
- 196 pages
- French
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Ă propos de ce livre
Parce qu'il ne cesse de dĂ©passer les limites dans lesquelles chaque gĂ©nĂ©ration a voulu l'enfermer, l'art est dĂ©sormais perçu comme un moribond historique dont la nature se serait Ă©vaporĂ©e, ou comme errant dans une espĂšce de no man's land indĂ©finissable tant il serait mallĂ©able, protĂ©iforme et, de ce fait, insaisissable. Il se dit de lui qu'il n'est plus que sa dĂ©finition tautologique, qu'il a pour destin de se dissoudre dans la spĂ©culation philosophique, qu'il est ce que l'on veut qu'il soit, qu'il peut donc ĂȘtre tout, c'est-Ă -dire n'importe quoi et que consĂ©quemment il n'est pas loin du rien, donc de sa propre mort.
Pourtant, la crĂ©ation artistique contemporaine, sous toutes ses formes, indĂ©pendamment des crises sporadiques de ses marchĂ©s, semble se porter Ă merveille. Aucun signe d'Ă©puisement ni avis de dĂ©cĂšs. Si les dĂ©finitions classiques et modernes de l'art jusque-lĂ usitĂ©es se rĂ©vĂšlent si impuissantes Ă le cerner, n'y a-t-il pas quelque intĂ©rĂȘt Ă voir ce qu'il n'est pas, ou bien ce qu'il n'est plus, afin d'arriver Ă mieux voir ce que, toujours, il est ?
Il ne s'agit pas pour autant de se mettre, à nouveaux frais, à la recherche d'une improbable essence de l'art dans un introuvable objet de nature artistique. Il faut renoncer à définir la nature de l'objet d'art qui, bien que définissable en tant qu'appartenant à une classe ou à une caste, reste impossible à définir en tant qu'objet spécifié, séparé ontologiquement des autres par essence et nécessité. Ce n'est pas sa nature d'objet spécifique qui est appréhendable, mais bien la nature de son fonctionnement dans un certain systÚme qui peut l'accepter ou le refouler de maniÚre trÚs mobile et trÚs ouverte. C'est à dégager la nature de ce fonctionnement artistique que voudrait contribuer cet ouvrage.
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Sujet
ArtPREMIĂRE PARTIE
Une indĂ©ïŹnissable dĂ©ïŹnition
Beau
Pendant deux mille cinq cents ans, on a pu penser que lâart et le Beau, cette notion dĂ©veloppĂ©e par Platon, ne faisaient quâun. Or, nous sommes bien obligĂ©s, aujourdâhui, de constater que les choses ne peuvent ĂȘtre rĂ©duites Ă cette conception, elle-mĂȘme bien fuyante puisque trop subjective (ce qui est beau pour lâun ne lâest pas pour lâautre !) et trop intersubjectivement sujette aux codes sociaux de la mode (ce qui est beau ici ne lâest pas lĂ -bas !). « Ce sont les diffĂ©rents plaisirs de notre Ăąme qui forment les objets du goĂ»t, comme le Beau. [âŠ] Les Anciens nâavaient pas trĂšs bien dĂ©mĂȘlĂ© ceci. Ils regardaient comme des qualitĂ©s positives toutes les qualitĂ©s relatives Ă notre Ăąme. [âŠ] les sources du Beau, du Bon, de lâAgrĂ©able sont donc dans nous-mĂȘmes, et en chercher la raison, câest chercher la cause des plaisirs de notre Ăąme4 », affirme Montesquieu. Ce que Hume, de son cĂŽtĂ© et Ă la mĂȘme Ă©poque, assure Ă©galement : « la beautĂ© nâest pas une qualitĂ© inhĂ©rente aux choses elles-mĂȘmes mais existe seulement dans lâesprit qui les contemple5 ».
