Cette vie en nous
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Cette vie en nous

  1. 132 pages
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Cette vie en nous

À propos de ce livre

«Nous sommes des ĂȘtres fragiles et la rĂ©alitĂ© sociale dans laquelle nous nous trouvons en tient fort peu compte, nous proposant au contraire un idĂ©al de performance ou d'excellence. Une part de ce qu'il y a en nous d'humain est oubliĂ©e, comme si nous avions honte de notre humanitĂ© et des imperfections qui lui sont inhĂ©rentes, et que nous nous rĂȘvions surhumains, dieu ou machine. Il en a d'ailleurs toujours Ă©tĂ© ainsi sur le plan collectif. L'idĂ©al de saintetĂ© puis celui de sagesse ont prĂ©cĂ©dĂ© l'idĂ©al d'excellence, l'idĂ©al d'aujourd'hui. Toujours l'humanitĂ© de l'humain est dĂ©niĂ©e, telle une tare. Ces idĂ©aux dĂ©truisent l'ĂȘtre humain, loin de l'aider Ă  se dĂ©velopper et Ă  rĂ©aliser la puissance de son ĂȘtre vivant. En fait, il s'agit d'abord et avant tout de voir la rĂ©alitĂ© telle qu'elle est. C'est grĂące Ă  la vision qu'une solution allant dans le sens de la puissance de vivre peut concrĂštement se trouver ou s'inventer au sein de la rĂ©alitĂ© telle qu'elle est. L'important est que la vision, mĂȘme au sein de la rĂ©pression, que celle-ci soit brutale ou douce, absurde ou argumentĂ©e, demeure intacte, que, mieux encore, elle soit rendue plus vive, plus aiguisĂ©e par le dĂ©fi ou l'Ă©preuve. La vision de la rĂ©alitĂ© est plus puissante que toute injonction Ă©manant de l'idĂ©al.» P. B.

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Informations

Année
2013
ISBN de l'eBook
9782895783718

III

LA MACHINE EST ENTRÉE PROFONDÉMENT DANS NOTRE VIE PROFESSIONNELLE ET PRIVÉE, ET SANS DOUTE VA-T-ELLE Y ENTRER PLUS PROFONDÉMENT ENCORE DANS LE FUTUR. Une part de notre fonctionnement correspond Ă  celui de la machine, d’oĂč notre facilitĂ© Ă  la crĂ©er et Ă  faire corps avec elle. Toutefois, une fascination malsaine nous abrutit au lieu de nous stimuler. Nous avons trop souvent Ă  l’endroit de la machine un comportement obsessionnel. Celle-ci devrait nous libĂ©rer, non nous assujettir. Cependant ce qui libĂšre d’un cĂŽtĂ© asservit souvent de l’autre. Aujourd’hui par exemple, plusieurs enfants, adolescents et adultes sont devenus esclaves de leur portable et de leur cellulaire. Il n’est pas question ici de porter sur eux un jugement moral. Ce n’est pas une affaire de morale, mais de stratĂ©gie. Comment rĂ©pondre aux nouveaux dĂ©fis que nous lance la technologie ? Nous devons Ă©voluer avec elle, sans devenir son esclave, en la subordonnant au contraire Ă  nos besoins et Ă  nos dĂ©sirs. Certes de nouveaux besoins et de nouveaux dĂ©sirs sont créés, car nous ne savons pas qui nous sommes ni de quoi nous sommes capables. Il nous faut l’apprendre ou l’expĂ©rimenter et la technologie contribue Ă  cet apprentissage ou Ă  cette expĂ©rimentation. Le crĂ©ateur crĂ©e par-delĂ  lui-mĂȘme, pour se dĂ©passer, par besoin et par dĂ©sir. Il aime ĂȘtre surpris, dĂ©couvrir quelque chose de nouveau. La technologie appartient au mouvement de la crĂ©ation et y contribue Ă  sa façon, notamment, de remarquable et inventive façon, dans le domaine des arts. Elle n’a pas en effet qu’une fonction utilitaire, mais esthĂ©tique et artistique. Elle aide Ă  crĂ©er pour le plaisir de crĂ©er, parce que la crĂ©ation est essentielle Ă  notre Ă©panouissement, que c’est par elle que nous nous inventons ou dĂ©couvrons. Cependant la technologie n’est pas une panacĂ©e, plutĂŽt un adjuvant. Si nous sommes obligĂ©s de nous adapter en partie Ă  une technologie qui nous provoque et nous pousse en avant, si nous sommes souvent menacĂ©s d’un certain abĂȘtissement par l’usage excessif que nous en faisons, nous l’utilisons aussi pour augmenter notre puissance de vivre, au premier chef notre puissance de crĂ©er. Le dĂ©fi ou le danger tient Ă  ce que le bon et le mauvais sont intimement liĂ©s et mĂ©langĂ©s.
