouvellement désignés furent les premiers à prêter serment à Tibère, puis vint le tour du préfet des cohortes prétoriennes, du préfet de l’annone, des sénateurs, des soldats et enfin du peuple.
En concertation avec les pères conscrits, Tibère décida des hommages à rendre à l’empereur disparu. Dans un premier temps, lecture du testament augustéen fut faite. Nos trois principales sources divergent quant à celle-ci. Tacite ne fait pas état du testament, et ne rapporte qu’un débat mené par Tibère sur l’organisation des funérailles. Pour Dion Cassius, l’affranchi Polybe rapporta le contenu du testament, puis Drusus fit lecture de quatre rouleaux : les instructions funéraires, les Res Gestae, le bréviaire et un testament politique. Ce dernier document privé aurait compris une liste d’instructions fournie par Auguste à Tibère, parmi lesquelles une mise en garde vis-à-vis de l’impérialisme, mentionné par Tacite. Enfin, Suétone ne fait mention que de trois rouleaux augustéens (« tria uolumina ») : les instructions funéraires, les Res Gestae et un bréviaire. Le silence de Suétone à propos du quatrième document cité par Dion Cassius est expliqué par l’hypothèse selon laquelle il n’y aurait jamais eu d’écrit contenant ces injonctions finales, Auguste s’étant contenté de les formuler oralement à Tibère avant d’expirer. Pour preuve, en écrivant sa Vie d’Auguste, Suétone consulta moult documents rassemblés dans les archives romaines. Il devait donc y avoir eu une tradition tardive selon laquelle Tibère aurait brûlé l’un des documents légués par Auguste. Par ailleurs, Dion Cassius ne croyait pas que le deuxième prince ait rendu visite au premier avant la mort de ce dernier : il acceptait la tradition douteuse selon laquelle Livie avait empoisonné Auguste et attendu que Tibère fût arrivé à son chevet pour faire connaître publiquement le décès du prince. Il est évident que si Tibère n’avait pas vu Auguste sur son lit de mort, il n’aurait pas pu recevoir d’injonctions de sa part à ce moment-là. Dès lors, le conseil contre l’expansion impériale aurait été être consigné dans un document écrit.
Les récits des trois historiens divergent également quant au rôle des uns et des autres lors de ladite lecture. Chez Tacite, qui ne fait pas mention de Drusus, Tibère mena le débat. Suétone argue que, submergé par l’émotion, il ne put terminer la lecture de son intervention et qu’il dut, dès lors, céder la parole à Drusus. Enfin, Dion Cassius n’attribue aucun rôle particulier au nouveau princeps. Les trois auteurs ont vraisemblablement eu recours à des sources différentes pour leur compte rendu de la lecture du testament d’Auguste. À tout le moins, il y a lieu de croire que ce fut Tibère qui procéda à celle-ci. Il est possible qu’il ait été secondé par Drusus pour la lecture publique des rouleaux renfermant les dernières consignes d’Auguste. Tous deux portaient une toge noire en signe de deuil.
Sans surprise, les principaux bénéficiaires de l’héritage du princeps furent Livie et son fils, qui reçurent respectivement un et deux tiers environ des biens d’Auguste, quoique le peuple romain et l’armée obtinrent également leur part. Dans un second temps, selon Suétone, deux éloges funèbres furent prononcés : la première par Tibère au pied du temple de César ; la seconde par son fils Drusus au sommet des Rostres républicains. Pour Dion Cassius, Tibère conclut la harangue de son frère. Cette seconde version est sujette à caution, car le contenu qu’en donne le Bithynien est anachronique. Dans son oraison funèbre, Tibère gardait le vif souvenir d’une enfance troublée par les conflits intestins. De plus, il présentait Auguste sous les traits d’Hercule qui avait dompté les peuples et sauvé l’Empire romain en éloignant toute forme de discorde. Il établissait ainsi des liens prégnants entre l’empereur et un héros divinisé fils de Jupiter.