Ainsi quâa pu le dĂ©montrer Kant par la suite, la notion de beautĂ© nâest quâun jugement rĂ©flĂ©chissant subjectif et non un jugement dĂ©terminant objectif dont les qualitĂ©s appartiendraient Ă lâobjet lui-mĂȘme, ainsi que lâavait envisagĂ© Platon6. La sensibilitĂ© esthĂ©tique et la capacitĂ© humaine au jugement sont bien, toutes deux, universelles, ainsi que Kant le met en Ă©vidence. Mais leur application Ă un objet reste, du fait quâelle est relationnelle et individuelle, trĂšs relative et contingente, sans quâelle puisse nous conduire Ă un accord quant Ă son effectivitĂ©. Les choses sont belles parce que nous les jugeons ainsi et non parce quâelles existeraient en tant que telles au-delĂ de notre jugement, ou quâelles seraient susceptibles dâĂȘtre jugĂ©es belles dâune maniĂšre universelle dâaprĂšs quelque critĂšre objectif. Câest bien ce qui fait dire Ă Hegel, lĂ oĂč Kant avait tentĂ© de formuler quelques rĂšgles universalisables au jugement esthĂ©tique, que, « faute dâun critĂšre qui permette de choisir les objets et de les rĂ©partir en beaux et en laids, on sâen remet au goĂ»t subjectif, qui ne peut Ă©dicter aucune rĂšgle et ne peut ĂȘtre discutĂ©7 ». Cet ancrage subjectif du beau et du goĂ»t avait dĂ©jĂ Ă©tĂ© soulevĂ© par Voltaire : « Demandez Ă un crapaud ce que câest que la beautĂ©, le Grand Beau, to kalon, il vous rĂ©pondra que câest sa crapaude8. »
En diffĂ©renciant le beau naturel (un paysage) du beau artificiel (un objet quelconque tout autant quâune Ćuvre dâart), Kant met en Ă©vidence, mĂȘme si tel nâest pas son but, que la notion de beautĂ© nâest en rien superposable Ă celle dâartistique puisquâelle dĂ©passe largement lâĆuvre dâart pour sâappliquer, en tant que ressenti et jugement, Ă nâimporte quel Ă©lĂ©ment naturel aussi bien quâartificiel, artistique ou pratique. Nous devons donc bien nous rendre Ă lâĂ©vidence que tout ce qui est jugĂ© beau â paysage, personne, design dâune cafetiĂšre ou dernier tĂ©lĂ©phone Ă la mode â nâest pas pour autant considĂ©rĂ© comme Ćuvre dâart ; et que nombre dâĆuvres dâart, jugĂ©es laides ou neutres, nâen demeurent pas moins artistiques. « Il faut donc dissocier les deux idĂ©es de beautĂ© et de valeur esthĂ©tique, regarder le beau comme une certaine catĂ©gorie Ă mettre sur le mĂȘme plan que dâautres qualifications esthĂ©tiques possibles, et donc renoncer Ă la dĂ©finition traditionnelle de lâesthĂ©tique comme science du beau9. » Encore faudrait-il aller plus loin en diffĂ©renciant les notions de beautĂ©, dâesthĂ©tique et dâartistique. Ce que je tenterai de faire un peu plus avant.
Cette « qualitĂ© de beautĂ© » et ce jugement ne sont, par consĂ©quent, ni exclusifs ni constitutifs de la notion dâartistique, mĂȘme si de nombreuses Ćuvres dâart y ont fait ou y font encore rĂ©fĂ©rence puisquâon peut trouver belle une chose non artistique, et laide une Ćuvre dâart.
Bien fait
Alors mĂȘme que Francisco de Goya, puis les expressionnistes allemands, a fait la dĂ©monstration que la laideur pouvait entrer dans le domaine de lâart, on pourrait arguer que, cette laideur Ă©tant rĂ©alisĂ©e de belle maniĂšre, donc bien faite, le Bien, cette deuxiĂšme IdĂ©e platonicienne, remplacerait avantageusement le Beau.
Mais dâautres artistes, que ce soit Francis Picabia avec Danse de Saint-Guy, Alexander Calder avec Le cirque, Ben ou Robert Filliou, ceux du bad painting ou des artistes contemporains tels que Thomas Hirschhorn ou Jason Rhoades, ont imposĂ© le fait que le bricolage le plus complet et le moins bien fait pouvait aussi se faire une place au soleil de lâart. La notion de « bien fait » a donc, elle aussi, eu maille Ă partir avec la modernitĂ© et la postmodernitĂ©. Car si le « bien fait » est le propos de lâartisanat, il nâest pas forcĂ©ment celui de lâĆuvre dâart.