Il en va de mĂȘme du faux dualisme vitesse et lenteur. La contradiction est stĂ©rile. Il nous faut trouver le calme au cƓur de l’agitation, ĂȘtre rapides tout en goĂ»tant le repos. Être vivant ne signifie pas en faire toujours plus et accĂ©lĂ©rer la cadence, mais au contraire devenir plus lent de maniĂšre Ă  goĂ»ter l’imperceptible, ce qui se trouve entre les choses et entre les Ă©vĂ©nements, et qui, dans l’agitation habituelle, passe inaperçu. Mieux encore, il ne s’agit pas de choisir entre la vitesse et la lenteur, mais de marier les deux, comme c’est le cas lorsque nous nous trouvons immobiles dans un avion qui file Ă  toute allure, lorsque nous roulons en automobile en baignant dans la lenteur d’une musique ou d’une conversation avec la personne qui nous accompagne. Vitesse et lenteur vont ensemble comme on le constate d’ailleurs dans toute grande Ɠuvre. On le voit notamment dans l’Éthique de Spinoza oĂč la lenteur du dĂ©but fait place Ă  une immense vitesse. On le voit dans toute grande musique. Un peintre chinois demeure immobile dans le vide et le silence, puis exĂ©cute presque instantanĂ©ment sa toile. Être vivant, c’est sans cesse relier vitesse et lenteur.
Nous entretenons de multiples relations avec la vie, et la connaissance, au sens oĂč on l’entend, n’est que l’une de ces relations, bien que, rĂ©pĂ©tons-le, elle occupe une position hĂ©gĂ©monique, du moins du point de vue de la conscience. Nous sommes d’abord en relation symbiotique avec la rĂ©alitĂ©. Nous en « savons » inconsciemment bien plus que ce que nous pouvons en expliciter dans nos sciences. Comme le dit plaisamment Raymond Ruyer, l’embryon « connaĂźt » mieux l’embryologie que l’embryologiste. Il la connaĂźt de l’intĂ©rieur et immĂ©diatement, par son corps entier, non par l’entremise de l’intellect. Cela est vrai de tant de choses. Nous connaissons de maniĂšre directe et immĂ©diate l’air par nos poumons et la terre par nos pieds. Nous sommes d’abord en relation avec la rĂ©alitĂ©, et ce n’est qu’une partie de cette relation que nous pouvons mettre en concepts, en chiffres et en mots. Notre ĂȘtre vivant dĂ©borde trĂšs largement notre ĂȘtre connaissant. Celui-ci n’en est qu’une partie, mĂȘme si cette partie a pris le dessus, manifestant ainsi le pouvoir de l’intellect sur le reste du corps. Cependant l’intellect n’est qu’une partie du corps, loin qu’il en soit indĂ©pendant, comme sa volontĂ© de puissance voudrait le lui faire croire. Il y a plusieurs dimensions de la rĂ©alitĂ©. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles celle-ci demeure Ă©nigmatique. L’approche scientifique n’accĂšde qu’à l’une de ces dimensions. Toutes les approches s’enracinent dans le corps vivant. Il est faux de soutenir que l’approche scientifique serait neutre ou objective, au sens oĂč elle se trouverait au-dessus de la mĂȘlĂ©e, car elle aussi manifeste une pulsion, un besoin, un dĂ©sir ou un intĂ©rĂȘt vital du corps, celui par exemple d’entrer en contact avec certains mĂ©canismes cachĂ©s de la rĂ©alitĂ© de maniĂšre Ă  pouvoir Ă©ventuellement agir sur elle. L’approche religieuse, elle, satisfait d’autres besoins et d’autres dĂ©sirs. De mĂȘme pour l’approche poĂ©tique, artistique, etc.
