
- 86 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
Ă propos de ce livre
Femme de lettres suisse, reporter humaniste, photographe, Annemarie Schwarzenbach (1908-1942) appartient Ă une riche famille industrielle. Amie des enfants de Thomas Mann, qu'elle soutenait dans leur lutte contre le nazisme, puis de la romanciĂšre amĂ©ricaine Carson McCullers, qui lui dĂ©die Reflets dans un Ćil d'or, elle a parcouru le monde Ă la recherche d'elle-mĂȘme, ce dont rendent compte ses Ćuvres, notamment Refuge des cimes et La mort en Perse. Elle avait une aptitude personnelle Ă la souffrance qui a fourni un contrepoint aux douleurs universelles d'une Ă©poque marquĂ©e par la Grande DĂ©pression, le fanatisme et le totalitarisme â forces destructrices qui agissent toujours aujourd'hui et contre lesquelles elle nous met en garde dans ses Ă©crits.
Cet essai est une invitation Ă dĂ©couvrir l'actualitĂ© de ses propos et Ă mesurer combien sa vie et son Ćuvre prennent tout leur sens en lien avec celles de ses plus inspirants contemporains. C'est tout Ă la fois
une arti ste et un Ă©tat du monde que Jacques Beaudry dĂ©voile ici dans un face Ă face oĂč le tutoiement ramĂšne Annemarie Schwarzenbach parmi les vivants.
Informations
Sujet
Littérature1.
Voir clair
Que cherchais-tu Ă voir, Annemarie Schwarzenbach? Quelle Ă©tait ta façon de regarder? ConsidĂ©rons tes photographies. Ă quelle sorte dâattention nous invitent-elles donc? Les images que tu as prises nous disent quâĂ lâhumain se joignent, sur cette terre, lâinhumain et le surhumain. Pour dĂ©couvrir cette vĂ©ritĂ©, tu as procĂ©dĂ© comme Cendrars, pour qui la chose Ă faire quand on sâintĂ©resse Ă la vie est de sâen rapprocher: «Voir. Voir de prĂšs. Se pencher sur. Toucher du doigt.»
La dizaine dâannĂ©es qui vont de la Grande DĂ©pression Ă la seconde guerre mondiale ont interÂpellĂ© en toi, Annemarie, quelque chose de profond: ta propre dĂ©solation. Tu tâes mise Ă la recherche de ce qui devait ĂȘtre fait pour Ă©viter le dĂ©sastre complet. Tu espĂ©rais trouver la solution en tâexposant Ă des mondes Ă©trangers qui allaient sans doute tâaider Ă voir les choses avec du recul, «telles quâelles sont, sans tromperie ni imposture, sans erreur ni confusion».
En photoreportage pour Life, un illustrĂ© qui prenait son essor en AmĂ©rique au moment oĂč le ministĂšre de la Propagande mettait Ă mal en Allemagne lâesprit dĂ©mocratique du photojournalisme moderne créé pourtant par des Allemands, GisĂšle Freund documentait, au cĆur des annĂ©es 1930, la misĂšre des dĂ©munis dans les villes sombres et appauvries du nord de lâAngleterre. Tes propres photographies venaient quant Ă elles mesurer, dans les mĂȘmes annĂ©es, les consĂ©quences de la dĂ©pression aux Ătats-Unis, comme lâavait fait dĂ©jĂ le brillant travail de Dorothea Lange, cette photographe amĂ©ricaine dâorigine allemande que sa nature rebelle faisait rĂȘver de dĂ©part pour lâOrient, mais qui dâabord sortit simplement dans la rue Ă la dĂ©couverte dâindividus frappĂ©s par la crise et souvent vaincus.
Lâampleur planĂ©taire des dĂ©gĂąts provoquĂ©s par le krach de Wall Street (dont une des consĂ©quences sera de faire plonger lâAllemagne dans une misĂšre qui favorisera lâarrivĂ©e au pouvoir de Hitler) laissait croire que les grosses affaires Ă©taient un succĂ©danĂ© de la guerre et que la dictature de lâargent sĂ©vissait partout sur terre. Tu as trouvĂ©, Annemarie, dans la pĂ©riphĂ©rie massacrĂ©e dâune New York surhumaine, des citoyens Ă qui la constitution amĂ©ricaine accordait en thĂ©orie le droit à «la vie, la libertĂ© et lâaspiration au bonheur», pourtant forcĂ©s de vivre, de respirer et de travailler dans des conditions inhumaines. Quelle rĂ©alitĂ© recouvrait le nom des villes noircies de fumĂ©es dâusine? La laideur â dĂ©sespĂ©rante.
