II
S’ENGAGER POUR LA CAUSE
NUL HOMME N’EST UNE ÎLE
En novembre 1933, Ernest Hemingway et sa seconde épouse embarquent à Marseille pour un voyage en mer de dix-sept jours jusqu’au port kényan de Mombasa, via le canal de Suez. Grâce à l’aide financière de la famille Pfeiffer, le couple a réservé un luxueux safari de près de trois mois dans la région du lac Manyara.
Qu’allait faire l’admirateur des fiers toreros ibériques en Afrique orientale britannique sinon tuer du gibier « pour le sport », comme ces Anglais évoqués avec une pointe de mépris dans Mort dans l’après-midi ? Son guide n’était d’ailleurs autre que Philip Percival, légendaire « chasseur blanc » de la vallée du Grand Rift, qui comptait parmi ses clients la fine fleur de la gentry britannique ‒ mais aussi l’ancien Président américain Teddy Roosevelt, dont le récit du safari de 1909 avait fasciné le jeune Ernest. Au reste, on ne compte plus les photographies typiquement « coloniales » du trentenaire moustachu tout sourire devant un lion, un buffle ou un rhinocéros fraîchement abattus.
De la découverte du continent noir, naîtra Les Vertes Collines d’Afrique (1933), un livre qu’Hemingway a voulu « absolument sincère », écrit « pour voir si l’aspect d’un pays et un exemple de l’activité d’un mois pouvaient, s’ils sont présentés sincèrement, rivaliser avec une œuvre d’imagination ». Comme dans Mort dans l’après-midi, qui n’était pas un roman non plus, l’auteur n’y succombe jamais au lyrisme ou au pittoresque, il ne se départit pas de ce mode de narration sec et saccadé qu’il a mis au point, qui, comme l’a écrit Sartre, « fait sortir chaque phrase du néant par une sorte de spasme respiratoire ».
Le plus clair du récit s’articule autour d’un défi de chasse lancé par Hemingway à un Autrichien de passage, consistant à savoir qui abattra le premier koudou. La traque de cette insaisissable antilope devient vite obsessionnelle et révèle quelques côtés sombres de la personnalité de l’écrivain comme l’égotisme, la jalousie ou les accès de violence, que seul le whisky vient apaiser.
Une édition contemporaine des Vertes Collines d’Afrique, augmentée du Safari Journal tenu par Pauline Pfeiffer, conforte le lecteur dans l’impression que le plaisir de chasseur d’Hemingway est gâché par le fait que les trophées de son rival semblent toujours surpasser les siens. Comme si, à nouveau, sa virilité était en jeu… Des scènes « risiblement adolescentes », selon l’expression du professeur de littérature américaine Boris Vejdovsky, qui ne sont pas sans rappeler les passages de Paris est une fête où Hemingway rapporte que Scott Fitzgerald, « incertain d’avoir un équipement masculin suffisant, fait avec lui le tour des musées pour s’assurer que ses mensurations correspondent bien à la norme ».
Hemingway déplore le sentiment de jalousie et d’amertume qui est venu ternir ce qui devait être un pur moment de plaisir au milieu de la savane africaine, mais il l’assume, comparant même la nature compétitive de la chasse à celle de la création littéraire.
Au moins, le névrosé est-il encore conscient de son état et capable d’un minimum de recul, voire d’ironie dans ses bons jours. Ainsi, au début du livre, dans la présentation des protagonistes, en regard de « M. H emingway », on peut lire : « Un vantard ». Allusion, à n’en pas douter, à l’Autobiographie d’Alice Toklas. Lors d’une causerie littéraire au coin du feu de camp avec son compagnon de chasse ‒ où, pour le coup, le romancier peut briller sans partage ‒ Hemingway ajustera sans les nommer Sherwood Anderson et Gertrude Stein, affirmant qu’à un certain âge « les hommes écrivains deviennent autant de Sénateurs Bérenger [pour qui fut inventée l’expression “Père la Pudeur”] et les femmes écrivains deviennent des Jeanne d’Arc sans les batailles » : « ils deviennent des meneurs » et « s’ils n’ont pas de disciples, ils les inventent ».
