Signifiances de l'art
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Signifiances de l'art

Définir l'artistique?

  1. 196 pages
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Signifiances de l'art

Définir l'artistique?

À propos de ce livre

Parce qu'il ne cesse de dĂ©passer les limites dans lesquelles chaque gĂ©nĂ©ration a voulu l'enfermer, l'art est dĂ©sormais perçu comme un moribond historique dont la nature se serait Ă©vaporĂ©e, ou comme errant dans une espĂšce de no man's land indĂ©finissable tant il serait mallĂ©able, protĂ©iforme et, de ce fait, insaisissable. Il se dit de lui qu'il n'est plus que sa dĂ©finition tautologique, qu'il a pour destin de se dissoudre dans la spĂ©culation philosophique, qu'il est ce que l'on veut qu'il soit, qu'il peut donc ĂȘtre tout, c'est-Ă -dire n'importe quoi et que consĂ©quemment il n'est pas loin du rien, donc de sa propre mort. Pourtant, la crĂ©ation artistique contemporaine, sous toutes ses formes, indĂ©pendamment des crises sporadiques de ses marchĂ©s, semble se porter Ă  merveille. Aucun signe d'Ă©puisement ni avis de dĂ©cĂšs. Si les dĂ©finitions classiques et modernes de l'art jusque-lĂ  usitĂ©es se rĂ©vĂšlent si impuissantes Ă  le cerner, n'y a-t-il pas quelque intĂ©rĂȘt Ă  voir ce qu'il n'est pas, ou bien ce qu'il n'est plus, afin d'arriver Ă  mieux voir ce que, toujours, il est ? Il ne s'agit pas pour autant de se mettre, Ă  nouveaux frais, Ă  la recherche d'une improbable essence de l'art dans un introuvable objet de nature artistique. Il faut renoncer Ă  dĂ©finir la nature de l'objet d'art qui, bien que dĂ©finissable en tant qu'appartenant Ă  une classe ou Ă  une caste, reste impossible Ă  dĂ©finir en tant qu'objet spĂ©cifiĂ©, sĂ©parĂ© ontologiquement des autres par essence et nĂ©cessitĂ©. Ce n'est pas sa nature d'objet spĂ©cifique qui est apprĂ©hendable, mais bien la nature de son fonctionnement dans un certain systĂšme qui peut l'accepter ou le refouler de maniĂšre trĂšs mobile et trĂšs ouverte. C'est Ă  dĂ©gager la nature de ce fonctionnement artistique que voudrait contribuer cet ouvrage.