En tâĂ©loignant de New York, tu as continuĂ© Ă consigner et Ă documenter les conditions humiliantes et les situations dĂ©gradantes provoquĂ©es par la crise. Partout la laideur tĂ©moignait dâun terrible appauvrissement non seulement des conditions matĂ©rielles, mais aussi de lâesprit quâune exploitation Ă©hontĂ©e a abruti. Tapi dans son coin et tout Ă fait dĂ©sĆuvrĂ©, on ne tarde pas Ă perdre toute fiertĂ©, au point de se rĂ©signer Ă voir son destin rĂ©duit Ă une vie de chien. Ce que ton ami Klaus Mann avait tout de suite vu dans le totalitarisme, tu le retrouvais sous le capitalisme, qui tâapparaissait comme une force porteuse, elle aussi, dâun terrifiant pouvoir dâenlaidissement. Tes photoreportages sur lâAmĂ©rique en crise visaient Ă faire comprendre que, devant le bourbier de la dĂ©pression, il Ă©tait de la responsabilitĂ© de chacun de tout tenter, dans la mesure de ses capacitĂ©s, pour que lâĂąme retrouve sa dignitĂ© et lâhumanitĂ©, la beautĂ©.
Tu as toujours cherchĂ© Ă voir, Annemarie, ailleurs comme ici, ce qui constitue une menace pour la vie; tes reportages amĂ©ricains sur les dĂ©munis attestent la rĂ©alitĂ© du rabaissement de celle-ci par la faim qui vous dĂ©molit, tel que lâentendait lâauteur du DĂ©clin de lâOccident. Pour Oswald Spengler, la faim, au sens le plus large, impliquait lâimpossibilitĂ© dâamener ses forces Ă se dĂ©velopper, lâĂ©troitesse de lâespace oĂč lâon sâentasse et lâobscuritĂ© dont on est prisonnier: «La faim Ă©veille cette sorte dâangoisse haĂŻssable, vulgaire, entiĂšrement amĂ©taphysique, sous laquelle se brise de façon soudaine le monde formel supĂ©rieur dâune culture et commence la pure lutte pour lâexistence de la bĂȘte humaine.» Tu avais constatĂ©, Annemarie, quâĂ lâautre bout du monde, la faim avait la mĂȘme consĂ©quence: les fumeurs dâopium croisĂ©s en Perse tâont semblĂ© ĂȘtre en gĂ©nĂ©ral des affamĂ©s engourdis par la fumĂ©e, qui restaient sur leur tapis comme des bĂȘtes que fait grogner la prĂ©sence dâĂ©trangers.
En posant le pied sur le sol amĂ©ricain, tu as compris aussitĂŽt quâil nâexistait manifestement pas ici dâintĂ©rĂȘts autres que commerciaux. Contemporain de la Psychanalyse de lâAmĂ©rique de Hermann de Keyserling (pour qui un dĂ©veloppement extrĂȘme et quasi exclusif des facultĂ©s assurant la rĂ©ussite dans le domaine technique allait pousser les Ătats-Unis vers la barbarie) et Ă©clairĂ© par ta lecture dâun roman de Sinclair Lewis, Impossible ici (oĂč Ă©taient dĂ©noncĂ©es les causes organisationnelles et les dispositions mentales qui exposaient au danger fasciste mĂȘme les Ătats-Unis), ton propre regard sur lâAmĂ©rique des annĂ©es 1930 tâa laissĂ© pressentir quâune civilisation dont lâhistoire est celle dâune gigantesque exploitation, et oĂč la notion de libertĂ© peut Ă tout moment se dĂ©grader en droit du mieux armĂ© ou du plus fortunĂ©, se trouvait apparemment condamnĂ©e Ă dĂ©gĂ©nĂ©rer. En Europe aussi, on sentait lâinanitĂ© dâune libertĂ© qui nâexiste que sur papier, spĂ©cialement quand on Ă©tait victime de la police du Reich qui ne sâembarrassait pas de constitution, mais ne connaissait que le rĂšglement pour lâapplication duquel elle avait une matraque en sa possession.