Il y a d’abord le corps vivant liĂ© au monde, l’ĂȘtre-au-monde, comme on le dit en phĂ©nomĂ©nologie. Les couleurs par exemple appartiennent Ă  cette relation du corps vivant au monde. Elles ne sont pas moins rĂ©elles que les ondes et les corpuscules dont nous entretiennent les sciences physiques. Qui plus est, c’est parce qu’il y a d’abord des couleurs pour le corps vivant qu’il y a investigation et dĂ©couverte des ondes, celles-ci appartenant Ă  une autre dimension de la rĂ©alitĂ©. On peut qualifier l’approche scientifique d’objective, mais cela ne signifie pas qu’elle soit la seule Ă  nous entretenir de la rĂ©alitĂ© telle qu’elle est, puisque celle-ci comporte une multiplicitĂ© de dimensions ou d’aspects. Elle peut ĂȘtre qualifiĂ©e d’objective parce qu’elle fait appel au calcul et qu’elle s’exprime idĂ©alement dans le langage formel des mathĂ©matiques, mais la relation du corps vivant au monde dĂ©borde le calcul et le langage mathĂ©matique, ceux-ci Ă©tant seconds et supposant d’autres modes de contact, ceux inhĂ©rents Ă  l’ĂȘtre vivant en fonction de sa complexitĂ©, contact de respiration, d’alimentation, de perception, d’imagination, de mouvement, de dĂ©sir, d’action, etc.
La pensĂ©e a spĂ©cialisĂ© l’intelligence, alors que celle-ci est d’abord celle du corps entier. Avec le dĂ©veloppement de la pensĂ©e, l’intellectualisme a pris le pouvoir. En fait, la pensĂ©e continue Ă  n’ĂȘtre qu’une partie du corps et elle n’a pas le pouvoir qu’elle s’arroge. La place qu’elle prend cependant crĂ©e un dĂ©sĂ©quilibre, voire une division entre une dimension intellectuelle et une autre sensible. En rĂ©alitĂ©, entendement ou intellect et sensibilitĂ© ne sont pas, ne devraient pas, ĂȘtre artificiellement sĂ©parĂ©s. C’est prĂ©cisĂ©ment du point de vue de la pensĂ©e qu’ils semblent sĂ©parĂ©s, entrant mĂȘme en conflit l’un avec l’autre, comme cela a Ă©tĂ© si souvent le cas au cours de l’histoire de la religion et de la philosophie. C’est l’ĂȘtre humain entier qui se trouve alors divisĂ©, le corps d’un cĂŽtĂ©, l’ñme (ou l’esprit) de l’autre — le corps, animal et mortel ; l’ñme, divine et immortelle. L’humain absolutise et hypostasie une diffĂ©rence qui dĂ©gĂ©nĂšre en opposition et, faute de pouvoir trouver l’harmonie en lui-mĂȘme, il projette la guerre Ă  la grandeur de l’univers.
Ce qui est en jeu dans ce conflit, c’est le lien problĂ©matique que l’humain entretient avec son animalitĂ© et, plus gĂ©nĂ©ralement, avec le reste de la nature. Il fait comme si son cerveau ou sa pensĂ©e le mettait Ă  part, l’élevait au-dessus de tous les autres ĂȘtres, le faisant maĂźtre et possesseur de la nature, pour reprendre l’expression de Descartes, qui est fidĂšle en cela Ă  l’esprit et Ă  la lettre de la Bible. C’est d’abord Ă  l’intĂ©rieur de l’ĂȘtre humain lui-mĂȘme que le problĂšme se pose, quand la pensĂ©e acquiert une importance dĂ©mesurĂ©e en regard des autres facultĂ©s ou capacitĂ©s du corps vivant. Elle a mĂȘme l’impression d’acquĂ©rir une autonomie Ă  l’endroit du reste du corps, comme si une tĂȘte pouvait fonctionner sans corps
