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Cette vie en nous
Ă propos de ce livre
«Nous sommes des ĂȘtres fragiles et la rĂ©alitĂ© sociale dans laquelle nous nous trouvons en tient fort peu compte, nous proposant au contraire un idĂ©al de performance ou d'excellence. Une part de ce qu'il y a en nous d'humain est oubliĂ©e, comme si nous avions honte de notre humanitĂ© et des imperfections qui lui sont inhĂ©rentes, et que nous nous rĂȘvions surhumains, dieu ou machine. Il en a d'ailleurs toujours Ă©tĂ© ainsi sur le plan collectif. L'idĂ©al de saintetĂ© puis celui de sagesse ont prĂ©cĂ©dĂ© l'idĂ©al d'excellence, l'idĂ©al d'aujourd'hui. Toujours l'humanitĂ© de l'humain est dĂ©niĂ©e, telle une tare. Ces idĂ©aux dĂ©truisent l'ĂȘtre humain, loin de l'aider Ă se dĂ©velopper et Ă rĂ©aliser la puissance de son ĂȘtre vivant. En fait, il s'agit d'abord et avant tout de voir la rĂ©alitĂ© telle qu'elle est. C'est grĂące Ă la vision qu'une solution allant dans le sens de la puissance de vivre peut concrĂštement se trouver ou s'inventer au sein de la rĂ©alitĂ© telle qu'elle est. L'important est que la vision, mĂȘme au sein de la rĂ©pression, que celle-ci soit brutale ou douce, absurde ou argumentĂ©e, demeure intacte, que, mieux encore, elle soit rendue plus vive, plus aiguisĂ©e par le dĂ©fi ou l'Ă©preuve. La vision de la rĂ©alitĂ© est plus puissante que toute injonction Ă©manant de l'idĂ©al.» P. B.
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Philosophical EssaysIII
LA MACHINE EST ENTRĂE PROFONDĂMENT DANS NOTRE VIE PROFESSIONNELLE ET PRIVĂE, ET SANS DOUTE VA-T-ELLE Y ENTRER PLUS PROFONDĂMENT ENCORE DANS LE FUTUR. Une part de notre fonctionnement correspond Ă celui de la machine, dâoĂč notre facilitĂ© Ă la crĂ©er et Ă faire corps avec elle. Toutefois, une fascination malsaine nous abrutit au lieu de nous stimuler. Nous avons trop souvent Ă lâendroit de la machine un comportement obsessionnel. Celle-ci devrait nous libĂ©rer, non nous assujettir. Cependant ce qui libĂšre dâun cĂŽtĂ© asservit souvent de lâautre. Aujourdâhui par exemple, plusieurs enfants, adolescents et adultes sont devenus esclaves de leur portable et de leur cellulaire. Il nâest pas question ici de porter sur eux un jugement moral. Ce nâest pas une affaire de morale, mais de stratĂ©gie. Comment rĂ©pondre aux nouveaux dĂ©fis que nous lance la technologie ? Nous devons Ă©voluer avec elle, sans devenir son esclave, en la subordonnant au contraire Ă nos besoins et Ă nos dĂ©sirs. Certes de nouveaux besoins et de nouveaux dĂ©sirs sont créés, car nous ne savons pas qui nous sommes ni de quoi nous sommes capables. Il nous faut lâapprendre ou lâexpĂ©rimenter et la technologie contribue Ă cet apprentissage ou Ă cette expĂ©rimentation. Le crĂ©ateur crĂ©e par-delĂ lui-mĂȘme, pour se dĂ©passer, par besoin et par dĂ©sir. Il aime ĂȘtre surpris, dĂ©couvrir quelque chose de nouveau. La technologie appartient au mouvement de la crĂ©ation et y contribue Ă sa façon, notamment, de remarquable et inventive façon, dans le domaine des arts. Elle nâa pas en effet quâune fonction utilitaire, mais esthĂ©tique et artistique. Elle aide Ă crĂ©er pour le plaisir de crĂ©er, parce que la crĂ©ation est essentielle Ă notre Ă©panouissement, que câest par elle que nous nous inventons ou dĂ©couvrons. Cependant la technologie nâest pas une panacĂ©e, plutĂŽt un adjuvant. Si nous sommes obligĂ©s de nous adapter en partie Ă une technologie qui nous provoque et nous pousse en avant, si nous sommes souvent menacĂ©s dâun certain abĂȘtissement par lâusage excessif que nous en faisons, nous lâutilisons aussi pour augmenter notre puissance de vivre, au premier chef notre puissance de crĂ©er. Le dĂ©fi ou le danger tient Ă ce que le bon et le mauvais sont intimement liĂ©s et mĂ©langĂ©s.