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Informations

Année
2012
ISBN de l'eBook
9782895783107

PREMIÈRE PARTIE
Une indĂ©ïŹnissable dĂ©ïŹnition

Beau

Pendant deux mille cinq cents ans, on a pu penser que l’art et le Beau, cette notion dĂ©veloppĂ©e par Platon, ne faisaient qu’un. Or, nous sommes bien obligĂ©s, aujourd’hui, de constater que les choses ne peuvent ĂȘtre rĂ©duites Ă  cette conception, elle-mĂȘme bien fuyante puisque trop subjective (ce qui est beau pour l’un ne l’est pas pour l’autre !) et trop intersubjectivement sujette aux codes sociaux de la mode (ce qui est beau ici ne l’est pas lĂ -bas !). « Ce sont les diffĂ©rents plaisirs de notre Ăąme qui forment les objets du goĂ»t, comme le Beau. [
] Les Anciens n’avaient pas trĂšs bien dĂ©mĂȘlĂ© ceci. Ils regardaient comme des qualitĂ©s positives toutes les qualitĂ©s relatives Ă  notre Ăąme. [
] les sources du Beau, du Bon, de l’AgrĂ©able sont donc dans nous-mĂȘmes, et en chercher la raison, c’est chercher la cause des plaisirs de notre Ăąme4 », affirme Montesquieu. Ce que Hume, de son cĂŽtĂ© et Ă  la mĂȘme Ă©poque, assure Ă©galement : « la beautĂ© n’est pas une qualitĂ© inhĂ©rente aux choses elles-mĂȘmes mais existe seulement dans l’esprit qui les contemple5 ».
Ainsi qu’a pu le dĂ©montrer Kant par la suite, la notion de beautĂ© n’est qu’un jugement rĂ©flĂ©chissant subjectif et non un jugement dĂ©terminant objectif dont les qualitĂ©s appartiendraient Ă  l’objet lui-mĂȘme, ainsi que l’avait envisagĂ© Platon6. La sensibilitĂ© esthĂ©tique et la capacitĂ© humaine au jugement sont bien, toutes deux, universelles, ainsi que Kant le met en Ă©vidence. Mais leur application Ă  un objet reste, du fait qu’elle est relationnelle et individuelle, trĂšs relative et contingente, sans qu’elle puisse nous conduire Ă  un accord quant Ă  son effectivitĂ©. Les choses sont belles parce que nous les jugeons ainsi et non parce qu’elles existeraient en tant que telles au-delĂ  de notre jugement, ou qu’elles seraient susceptibles d’ĂȘtre jugĂ©es belles d’une maniĂšre universelle d’aprĂšs quelque critĂšre objectif. C’est bien ce qui fait dire Ă  Hegel, lĂ  oĂč Kant avait tentĂ© de formuler quelques rĂšgles universalisables au jugement esthĂ©tique, que, « faute d’un critĂšre qui permette de choisir les objets et de les rĂ©partir en beaux et en laids, on s’en remet au goĂ»t subjectif, qui ne peut Ă©dicter aucune rĂšgle et ne peut ĂȘtre discutĂ©7 ». Cet ancrage subjectif du beau et du goĂ»t avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© soulevĂ© par Voltaire : « Demandez Ă  un crapaud ce que c’est que la beautĂ©, le Grand Beau, to kalon, il vous rĂ©pondra que c’est sa crapaude8. »
En diffĂ©renciant le beau naturel (un paysage) du beau artificiel (un objet quelconque tout autant qu’une Ɠuvre d’art), Kant met en Ă©vidence, mĂȘme si tel n’est pas son but, que la notion de beautĂ© n’est en rien superposable Ă  celle d’artistique puisqu’elle dĂ©passe largement l’Ɠuvre d’art pour s’appliquer, en tant que ressenti et jugement, Ă  n’importe quel Ă©lĂ©ment naturel aussi bien qu’artificiel, artistique ou pratique. Nous devons donc bien nous rendre Ă  l’évidence que tout ce qui est jugĂ© beau — paysage, personne, design d’une cafetiĂšre ou dernier tĂ©lĂ©phone Ă  la mode — n’est pas pour autant considĂ©rĂ© comme Ɠuvre d’art ; et que nombre d’Ɠuvres d’art, jugĂ©es laides ou neutres, n’en demeurent pas moins artistiques. « Il faut donc dissocier les deux idĂ©es de beautĂ© et de valeur esthĂ©tique, regarder le beau comme une certaine catĂ©gorie Ă  mettre sur le mĂȘme plan que d’autres qualifications esthĂ©tiques possibles, et donc renoncer Ă  la dĂ©finition traditionnelle de l’esthĂ©tique comme science du beau9. » Encore faudrait-il aller plus loin en diffĂ©renciant les notions de beautĂ©, d’esthĂ©tique et d’artistique. Ce que je tenterai de faire un peu plus avant.
Cette « qualitĂ© de beautĂ© » et ce jugement ne sont, par consĂ©quent, ni exclusifs ni constitutifs de la notion d’artistique, mĂȘme si de nombreuses Ɠuvres d’art y ont fait ou y font encore rĂ©fĂ©rence puisqu’on peut trouver belle une chose non artistique, et laide une Ɠuvre d’art.