Lors de cette même conversation, l’auteur du Soleil se lève aussi soutient qu’il n’y a pas de grands écrivains américains contemporains car dès qu’ils connaissent un succès, soit ils augmentent leur train de vie et se condamnent à publier n’importe quoi pour l’entretenir, soit ils se mettent sous la coupe des critiques et perdent confiance lorsque les recensions deviennent moins bonnes. Pour sa part, Hemingway feint d’être sorti du marigot. Un homme heureux ? Sauf lorsqu’il pense « aux autres gens », répond-il. Il reconnaît qu’il lui arrive de le faire mais précise qu’il ne fait « rien pour eux ». Enfin, « peut-être un peu », rectifie-t-il…
À trente-cinq ans, Hemingway éprouve moins le besoin de prouver sa valeur que sa force de caractère, son indépendance. « Je ne me souciais pas particulièrement de ce qui allait arriver », écrit-il en se remémorant la fin de sa période parisienne. « Je ne prenais plus ma vie au sérieux, la vie de n’importe qui d’autre, oui, mais pas la mienne. Ils désiraient tous quelque chose que je ne désirais pas et que j’obtiendrais sans le désirer, si je travaillais. »
Malgré ce détachement apparent et le dédain conçu pour ces confrères qui guettent la critique le cœur battant, on le sent pourtant lui aussi toujours sous la dépendance des autres, de leur regard et de leur jugement. Se faire traiter de fanfaron à la face du monde par Gertrude Stein ou simplement arriver second à un concours de chasse oiseux au milieu de nulle part lui est insupportable. L’hyper-susceptibilité reflète souvent une insécurité psychologique, un manque de confiance ou d’estime de soi, singulièrement chez les personnalités narcissiques qui s’identifient à leur image. Innée ou acquise ‒ on ne reviendra pas sur l’incident de Fossalta di Piave ‒ cette idiosyncrasie provoquera systématiquement chez Hemingway des réactions à la hauteur de l’atteinte ressentie à son identité. Un comportement mal perçu car mal compris, chez la plupart des mémorialistes.
Dans son étude consacrée à l’héroïsme dans l’œuvre d’Hemingway, Leo Gurko, ci-devant professeur de littérature anglaise à New York, déplore ainsi que, dans Les Vertes Collines d’Afrique, l’écrivain s’appesantisse si longuement sur la traque d’un koudou qu’il a blessé suite à un tir raté. La bête fuit le chasseur et, au crépuscule, ce dernier doit regagner le campement sans avoir pu abréger ses souffrances. Hemingway parvient à rendre sa frustration et son malheur très vifs, mais « sans réussir à nous les faire pleinement partager, à nous convaincre que l’occasion en vaut la peine », proclame Gurko. « Son émotion est trop grande pour l’expérience qui la suscite et semble plus appropriée au contexte humain qu’à celui d’un animal. »
Cette attitude est pourtant consubstantielle à toute sa « philosophie de la vie ». Comme il l’a expliqué dans Mort dans l’après-midi, « lorsqu’un homme est encore en rébellion contre la mort, il a du plaisir à assumer lui-même un des attributs divins, celui de la donner ». Mais encore faut-il y mettre les formes ! L’homme-dieu foudroie ou se fourvoie. De même qu’un matador digne de ce nom ne fait pas souffrir gratuitement le taureau ‒ pour ne pas être « lynché par les spectateurs indignés » ‒, un chasseur en quête d’absolu se doit d’abattre d’un coup, d’un seul, l’animal expiatoire sur lequel il a jeté son dévolu, ou à défaut, de réparer sa faute sans délai ni repos.
Nonobstant sa réputation sanguinaire, Ernest Hemingway a par ailleurs toujours témoigné d’un respect quasi religieux pour la vie sauvage. Si certains passages des Vertes Collines d’Afrique peuvent choquer des lecteurs contemporains alors que tant d’espèces sont en voie de disparition ‒ lors de son second safari, dans la même région, vingt ans plus tard, Hemingway jurera que l’époque où il chassait les animaux pour leur trophée était « révolue depuis longtemps » ‒ l’ouvrage n’en est pas moins une ode à l’Afrique et à la beauté d’une nature déjà menacée à l’époque par les incursions de l’homme.
« Un continent vieillit vite quand nous y arrivons. Les indigènes vivent en harmonie avec lui », écrit-il en 1935, sur un ton étonnamment actuel. « Un pays a été fait pour être tel que nous l’avons trouvé. Nous sommes les envahisseurs et, après notre mort, nous pourrons l’avoir ruiné, mais il sera toujours là et nous ne savons pas quels seront les prochains changements. Je suppose qu’ils finiront tous comme la Mongolie ». C’est en partie pour cette raison qu’Hemingway avait décidé de se détourner de son pays. « Nos ancêtres sont allés en Amérique parce que c’était l’endroit où aller alors. Ç’avait été un bon pays et nous en avions fait un foutu gâchis et j’irais maintenant ailleurs comme nous avions toujours eu le droit d’aller ailleurs et comme nous l’avions toujours fait. »
En 1936, Hemingway situera l’action de deux de ses meilleures nouvelles dans ces immensités africaines qu’il aimait tant.
Dans la première, L’Heure triomphale de Francis Macomber, un couple désuni d’Américains participe à un safari sou...