 Ce n’est pas l’homme qui porte un jugement sur des facultĂ©s qui sont en lutte en lui, mais c’est l’une d’elles, la pensĂ©e, qui prend le pouvoir et rabaisse ce qui n’est pas elle. C’est la pensĂ©e elle-mĂȘme qui prend ses distances et se sĂ©pare, tombant ainsi paradoxalement dans une illusion transcendantale au moment mĂȘme oĂč elle prĂ©tend pourtant Ă  la fonction de la connaissance, dĂ©partageant le vrai du faux, l’indubitable de l’incertain. La pensĂ©e a d’autant plus besoin de certitudes qu’elle prĂ©tend remplacer l’intelligence du corps vivant, intelligence qui se contente d’ĂȘtre en contact avec la rĂ©alitĂ© dans ce qu’elle a de clair-obscur et d’incertain. Faute d’un contact avec la rĂ©alitĂ© telle qu’elle est ou devient — plurielle, changeante, imprĂ©visible —, oĂč l’on n’arrive jamais Ă  des conclusions finales, oĂč l’on n’entre jamais en contact avec la vĂ©ritĂ© absolue, oĂč l’on ne rencontre jamais l’absolument certain et indubitable, puisque l’on se trouve d’abord en contact vivant avec elle, la pensĂ©e privilĂ©gie le contact cognitif avec l’idĂ©e ou avec l’idĂ©al. Faute de trouver ce qu’elle cherche dans la rĂ©alitĂ©, elle le cherche lĂ  oĂč elle peut le trouver, dans l’idĂ©e ou l’idĂ©al. Cela dit, quoi qu’elle en ait, la pensĂ©e demeure alimentĂ©e par l’intelligence du corps entier, intelligence qui ne fait qu’un avec la sensibilitĂ©. Le corps vivant voit davantage que ne le conçoit la pensĂ©e, une fois dit que voir est plus vaste que connaĂźtre ou comprendre.
Contrairement Ă  ce qu’affirmait Gilles Deleuze, qui garde toute notre admiration, le philosophe ne se dĂ©finit pas d’abord et avant tout par sa capacitĂ© d’inventer des idĂ©es ou des concepts, mais par celle de voir la rĂ©alitĂ© telle qu’elle est. Produira-t-il des concepts ? Sans doute, mais secondairement et indirectement, lĂ  n’étant ni sa fonction ni son but puisqu’il met au contraire souvent en garde contre la prĂ©tention des idĂ©es ou des concepts Ă  s’interposer entre la rĂ©alitĂ© et nous. Une idĂ©e ou un concept prend sa source dans une vision. Nous ne parlons pas ici exclusivement de la vision sensible, liĂ©e au sens de la vue comme l’un des cinq sens, mais de la vision du corps entier, Ă  la fois sensible et intelligible, pour recourir, justement, Ă  ces concepts traditionnels, en fait ni sensible ni intelligible, car ne s’inscrivant pas dans une structure de division ou de dualisme inhĂ©rente Ă  ces concepts. Il ne s’agit pas non plus d’une sorte d’intuition intellectuelle qui serait la vision de l’esprit par opposition Ă  celle du corps. Nous l’avons rĂ©pĂ©tĂ©, il s’agit de la vision de l’ĂȘtre entier, du corps-esprit ou du corps vivant. C’est lui qui est dans la rĂ©alitĂ© et qui entre en relation avec elle. Il ne s’agit pas seulement ici du monde de la vie, si cher Ă  Husserl, par opposition au monde abstrait des sciences, provenant d’une idĂ©alisation mathĂ©matique, car le corps vivant a accĂšs Ă  toutes les dimensions de la rĂ©alitĂ©, pas seulement Ă  celle de la vie quotidienne. Le corps vivant est voyant ou visionnaire. Il n’est pas seulement liĂ© Ă  ses besoins, Ă  ses dĂ©sirs, Ă  ses intĂ©rĂȘts et Ă  ses pratiques. Le monde de la vie n’est pas qu’une dimension du monde, celle-ci dĂ»t-elle ĂȘtre Ă  la source de toutes les autres, mais toute rĂ©alitĂ© est celle du corps vivant.