Il en va de mĂȘme du faux dualisme vitesse et lenteur. La contradiction est stĂ©rile. Il nous faut trouver le calme au cĆur de lâagitation, ĂȘtre rapides tout en goĂ»tant le repos. Ătre vivant ne signifie pas en faire toujours plus et accĂ©lĂ©rer la cadence, mais au contraire devenir plus lent de maniĂšre Ă goĂ»ter lâimperceptible, ce qui se trouve entre les choses et entre les Ă©vĂ©nements, et qui, dans lâagitation habituelle, passe inaperçu. Mieux encore, il ne sâagit pas de choisir entre la vitesse et la lenteur, mais de marier les deux, comme câest le cas lorsque nous nous trouvons immobiles dans un avion qui file Ă toute allure, lorsque nous roulons en automobile en baignant dans la lenteur dâune musique ou dâune conversation avec la personne qui nous accompagne. Vitesse et lenteur vont ensemble comme on le constate dâailleurs dans toute grande Ćuvre. On le voit notamment dans lâĂthique de Spinoza oĂč la lenteur du dĂ©but fait place Ă une immense vitesse. On le voit dans toute grande musique. Un peintre chinois demeure immobile dans le vide et le silence, puis exĂ©cute presque instantanĂ©ment sa toile. Ătre vivant, câest sans cesse relier vitesse et lenteur.
Nous entretenons de multiples relations avec la vie, et la connaissance, au sens oĂč on lâentend, nâest que lâune de ces relations, bien que, rĂ©pĂ©tons-le, elle occupe une position hĂ©gĂ©monique, du moins du point de vue de la conscience. Nous sommes dâabord en relation symbiotique avec la rĂ©alitĂ©. Nous en « savons » inconsciemment bien plus que ce que nous pouvons en expliciter dans nos sciences. Comme le dit plaisamment Raymond Ruyer, lâembryon « connaĂźt » mieux lâembryologie que lâembryologiste. Il la connaĂźt de lâintĂ©rieur et immĂ©diatement, par son corps entier, non par lâentremise de lâintellect. Cela est vrai de tant de choses. Nous connaissons de maniĂšre directe et immĂ©diate lâair par nos poumons et la terre par nos pieds. Nous sommes dâabord en relation avec la rĂ©alitĂ©, et ce nâest quâune partie de cette relation que nous pouvons mettre en concepts, en chiffres et en mots. Notre ĂȘtre vivant dĂ©borde trĂšs largement notre ĂȘtre connaissant. Celui-ci nâen est quâune partie, mĂȘme si cette partie a pris le dessus, manifestant ainsi le pouvoir de lâintellect sur le reste du corps. Cependant lâintellect nâest quâune partie du corps, loin quâil en soit indĂ©pendant, comme sa volontĂ© de puissance voudrait le lui faire croire. Il y a plusieurs dimensions de la rĂ©alitĂ©. Câest dâailleurs lâune des raisons pour lesquelles celle-ci demeure Ă©nigmatique. Lâapproche scientifique nâaccĂšde quâĂ lâune de ces dimensions. Toutes les approches sâenracinent dans le corps vivant. Il est faux de soutenir que lâapproche scientifique serait neutre ou objective, au sens oĂč elle se trouverait au-dessus de la mĂȘlĂ©e, car elle aussi manifeste une pulsion, un besoin, un dĂ©sir ou un intĂ©rĂȘt vital du corps, celui par exemple dâentrer en contact avec certains mĂ©canismes cachĂ©s de la rĂ©alitĂ© de maniĂšre Ă pouvoir Ă©ventuellement agir sur elle. Lâapproche religieuse, elle, satisfait dâautres besoins et dâautres dĂ©sirs. De mĂȘme pour lâapproche poĂ©tique, artistique, etc.