Bien fait

Alors mĂȘme que Francisco de Goya, puis les expressionnistes allemands, a fait la dĂ©monstration que la laideur pouvait entrer dans le domaine de l’art, on pourrait arguer que, cette laideur Ă©tant rĂ©alisĂ©e de belle maniĂšre, donc bien faite, le Bien, cette deuxiĂšme IdĂ©e platonicienne, remplacerait avantageusement le Beau.
Mais d’autres artistes, que ce soit Francis Picabia avec Danse de Saint-Guy, Alexander Calder avec Le cirque, Ben ou Robert Filliou, ceux du bad painting ou des artistes contemporains tels que Thomas Hirschhorn ou Jason Rhoades, ont imposĂ© le fait que le bricolage le plus complet et le moins bien fait pouvait aussi se faire une place au soleil de l’art. La notion de « bien fait » a donc, elle aussi, eu maille Ă  partir avec la modernitĂ© et la postmodernitĂ©. Car si le « bien fait » est le propos de l’artisanat, il n’est pas forcĂ©ment celui de l’Ɠuvre d’art.
Je ferai, bien sĂ»r, ici, une petite parenthĂšse Ă  propos des liens entre art et technique, pour remarquer que l’ars latin — le procĂ©dĂ©, le savoir-faire — est l’équivalent de la tĂȘkhnĂȘ grecque. Or, le concept d’art s’est Ă©normĂ©ment complexifiĂ© Ă  la Renaissance lorsque LĂ©onard de Vinci imposa le fait que l’art Ă©tait aussi une affaire intellectuelle, une « cosa mentale » qui permettait Ă  l’artiste d’accĂ©der aux arts libĂ©raux en le dĂ©gageant des simples arts mĂ©caniques liĂ©s Ă  l’artisanat : « La pratique doit toujours ĂȘtre fondĂ©e sur une bonne thĂ©orie10 ». Se sont alors mĂȘlĂ©es Ă  la tĂȘkhnĂȘ d’autres notions grecques telles que la poĂŻĂšsis (crĂ©ation formelle), la praxis (crĂ©ation intellectuelle) et la musikĂȘ (inspiration), dont l’agrĂ©gation a engendrĂ© la notion actuelle d’artistique.
La poĂŻĂšsis (le faire), qui concerne la rĂ©alisation formelle, est donc quelque peu diffĂ©rente de la praxis (l’action), qui est la maniĂšre de concevoir l’Ɠuvre intellectuellement, ainsi que de l’aisthĂšsis (l’esthĂ©tique), qui est la façon de la recevoir par un public qui a Ă©galement l’occasion de rĂ©flĂ©chir aux divers sens qu’elle dĂ©gage. Les deux modes de pensĂ©e, par la rĂ©flexion (praxis) et le hasard du geste (poĂŻĂšsis), sont Ă©videmment entremĂȘlĂ©s lorsqu’un artiste crĂ©e une Ɠuvre d’art. Toujours est-il que de nos jours, et ce malgrĂ© quelques tentatives pour revenir Ă  une conception artistique Ă©largie Ă  l’ensemble de la production artificielle, l’Ɠuvre de l’art, rĂ©alisĂ©e par l’artisan maĂźtrisant une technique, est, dans son nom mĂȘme, diffĂ©rente de l’Ɠuvre d’art, rĂ©alisĂ©e par un artiste.
Par consĂ©quent, le « bien fait », le fait selon les rĂšgles de l’artisanat, n’est, Ă  son tour, en rien constitutif de l’Ɠuvre d’art pas plus qu’il ne lui est exclusif, ne serait-ce que parce que nombre de choses bien faites, une chaise fonctionnelle ou une maison bien construite, ne sont pas jugĂ©es pour autant artistiques, mĂȘme si on leur reconnaĂźt d’ĂȘtre rĂ©alisĂ©es selon les « rĂšgles de l’art », pendant que nombre d’Ɠuvres d’art, volontairement mal faites, le sont cependant.