La socialiste Rosa Luxemburg considĂ©rait quâil Ă©tait suicidaire dâattendre un effondrement automatique du capitalisme, car il ne pourrait se produire, sâil se produit un jour, «quâune fois toute la surface de la terre conquise et dĂ©vorĂ©e». Il y avait, sous la domination de la puissance financiĂšre des Ford et des Krupp, dans le chaos amĂ©ricain comme dans lâĂ©tau hitlĂ©rien, quelque chose qui affaiblissait le cĆur humain jusquâĂ lâabjection, quand ce nâĂ©tait pas jusquâau suicide. Câest avec lâespoir de contrer cet anĂ©antissement que Dos Passos, en route pour lâOrient, rĂȘvait quâun vent dâAsie dĂ©barrasse les citĂ©s dâOccident de la «tyrannie des Choses» qui Ă©taient, Ă ses yeux, les dieux qui finiraient par broyer lâhumanitĂ© le jour oĂč lâĂ©vangile selon Ford aura partout triomphĂ©. Cette victoire totale, confirmĂ©e par Dos Passos dans son roman La grosse galette, oĂč Ford est bien le «maĂźtre de tout», Aldous Huxley lâavait pour sa part anticipĂ©e en dĂ©signant lâĂ©poque du totalitarisme supranational dĂ©crite dans Le meilleur des mondes comme «lâĂšre de Notre Ford», temps bĂ©ni de la surconsommation, dont le complĂ©ment est le temps de la totale destruction que toi, Annemarie, et tes amis antifascistes auriez sans doute trouvĂ© pertinent de baptiser «lâĂąge des Krupp», ces magnats allemands de lâindustrie de guerre qui soutinrent fermement Hitler dans sa folie totalitaire.
Aucune lĂ©gislation ne barre la route Ă la conquĂȘte de fortunes sans bornes par les puissances Ă©conomiques privĂ©es, parce que ce sont elles qui lĂ©gifĂšrent en vĂ©ritĂ© et elles se servent, pour ce faire, de lâinstrument quâelles se sont créé: une dĂ©mocratie oĂč le pouvoir est en fait Ă celui qui paie. Fille dâun industriel fortunĂ© et tĂ©moin rĂ©voltĂ© de la montĂ©e du nazisme, tu Ă©tais bien placĂ©e pour comprendre, Annemarie, que la voluptĂ© de lâaccroissement illimitĂ© se rapÂporte aussi bien Ă lâargent quâaux hommes, quâelle est une caractĂ©ristique commune aux spĂ©culations du millionnaire et aux discours des politiciens tel Hitler qui, dans toutes ses menaces, ses dĂ©fis, ses exigences, employait toujours, pour sâenorgueillir des chiffres croissants de la population de son Reich, le mot «million». Entre les mains de qui sommes-nous? voilĂ la question.
2.
La destruction
Tu avais pu lire, Annemarie, sous la plume de Spengler, quâune civilisation qui nâa plus de direction vivante, mais rien quâune extension sans limite, ne reprĂ©sente plus un devenir, mais une chose devenue qui relĂšve de la «symbolique de la mort». Keyserling, de son cĂŽtĂ©, avait affirmĂ© quâune vie surrationalisĂ©e, surmĂ©canisĂ©e et surstandardisĂ©e exige une quantitĂ© compensatoire de sang versĂ©; en Europe, avait-il rappelĂ©, câest une Ăšre de progrĂšs continu qui avait produit la premiĂšre guerre mondiale, un Ă©vĂ©nement incroyablement irrationnel et barbare, du jamais vu.
Pour lâauteur du DĂ©clin de lâOccident, la «ville mondiale», telles New York ou Berlin, apparaissait au terme de lâĂ©volution de chaque grande culture pour sâemparer entiĂšrement de lâĂȘtre humain, en faire «sa propriĂ©tĂ©, sa crĂ©ature, son instrument». Tu as appelĂ© ça la tyrannie de la grande ville, une «tyrannie compacte», disais-tu, cruelle et absolue, qui vous oblige Ă vous plier mĂ©caniquement au piĂšge des lois, des rĂšgles, des habitudes et des conventions de son pouvoir anonyme, et vous fait voir le temps passĂ© Ă vivre en troupeau et Ă subir, rĂ©signĂ©s, les problĂšmes de lâheure et ses nĂ©cessitĂ©s, comme une «interminable captivité». Dans Metropolis, quâil rĂ©alisa en 1927, le cinĂ©aste Fritz Lang fit dâailleurs de la citĂ© hĂ©rissĂ©e de tours et de cheminĂ©es le symbole de lâaliĂ©nation concentrationnaire qui vous dĂ©pouille de votre humanitĂ©.
Aux yeux de lâEurope de lâĂ©poque, câĂ©tait Berlin qui symbolisait la ville des temps modernes. La capitale, avec «ses machines, ses usines, ses tours anonymes et ses flots de trains et dâautos, faisait figure de monstre mangeur dâhommes». Son grouillement cosmopolite, son ballet inimaginable de chĂŽmeurs et de spĂ©culateurs, ses avant-garde dĂ©stabilisantes, sa fĂ©brilitĂ© laborieuse et sa criante lubricitĂ© faisaient du Berlin des annĂ©es 1920 quelque chose de nĂ©vrosĂ©; pas Ă©tonnant que deux semaines aprĂšs ton arrivĂ©e dans cette ville, tu aies piquĂ©, pour la premiĂšre fois de ta vie, une crise de nerfs et failli, Annemarie, dâun mauvais coup de volant, te tuer bĂȘtement.