Il y a dâabord le corps vivant liĂ© au monde, lâĂȘtre-au-monde, comme on le dit en phĂ©nomĂ©nologie. Les couleurs par exemple appartiennent Ă cette relation du corps vivant au monde. Elles ne sont pas moins rĂ©elles que les ondes et les corpuscules dont nous entretiennent les sciences physiques. Qui plus est, câest parce quâil y a dâabord des couleurs pour le corps vivant quâil y a investigation et dĂ©couverte des ondes, celles-ci appartenant Ă une autre dimension de la rĂ©alitĂ©. On peut qualifier lâapproche scientifique dâobjective, mais cela ne signifie pas quâelle soit la seule Ă nous entretenir de la rĂ©alitĂ© telle quâelle est, puisque celle-ci comporte une multiplicitĂ© de dimensions ou dâaspects. Elle peut ĂȘtre qualifiĂ©e dâobjective parce quâelle fait appel au calcul et quâelle sâexprime idĂ©alement dans le langage formel des mathĂ©matiques, mais la relation du corps vivant au monde dĂ©borde le calcul et le langage mathĂ©matique, ceux-ci Ă©tant seconds et supposant dâautres modes de contact, ceux inhĂ©rents Ă lâĂȘtre vivant en fonction de sa complexitĂ©, contact de respiration, dâalimentation, de perception, dâimagination, de mouvement, de dĂ©sir, dâaction, etc.
La pensĂ©e a spĂ©cialisĂ© lâintelligence, alors que celle-ci est dâabord celle du corps entier. Avec le dĂ©veloppement de la pensĂ©e, lâintellectualisme a pris le pouvoir. En fait, la pensĂ©e continue Ă nâĂȘtre quâune partie du corps et elle nâa pas le pouvoir quâelle sâarroge. La place quâelle prend cependant crĂ©e un dĂ©sĂ©quilibre, voire une division entre une dimension intellectuelle et une autre sensible. En rĂ©alitĂ©, entendement ou intellect et sensibilitĂ© ne sont pas, ne devraient pas, ĂȘtre artificiellement sĂ©parĂ©s. Câest prĂ©cisĂ©ment du point de vue de la pensĂ©e quâils semblent sĂ©parĂ©s, entrant mĂȘme en conflit lâun avec lâautre, comme cela a Ă©tĂ© si souvent le cas au cours de lâhistoire de la religion et de la philosophie. Câest lâĂȘtre humain entier qui se trouve alors divisĂ©, le corps dâun cĂŽtĂ©, lâĂąme (ou lâesprit) de lâautre â le corps, animal et mortel ; lâĂąme, divine et immortelle. Lâhumain absolutise et hypostasie une diffĂ©rence qui dĂ©gĂ©nĂšre en opposition et, faute de pouvoir trouver lâharmonie en lui-mĂȘme, il projette la guerre Ă la grandeur de lâunivers.
Ce qui est en jeu dans ce conflit, câest le lien problĂ©matique que lâhumain entretient avec son animalitĂ© et, plus gĂ©nĂ©ralement, avec le reste de la nature. Il fait comme si son cerveau ou sa pensĂ©e le mettait Ă part, lâĂ©levait au-dessus de tous les autres ĂȘtres, le faisant maĂźtre et possesseur de la nature, pour reprendre lâexpression de Descartes, qui est fidĂšle en cela Ă lâesprit et Ă la lettre de la Bible. Câest dâabord Ă lâintĂ©rieur de lâĂȘtre humain lui-mĂȘme que le problĂšme se pose, quand la pensĂ©e acquiert une importance dĂ©mesurĂ©e en regard des autres facultĂ©s ou capacitĂ©s du corps vivant. Elle a mĂȘme lâimpression dâacquĂ©rir une autonomie Ă lâendroit du reste du corps, comme si une tĂȘte pouvait fonctionner sans corps⊠Ce nâest pas lâhomme qui porte un jugement sur des facultĂ©s qui sont en lutte en lui, mais câest lâune dâelles, la pensĂ©e, qui