La dépouille d’Auguste, placée dans un cercueil doré recouvert d’ivoire et de draperies de pourpre et d’or, fut ensuite conduite jusqu’au Champ de Mars. Trois de ses portraits furent exposés à la vue des citoyens. Comme l’usage le voulait, suivirent les icônes de ses ancêtres (exception faite de César, dont il avait voulu se distancier dès les premières années de son principat) et d’autres Romains célèbres, notamment Pompée, afin d’apparaître une dernière fois comme le restaurateur de la libera res publica. Membres des collèges religieux et soldats défilèrent devant le bûcher, avant que les légionnaires préalablement choisis par les sénateurs ne l’enflammassent. Un aigle chargé d’emmener symboliquement l’âme du mort vers les cieux prit son envol ; un ancien préteur, Numerius Atticus, prétendit avoir vu l’esprit d’Auguste s’élever au firmament. Les chevaliers les plus notables rassemblèrent ses ossements, et les firent reposer dans le caveau érigé de son vivant entre le Tibre et la voie Flaminienne.
Les funérailles d’Auguste furent suivies par la consecratio, c’est-à-dire sa reconnaissance comme divinité par le Sénat. Dès le règne de Vespasien, cette pratique fut automatique pour tout prince mourant sans avoir été renversé ni condamné par la mémoire collective. En 14, l’Vrbs reconnaissait la divinité de trois Quirites : Énée, le fondateur de Lavinium, Romulus, premier roi légendaire de Rome, et César, devenu Diuus Julius, après qu’une comète fut assimilée à son esprit peu de temps après les Ides de Mars. Auguste, fils de ce dernier, devint donc le deuxième Romain non mythique à être divinisé. La consecratio, suivie par la divinisation de facto (apothéose), suppose qu’un temple soit édifié en l’honneur du Diuus Augustus et que des prêtres lui rendent un culte. Tacite ne consacre que quelques lignes à cette formalité, tandis que Dion Cassius en fait un compte rendu détaillé. Ce faisant, au terme d’une procédure qu’il mena méticuleusement à son terme, Tibère était désormais fils de dieu.
La reconnaissance par Auguste de l’autorité sénatoriale faisait figure de modèle à suivre aux yeux de son héritier. Pourtant, Tacite raconte que le premier acte du nouveau princeps fut l’organisation du meurtre d’Agrippa Postumus, et que Tibère n’en souffla mot au Sénat, laissant courir l’idée selon laquelle le défunt empereur avait ordonné au tribun en charge de sa surveillance de l’occire dès que lui-même aurait expiré. Il est vrai qu’Auguste s’était affligé de l’attitude de son petit-fils, jusqu’à exiger son exil par l’assemblée. Cependant, pour l’auteur des Annales, les vrais coupables de cet assassinat étaient Tibère et Livie, méfiants à l’égard de tout Romain susceptible de réclamer l’héritage augustéen. C’est la peur d’Agrippa, écrit Tacite, qui décida Tibère à l’éliminer. Tant qu’Agrippa était en vie, il était susceptible de constituer un point de ralliement pour les ennemis de Tibère. Cependant, l’annaliste est plus préoccupé par son odium (« haine ») pour l’action politique. Quoi qu’il en soit, quand le tribun chargé de cette funeste mission vint signaler au princeps qu’il l’avait accomplie, il feignit de ne pas savoir de quoi il parlait, et demanda d’en informer le Sénat.
Dion Cassius, quant à lui, prétend que Tibère, après la disparition d’Auguste, se rendit à Nole pour y rencontrer le futur assassin d’Agrippa. Ensuite, il aurait démenti avoir commandité cette exécution, et aurait réclamé que l’on arrêtât le criminel. Les accusés ripostèrent, en soutenant soit qu’Auguste avait jadis commandité cette exécution, soit que le gardien d’Agrippa l’avait tué pour servir un complot. Livie était aussi soupçonnée du meurtre, mais ce ne fut pas le cas de son fils. Suétone, de son côté, émet l’hypothèse selon laquelle le geôlier reçut une missive, sans toutefois réussir à déterminer si elle avait bien été écrite de la main de l’empereur, ou si Livie l’avait fait parvenir en son nom.
Plusieurs historiens modernes affirment que l’ordre venait bel et bien du grand-père d’Agrippa : ayant fait de Tibère son successeur, il aurait craint les manigances d’opposants trop heureux de pouvoir l...