La pensĂ©e, mĂȘme abstraite, ne se trouve pas au-dessus de la mĂȘlĂ©e, mais est toujours vitalement liĂ©e au corps. Le langage mathĂ©matique est liĂ© au cerveau qui ne peut opĂ©rer ou procĂ©der sans le reste du corps. Le cerveau ou la pensĂ©e est vivant Ă  l’égal du reste, et en tant que vivant, il n’appartient pas Ă  une rĂ©alitĂ© intelligible, ni d’ailleurs Ă  une rĂ©alitĂ© sensible, mais prĂ©cĂšde ces distinctions puisque celles-ci sont faites par la vie et par consĂ©quent la suppose, la vie tentant, dans un temps second, de mettre en idĂ©es ou en concepts ce qui d’abord ne fait qu’un. C’est d’ailleurs pourquoi la philosophie, en tentant de voir ou de montrer la vie ou la rĂ©alitĂ© telle qu’elle est, produit des concepts. Ceux-ci ne sont que des outils. Ils permettent de voir, ils ne sont pas, comme le croyait Platon, ce qui est Ă  voir comme rĂ©alitĂ© ultime de nature intelligible. Platon ne fait qu’exacerber le dualisme tĂ©moignant de la volontĂ© de puissance de la pensĂ©e, qui cherche Ă  prendre le pouvoir sur le reste du corps vivant. La pensĂ©e rabaisse ainsi le corps ou la vie, comme cela se fera tout au long de l’histoire de la philosophie chez tant de grands penseurs, notamment Descartes et Heidegger. L’on sait que domine en philosophie la tendance intellectualiste, rationaliste, spiritualiste et idĂ©aliste. Une autre tendance heureusement, pensons Ă  HĂ©raclite et Ă  Nietzsche, ne se laisse pas griser par le monde des idĂ©es et des idĂ©aux, et demeure au plus prĂšs de la rĂ©alitĂ©. La philosophie elle aussi est vivante et, en tant que telle, ne se fige pas dans la tradition, mais invente et crĂ©e, non pas tant de nouveaux concepts que de nouvelles maniĂšres de voir ou d’entrer en contact avec ce qui est ou devient.
Nous sommes vivants en tant qu’humains, avec tout ce que cela implique comme capacitĂ©s singuliĂšres, comme culture et comme histoire. Assumons cette humanitĂ©. Partons de ce que nous sommes. C’est d’ailleurs uniquement de cette façon que nous crĂ©ons. Il ne s’agit pas de revenir en arriĂšre, mais d’aller de l’avant, une fois dit que puisque la terre est ronde, avant et arriĂšre sont relatifs. C’est ainsi, comme l’a exprimĂ© Nietzsche, que le dĂ©fi qui se pose Ă  l’ĂȘtre humain est de retrouver une « nouvelle animalitĂ© », celle propre Ă  notre ĂȘtre. Nous devons trouver notre propre façon de nous lier Ă  la nature. Nous ne pouvons par exemple faire l’économie de la technologie puisqu’elle est partie intĂ©grante de l’humanitĂ© de l’homme. Il nous faut Ă©galement assumer la pensĂ©e et le langage, et ne pas rĂȘver d’un Âge d’or oĂč nous retrouverions l’innocence animale. La pensĂ©e et le langage sont des puissances, Ă  la condition bien sĂ»r qu’ils soient utilisĂ©s Ă  bon escient. Tout est en effet une affaire d’usage. Nombre de philosophes ont d’ailleurs tentĂ© de dĂ©terminer le bon usage de la pensĂ©e et du langage. Mal utilisĂ©s en effet, ces derniers nuisent plus qu’ils n’aident. Ils produisent notamment de faux problĂšmes, dont une certaine mĂ©taphysique s’est amplement nourrie. Des problĂšmes peuvent ĂȘtre insolubles Ă  cause de leur radicalitĂ©, mais d’autres le sont parce qu’ils sont mal posĂ©s. Notre vision doit inclure la pensĂ©e et le langage. De quoi sont-ils capables ? Quelles sont leurs limites ? Il nous faut donc faire plusieurs choses Ă  la fois. Nous continuons bien Ă©videmment de penser et de parler, mais sans ĂȘtre dupes de la pensĂ©e et du langage. Cela ne nous met dans aucune aporie sur le plan de la vision, mĂȘme s’il peut y avoir aporie sur le plan de l’expression, forcĂ©ment limitĂ©e, de cette vision. La capacitĂ© de faire plusieurs choses Ă  la fois implique entre autres choses de ne pas procĂ©der de maniĂšre trop rigide dans une logique de la contradiction puisque cette logique est prĂ©cisĂ©ment celle du logos — de la raison ou du discours — et que c’est la portĂ©e de cette logique qui est remise en question par la vision.