prend le pouvoir et rabaisse ce qui nâest pas elle. Câest la pensĂ©e elle-mĂȘme qui prend ses distances et se sĂ©pare, tombant ainsi paradoxalement dans une illusion transcendantale au moment mĂȘme oĂč elle prĂ©tend pourtant Ă la fonction de la connaissance, dĂ©partageant le vrai du faux, lâindubitable de lâincertain. La pensĂ©e a dâautant plus besoin de certitudes quâelle prĂ©tend remplacer lâintelligence du corps vivant, intelligence qui se contente dâĂȘtre en contact avec la rĂ©alitĂ© dans ce quâelle a de clair-obscur et dâincertain. Faute dâun contact avec la rĂ©alitĂ© telle quâelle est ou devient â plurielle, changeante, imprĂ©visible â, oĂč lâon nâarrive jamais Ă des conclusions finales, oĂč lâon nâentre jamais en contact avec la vĂ©ritĂ© absolue, oĂč lâon ne rencontre jamais lâabsolument certain et indubitable, puisque lâon se trouve dâabord en contact vivant avec elle, la pensĂ©e privilĂ©gie le contact cognitif avec lâidĂ©e ou avec lâidĂ©al. Faute de trouver ce quâelle cherche dans la rĂ©alitĂ©, elle le cherche lĂ oĂč elle peut le trouver, dans lâidĂ©e ou lâidĂ©al. Cela dit, quoi quâelle en ait, la pensĂ©e demeure alimentĂ©e par lâintelligence du corps entier, intelligence qui ne fait quâun avec la sensibilitĂ©. Le corps vivant voit davantage que ne le conçoit la pensĂ©e, une fois dit que voir est plus vaste que connaĂźtre ou comprendre.
Contrairement Ă ce quâaffirmait Gilles Deleuze, qui garde toute notre admiration, le philosophe ne se dĂ©finit pas dâabord et avant tout par sa capacitĂ© dâinventer des idĂ©es ou des concepts, mais par celle de voir la rĂ©alitĂ© telle quâelle est. Produira-t-il des concepts ? Sans doute, mais secondairement et indirectement, lĂ nâĂ©tant ni sa fonction ni son but puisquâil met au contraire souvent en garde contre la prĂ©tention des idĂ©es ou des concepts Ă sâinterposer entre la rĂ©alitĂ© et nous. Une idĂ©e ou un concept prend sa source dans une vision. Nous ne parlons pas ici exclusivement de la vision sensible, liĂ©e au sens de la vue comme lâun des cinq sens, mais de la vision du corps entier, Ă la fois sensible et intelligible, pour recourir, justement, Ă ces concepts traditionnels, en fait ni sensible ni intelligible, car ne sâinscrivant pas dans une structure de division ou de dualisme inhĂ©rente Ă ces concepts. Il ne sâagit pas non plus dâune sorte dâintuition intellectuelle qui serait la vision de lâesprit par opposition Ă celle du corps. Nous lâavons rĂ©pĂ©tĂ©, il sâagit de la vision de lâĂȘtre entier, du corps-esprit ou du corps vivant. Câest lui qui est dans la rĂ©alitĂ© et qui entre en relation avec elle. Il ne sâagit pas seulement ici du monde de la vie, si cher Ă Husserl, par opposition au monde abstrait des sciences, provenant dâune idĂ©alisation mathĂ©matique, car le corps vivant a accĂšs Ă toutes les dimensions de la rĂ©alitĂ©, pas seulement Ă celle de la vie quotidienne. Le corps vivant est voyant ou visionnaire. Il nâest pas seulement liĂ© Ă ses besoins, Ă ses dĂ©sirs, Ă ses intĂ©rĂȘts et Ă ses pratiques. Le monde de la vie nâest pas quâune dimension du monde, celle-ci dĂ»t-elle ĂȘtre Ă la source de toutes les autres, mais toute rĂ©alitĂ© est celle du corps vivant.