Vrai

L’époque moderne, celle du Bauhaus ou du constructivisme notamment, a bien tentĂ©, Ă  son tour, afin de lutter contre l’accumulation des dĂ©corations superfĂ©tatoires de l’acadĂ©misme, de remplacer la notion de beautĂ© par la troisiĂšme notion platonicienne de VĂ©ritĂ© ; le Beau n’étant alors qu’une rĂ©vĂ©lation confuse du Vrai, et l’art, pour Hegel, « ce qui rĂ©vĂšle Ă  la conscience la vĂ©ritĂ© sous une forme sensible11 ». C’est ainsi que l’architecte Tony Garnier a pu s’exclamer : « La vĂ©ritĂ© seule est belle12 ! »
Pourtant, le vrai, pas plus que le faux, ne peut exister en art, puisque, Ă  l’inverse de la science, celui-ci n’a rien Ă  dĂ©montrer ni Ă  prouver, son but Ă©tant davantage de donner des valeurs et de crĂ©er du sens, pour le simple plaisir de crĂ©er du sens, que de connaĂźtre analytiquement des faits ou des objets. Si la notion de Beau a pu ainsi ĂȘtre considĂ©rĂ©e, de Platon Ă  Hegel, comme alĂštheia, c’est-Ă -dire dĂ©voilement, rĂ©vĂ©lation confuse du Vrai parce qu’entachĂ©e de matĂ©rialitĂ© — comme Ă©tape provisoire en somme dans la conquĂȘte de l’IdĂ©e Ă©purĂ©e —, Kant a bien dĂ©montrĂ© la diffĂ©rence entre « connaissance » des objets phĂ©nomĂ©naux et « savoir » Ă  propos des pseudo-objets que sont les concepts tout autant qu’à propos de cette variĂ©tĂ© d’objets signalĂ©tiques que sont les objets artistiques.
Car l’une des grandes questions de La critique de la facultĂ© de juger est bien la distinction entre trois sortes d’objets : les objets rĂ©els (phĂ©nomĂšnes), les pseudo-objets (noumĂšnes) que sont les concepts — ces objets de l’esprit que l’on a tendance abusivement Ă  manipuler comme des objets rĂ©els alors qu’ils n’en sont pas puisqu’ils n’appartiennent pas Ă  notre milieu phĂ©nomĂ©nal — et les objets signalĂ©tiques, rĂ©els mais supportant un concept (livre, panneau indicateur, objet cultuel, Ɠuvre d’art, etc.), qui sont des mixtes prenant leurs qualitĂ©s des deux premiers. Si, en effet, nous suivons la pensĂ©e de Kant, et mĂȘme s’il n’emploie pas ces qualificatifs13, l’Ɠuvre d’art appartient Ă  la classe des objets signalĂ©tiques (ou encore symboliques, mĂ©diateurs ou rĂ©flexifs), qui, bien qu’ayant une prĂ©sence phĂ©nomĂ©nale sensible, signifient ou symbolisent autre chose que leur seule prĂ©sence, se soumettant, de ce fait, Ă  un jugement rĂ©flĂ©chissant dont l’origine est nichĂ©e dans la subjectivitĂ© du spectateur, bien que ce dernier ait besoin de l’objectivation d’un support pour qu’elle se rĂ©flĂ©chisse.
Nous pouvons donc invalider cette prĂ©tention du Beau Ă  s’approcher du Vrai, et du Vrai Ă  se superposer Ă  l’artistique, Hegel lui-mĂȘme reconnaissant que, « si l’art sert Ă  rendre l’esprit conscient de ses intĂ©rĂȘts, il est loin d’ĂȘtre le mode d’expression le plus Ă©levĂ© de la vĂ©ritĂ©14 ». Au reste, Nietzsche affirmera avec force que les « vĂ©ritĂ©s sont des illusions dont on a oubliĂ© qu’elles le sont15 ».
À dĂ©faut de VĂ©ritĂ©, valeur dĂ©sormais liĂ©e Ă  la vĂ©rification ou Ă  la falsification d’une connaissance scientifique Ă  propos d’un phĂ©nomĂšne, une Ɠuvre d’art peut ĂȘtre plus ou moins juste, empreinte de vraisemblance, c’est-Ă -dire efficace, adĂ©quate Ă  l’intention de son auteur, appropriĂ©e Ă  son but. Il existe de multiples maniĂšres, plus ou moins pertinentes, c’est-Ă -dire plus ou moins vraies relativement Ă  une question posĂ©e, de traiter des questions artistiques. Ce Vrai n’est plus, dĂšs lors, qu’une bien piĂštre vĂ©racitĂ© relative ayant pris la place d’une sacro-sainte VĂ©ritĂ© universellement partagĂ©e.
Il est Ă  noter, par ailleurs, que ce n’est pas parce qu’une notion telle que la « gravitĂ© » de Newton est reconnue pour vraie, qu’elle est considĂ©rĂ©e comme artistique. Tout ce qui peut ĂȘtre vrai n’est pas pour autant artistique. L...

Table des matiĂšres

  1. Introduction — Vers une insigniïŹance de l’art?
  2. PremiĂšre partie — Une indĂ©ïŹnissable dĂ©ïŹnition
  3. DeuxiĂšme partie — Vers une dĂ©finition de l’Ɠuvre d’art
  4. TroisiĂšme partie — Les prises de conscience historico-sĂ©miotiques de l’art
  5. Conclusion — Les signifiances de l’art
  6. Ouvrages cités

Foire aux questions

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