Cette hystĂ©rie citadine, au cĆur dâune Allemagne encore sonnĂ©e par la perte de la Grande Guerre et dĂ©sormais hantĂ©e par une horde de mutilĂ©s, avait Ă©tĂ© prĂ©cĂ©dĂ©e par une crise sociale et politique aux allures de bataille de rues meurtriĂšre, sorte de substitut de la guerre perdue devenu un Ă©lĂ©ment ordinaire de la vie dans la capitale oĂč des Allemands sâen prenaient Ă ce moment Ă des Allemands, et dont un Ă©pisode marquant fut la rĂ©pression Ă Berlin de lâagitation des socialistes antimilitaristes, une rĂ©action sanglante, ordonnĂ©e par un poli...
Table des matiĂšres
- Couverutre
- MĂȘme Auteur
- DépÎt Légal
- Dédicace
- Introduction
- 1. Voir clair
- 2. La destruction
- 3. La fuite
- 4. Le fantĂŽme du monde
- 5. Lâanonymat
- 6. Lâange
- 7. Le mal du pays
- 8. La magie
- 9. Lâespoir sans nom
- 10. La roue
- Conclusion
- Sources
- Index des personnes et des personnages
Approuvé par les 375,005 étudiants
AccĂšs Ă plus de 1,5Â million de titres pour un prix mensuel raisonnable.
Ătudiez plus efficacement en utilisant nos outils d'Ă©tude.
Foire aux questions
Oui, vous pouvez résilier à tout moment à partir de l'onglet Abonnement dans les paramÚtres de votre compte sur le site Web de Perlego. Votre abonnement restera actif jusqu'à la fin de votre période de facturation actuelle. Découvrir comment résilier votre abonnement
Non, les livres ne peuvent pas ĂȘtre tĂ©lĂ©chargĂ©s sous forme de fichiers externes, tels que des PDF, pour ĂȘtre utilisĂ©s en dehors de Perlego. Cependant, vous pouvez tĂ©lĂ©charger des livres dans l'application Perlego pour les lire hors ligne sur votre tĂ©lĂ©phone portable ou votre tablette. Apprendre Ă tĂ©lĂ©charger des livres hors ligne
Perlego propose deux formules : Essential et Complete
- Essential est idéal pour les apprenants et les professionnels qui aiment explorer une grande variété de sujets. Accédez à la Essential Library avec plus de 800 000 titres de confiance et best-sellers dans les domaines du business, du développement personnel et des sciences humaines. Inclut un temps de lecture illimité et la voix Standard Read Aloud.
- Complete : Parfait pour les apprenants avancés et les chercheurs ayant besoin d'un accÚs total et sans restriction. Débloquez plus de 1,5 million de livres dans des centaines de sujets, y compris des titres académiques et spécialisés. Le forfait Complete inclut aussi des fonctionnalités avancées telles que Premium Read Aloud et Research Assistant.
Nous sommes un service déabonnement à des manuels scolaires en ligne, qui vous permet d'accéder à une bibliothÚque en ligne entiÚre pour moins que le prix d'un seul livre par mois. Avec plus de 1,5 million de livres sur plus de 990 thÚmes, nous avons ce qu'il vous faut ! Découvrir notre mission
Recherchez le symbole Ăcouter sur votre prochain livre pour voir si vous pouvez l'Ă©couter. L'outil Ăcouter lit le texte Ă haute voix pour vous, en surlignant le passage qui est en cours de lecture. Vous pouvez le mettre sur pause, l'accĂ©lĂ©rer ou le ralentir. En savoir plus sur la fonctionnalitĂ© Ăcouter
Oui ! Vous pouvez utiliser l'application Perlego sur les appareils iOS et Android pour lire Ă tout moment, n'importe oĂč, mĂȘme hors ligne. Parfait pour les trajets quotidiens ou lorsque vous ĂȘtes en dĂ©placement.
Veuillez noter que nous ne pouvons pas prendre en charge les appareils fonctionnant sur iOS 13 et Android 7 ou versions antérieures. En savoir plus sur l'utilisation de l'application
Veuillez noter que nous ne pouvons pas prendre en charge les appareils fonctionnant sur iOS 13 et Android 7 ou versions antérieures. En savoir plus sur l'utilisation de l'application
Oui, vous pouvez accéder à Annemarie Schwarzenbach de Jacques Beaudry aux formats PDF et/ou ePub, ainsi qu'à d'autres livres populaires dans Littérature et Collections littéraires. Nous avons plus de 1,5 million de livres disponibles dans notre catalogue pour vous.