La pensĂ©e, mĂȘme abstraite, ne se trouve pas au-dessus de la mĂȘlĂ©e, mais est toujours vitalement liĂ©e au corps. Le langage mathĂ©matique est liĂ© au cerveau qui ne peut opĂ©rer ou procĂ©der sans le reste du corps. Le cerveau ou la pensĂ©e est vivant Ă lâĂ©gal du reste, et en tant que vivant, il nâappartient pas Ă une rĂ©alitĂ© intelligible, ni dâailleurs Ă une rĂ©alitĂ© sensible, mais prĂ©cĂšde ces distinctions puisque celles-ci sont faites par la vie et par consĂ©quent la suppose, la vie tentant, dans un temps second, de mettre en idĂ©es ou en concepts ce qui dâabord ne fait quâun. Câest dâailleurs pourquoi la philosophie, en tentant de voir ou de montrer la vie ou la rĂ©alitĂ© telle quâelle est, produit des concepts. Ceux-ci ne sont que des outils. Ils permettent de voir, ils ne sont pas, comme le croyait Platon, ce qui est Ă voir comme rĂ©alitĂ© ultime de nature intelligible. Platon ne fait quâexacerber le dualisme tĂ©moignant de la volontĂ© de puissance de la pensĂ©e, qui cherche Ă prendre le pouvoir sur le reste du corps vivant. La pensĂ©e rabaisse ainsi le corps ou la vie, comme cela se fera tout au long de lâhistoire de la philosophie chez tant de grands penseurs, notamment Descartes et Heidegger. Lâon sait que domine en philosophie la tendance intellectualiste, rationaliste, spiritualiste et idĂ©aliste. Une autre tendance heureusement, pensons Ă HĂ©raclite et Ă Nietzsche, ne se laisse pas griser par le monde des idĂ©es et des idĂ©aux, et demeure au plus prĂšs de la rĂ©alitĂ©. La philosophie elle aussi est vivante et, en tant que telle, ne se fige pas dans la tradition, mais invente et crĂ©e, non pas tant de nouveaux concepts que de nouvelles maniĂšres de voir ou dâentrer en contact avec ce qui est ou devient.
Nous sommes vivants en tant quâhumains, avec tout ce que cela implique comme capacitĂ©s singuliĂšres, comme culture et comme histoire. Assumons cette humanitĂ©. Partons de ce que nous sommes. Câest dâailleurs uniquement de cette façon que nous crĂ©ons. Il ne sâagit pas de revenir en arriĂšre, mais dâaller de lâavant, une fois dit que puisque la terre est ronde, avant et arriĂšre sont relatifs. Câest ainsi, comme lâa exprimĂ© Nietzsche, que le dĂ©fi qui se pose Ă lâĂȘtre humain est de retrouver une « nouvelle animalitĂ© », celle propre Ă notre ĂȘtre. Nous devons trouver notre propre façon de nous lier Ă la nature. Nous ne pouvons par exemple faire lâĂ©conomie de la technologie puisquâelle est partie intĂ©grante de lâhumanitĂ© de lâhomme. Il nous faut Ă©galement assumer la pensĂ©e et le langage, et ne pas rĂȘver dâun Ăge dâor oĂč nous retrouverions lâinnocence animale. La pensĂ©e et le langage sont des puissances, Ă la condition bien sĂ»r quâils soient utilisĂ©s Ă bon escient. Tout est en effet une affaire dâusage. Nombre de philosophes ont dâailleurs tentĂ© de dĂ©terminer le bon usage de la pensĂ©e et du langage. Mal utilisĂ©s en effet, ces derniers nuisent plus quâils nâaident. Ils produisent notamment de faux problĂšmes, dont une certaine mĂ©taphysique sâest amplement nourrie. Des problĂšmes peuvent ĂȘtre insolubles Ă cause de leur radicalitĂ©, mais dâautres le sont parce quâils sont mal posĂ©s. Notre vision doit inclure la pensĂ©e et le langage. De quoi sont-ils capables ? Quelles sont leurs limites ? Il nous faut donc faire plusieurs choses Ă la fois. Nous continuons bien Ă©videmment de penser et de parler, mais sans ĂȘtre dupes de la pensĂ©e et du langage. Cela ne nous met dans aucune aporie sur le plan de la vision, mĂȘme sâil peut y avoir aporie sur le plan de lâexpression, forcĂ©ment limitĂ©e, de cette vision. La capacitĂ© de faire plusieurs choses Ă la fois implique entre autres choses de ne pas procĂ©der de maniĂšre trop rigide dans une logique de la contradiction puisque cette logique est prĂ©cisĂ©ment celle du logos â de la raison ou du discours â et que câest la portĂ©e de cette logique qui est remise en question par la vision.