Par consĂ©quent, il est hors de question de nous installer sans plus dans la pensĂ©e et le langage puisque nous nous fermerions alors les portes avant mĂȘme d’entrevoir ce qui peut se cacher derriĂšre. Une fois les portes fermĂ©es, n’existe plus que ce qui se trouve dans la piĂšce oĂč nous nous sommes confinĂ©s. Nous devenons prisonniers de la pensĂ©e et du langage. Impossible d’en sortir, entend-on. VoilĂ  une prophĂ©tie autorĂ©alisatrice. La raison se donne raison. N’est-ce pas ce qui s’est passĂ© chez tant de penseurs qui ont pris le tournant linguistique, Ă  commencer par l’un des plus grands d’entre eux, sinon le plus grand, Wittgenstein ?
Nous mettons Ă  l’avant-plan la pensĂ©e et le langage, et nous nĂ©gligeons l’expĂ©rience du corps entier. Celle-ci est pourtant premiĂšre, et la pensĂ©e et le langage ne peuvent que s’y alimenter. Si une partie du corps-esprit peut s’identifier Ă  un point de vue, celui d’une science, d’une philosophie ou d’une religion, le corps-esprit entier, lui, n’est pas dupe, car il voit autre chose, mĂȘme s’il ne le dit pas et ne peut d’ailleurs pas le dire.
La vision dĂ©borde la connaissance et la croyance. Elle est une expĂ©rience situĂ©e au-delĂ  ou en deçà de toute dĂ©finition et de toute formalisation, de toute description ainsi que de toute explication. Cela rejoint Descartes : « pour savoir ce qu’est la pensĂ©e et le doute, il suffit de penser et de douter ». Ce savoir-lĂ  n’est pas scientifique, il est l’expĂ©rience ou l’expĂ©rimentation du vivant. Cette expĂ©rience est sans fin. Seule une petite partie peut en ĂȘtre exprimĂ©e. Si un certain type de description ou d’explication exige une distance, celle de la pensĂ©e et du langage, une comprĂ©hension immanente se fait dans l’expĂ©rience vivante. Nous savons ce que c’est qu’ĂȘtre, que vivre, que respirer, que dĂ©sirer, qu’avoir peur, qu’aimer, sans que nous ayons besoin de le mettre en idĂ©es ou en mots. Cette comprĂ©hension ne se communique pas ou ne se communique qu’indirectement, elle s’éprouve, ne fait qu’un avec l’épreuve ou l’auto-Ă©preuve du vivant. Dans la mesure oĂč la connaissance suppose une certaine mise en forme ou en discours, la vision du corps-esprit la dĂ©passe. Celle-ci n’est pas connaissance au sens d’une adĂ©quation entre la chose et le mot, ou entre la chose et l’intellect ou l’esprit. Il n’y a pas cette dualitĂ© propre au signe. La vision est celle de l’inconnu, au sens oĂč ce qui est vu, senti, expĂ©rimentĂ© ne se rĂ©duit ni Ă  la connaissance ni Ă  la croyance. Nous voyons ou expĂ©rimentons tellement de choses que nous ne pouvons en dire qu’une infime partie. L’expĂ©rience de l’ĂȘtre vivant est plus vaste que celle de tout spĂ©cialiste.
Il est impossible de faire fi des affects. L’ataraxie chĂšre aux stoĂŻciens et l’objectivitĂ© chĂšre aux scientifiques sont elles aussi des affects. La neutralitĂ© est une prise de position. Il ne s’agit Ă©videmment pas de nous complaire dans les sentiments ou les Ă©motions, comme les mĂ©dias le font trop souvent. Nous n’exploitons pas l’affect, nous le laissons se dĂ©ployer, car il ne fait qu’un avec l’ĂȘtre vivant. Nous sommes partie prenante de tout ce qui arrive, et non au-dessus de la mĂȘlĂ©e. Il nous est difficile de faire face Ă  la rĂ©alitĂ© telle qu’elle est, tellement nous nous en faisons des idĂ©es et la voyons plutĂŽt telle qu’ell...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Titre
  3. Crédits
  4. Prologue
  5. I
  6. II
  7. III
  8. IV
  9. V
  10. VI
  11. VII
  12. Conclusion

Foire aux questions

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