Par consĂ©quent, il est hors de question de nous installer sans plus dans la pensĂ©e et le langage puisque nous nous fermerions alors les portes avant mĂȘme dâentrevoir ce qui peut se cacher derriĂšre. Une fois les portes fermĂ©es, nâexiste plus que ce qui se trouve dans la piĂšce oĂč nous nous sommes confinĂ©s. Nous devenons prisonniers de la pensĂ©e et du langage. Impossible dâen sortir, entend-on. VoilĂ une prophĂ©tie autorĂ©alisatrice. La raison se donne raison. Nâest-ce pas ce qui sâest passĂ© chez tant de penseurs qui ont pris le tournant linguistique, Ă commencer par lâun des plus grands dâentre eux, sinon le plus grand, Wittgenstein ?
Nous mettons Ă lâavant-plan la pensĂ©e et le langage, et nous nĂ©gligeons lâexpĂ©rience du corps entier. Celle-ci est pourtant premiĂšre, et la pensĂ©e et le langage ne peuvent que sây alimenter. Si une partie du corps-esprit peut sâidentifier Ă un point de vue, celui dâune science, dâune philosophie ou dâune religion, le corps-esprit entier, lui, nâest pas dupe, car il voit autre chose, mĂȘme sâil ne le dit pas et ne peut dâailleurs pas le dire.
La vision dĂ©borde la connaissance et la croyance. Elle est une expĂ©rience situĂ©e au-delĂ ou en deçà de toute dĂ©finition et de toute formalisation, de toute description ainsi que de toute explication. Cela rejoint Descartes : « pour savoir ce quâest la pensĂ©e et le doute, il suffit de penser et de douter ». Ce savoir-lĂ nâest pas scientifique, il est lâexpĂ©rience ou lâexpĂ©rimentation du vivant. Cette expĂ©rience est sans fin. Seule une petite partie peut en ĂȘtre exprimĂ©e. Si un certain type de description ou dâexplication exige une distance, celle de la pensĂ©e et du langage, une comprĂ©hension immanente se fait dans lâexpĂ©rience vivante. Nous savons ce que câest quâĂȘtre, que vivre, que respirer, que dĂ©sirer, quâavoir peur, quâaimer, sans que nous ayons besoin de le mettre en idĂ©es ou en mots. Cette comprĂ©hension ne se communique pas ou ne se communique quâindirectement, elle sâĂ©prouve, ne fait quâun avec lâĂ©preuve ou lâauto-Ă©preuve du vivant. Dans la mesure oĂč la connaissance suppose une certaine mise en forme ou en discours, la vision du corps-esprit la dĂ©passe. Celle-ci nâest pas connaissance au sens dâune adĂ©quation entre la chose et le mot, ou entre la chose et lâintellect ou lâesprit. Il nây a pas cette dualitĂ© propre au signe. La vision est celle de lâinconnu, au sens oĂč ce qui est vu, senti, expĂ©rimentĂ© ne se rĂ©duit ni Ă la connaissance ni Ă la croyance. Nous voyons ou expĂ©rimentons tellement de choses que nous ne pouvons en dire quâune infime partie. LâexpĂ©rience de lâĂȘtre vivant est plus vaste que celle de tout spĂ©cialiste.
Il est impossible de faire fi des affects. Lâataraxie chĂšre aux stoĂŻciens et lâobjectivitĂ© chĂšre aux scientifiques sont elles aussi des affects. La neutralitĂ© est une prise de position. Il ne sâagit Ă©videmment pas de nous complaire dans les sentiments ou les Ă©motions, comme les mĂ©dias le font trop souvent. Nous nâexploitons pas lâaffect, nous le laissons se dĂ©ployer, car il ne fait quâun avec lâĂȘtre vivant. Nous sommes partie prenante de tout ce qui arrive, et non au-dessus de la mĂȘlĂ©e. Il nous est difficile de faire face Ă la rĂ©alitĂ© telle quâelle est, tellement nous nous en faisons des idĂ©es et la voyons plutĂŽt telle quâell...
Table des matiĂšres
- Couverture
- Titre
- Crédits
- Prologue
- I
- II
- III
- IV
- V
- VI
- VII
- Conclusion
Foire aux questions
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