Je ferai, bien sĂ»r, ici, une petite parenthĂšse Ă propos des liens entre art et technique, pour remarquer que lâars latin â le procĂ©dĂ©, le savoir-faire â est lâĂ©quivalent de la tĂȘkhnĂȘ grecque. Or, le concept dâart sâest Ă©normĂ©ment complexifiĂ© Ă la Renaissance lorsque LĂ©onard de Vinci imposa le fait que lâart Ă©tait aussi une affaire intellectuelle, une « cosa mentale » qui permettait Ă lâartiste dâaccĂ©der aux arts libĂ©raux en le dĂ©gageant des simples arts mĂ©caniques liĂ©s Ă lâartisanat : « La pratique doit toujours ĂȘtre fondĂ©e sur une bonne thĂ©orie10 ». Se sont alors mĂȘlĂ©es Ă la tĂȘkhnĂȘ dâautres notions grecques telles que la poĂŻĂšsis (crĂ©ation formelle), la praxis (crĂ©ation intellectuelle) et la musikĂȘ (inspiration), dont lâagrĂ©gation a engendrĂ© la notion actuelle dâartistique.
La poĂŻĂšsis (le faire), qui concerne la rĂ©alisation formelle, est donc quelque peu diffĂ©rente de la praxis (lâaction), qui est la maniĂšre de concevoir lâĆuvre intellectuellement, ainsi que de lâaisthĂšsis (lâesthĂ©tique), qui est la façon de la recevoir par un public qui a Ă©galement lâoccasion de rĂ©flĂ©chir aux divers sens quâelle dĂ©gage. Les deux modes de pensĂ©e, par la rĂ©flexion (praxis) et le hasard du geste (poĂŻĂšsis), sont Ă©videmment entremĂȘlĂ©s lorsquâun artiste crĂ©e une Ćuvre dâart. Toujours est-il que de nos jours, et ce malgrĂ© quelques tentatives pour revenir Ă une conception artistique Ă©largie Ă lâensemble de la production artificielle, lâĆuvre de lâart, rĂ©alisĂ©e par lâartisan maĂźtrisant une technique, est, dans son nom mĂȘme, diffĂ©rente de lâĆuvre dâart, rĂ©alisĂ©e par un artiste.
Par consĂ©quent, le « bien fait », le fait selon les rĂšgles de lâartisanat, nâest, Ă son tour, en rien constitutif de lâĆuvre dâart pas plus quâil ne lui est exclusif, ne serait-ce que parce que nombre de choses bien faites, une chaise fonctionnelle ou une maison bien construite, ne sont pas jugĂ©es pour autant artistiques, mĂȘme si on leur reconnaĂźt dâĂȘtre rĂ©alisĂ©es selon les « rĂšgles de lâart », pendant que nombre dâĆuvres dâart, volontairement mal faites, le sont cependant.
Vrai
LâĂ©poque moderne, celle du Bauhaus ou du constructivisme notamment, a bien tentĂ©, Ă son tour, afin de lutter contre lâaccumulation des dĂ©corations superfĂ©tatoires de lâacadĂ©misme, de remplacer la notion de beautĂ© par la troisiĂšme notion platonicienne de VĂ©ritĂ© ; le Beau nâĂ©tant alors quâune rĂ©vĂ©lation confuse du Vrai, et lâart, pour Hegel, « ce qui rĂ©vĂšle Ă la conscience la vĂ©ritĂ© sous une forme sensible11 ». Câest ainsi que lâarchitecte Tony Garnier a pu sâexclamer : « La vĂ©ritĂ© seule est belle12 ! »
Pourtant, le vrai, pas plus que le faux, ne peut exister en art, puisque, Ă lâinverse de la science, celui-ci nâa rien Ă dĂ©montrer ni Ă prouver, son but Ă©tant davantage de donner des valeurs et de crĂ©er du sens, pour le simple plaisir de crĂ©er du sens, que de connaĂźtre analytiquement des faits ou des objets. Si la notion de Beau a pu ainsi ĂȘtre considĂ©rĂ©e, de Platon Ă Hegel, comme alĂštheia, câest-Ă -dire dĂ©voilement, rĂ©vĂ©lation confuse du Vrai parce quâentachĂ©e de matĂ©rialitĂ© â comme Ă©tape provisoire en somme dans la conquĂȘte de lâIdĂ©e Ă©purĂ©e â, Kant a bien dĂ©montrĂ© la diffĂ©rence entre « connaissance » des objets phĂ©nomĂ©naux et « savoir » Ă propos des pseudo-objets que sont les concepts tout autant quâĂ propos de cette variĂ©tĂ© dâobjets signalĂ©tiques que sont les objets artistiques.
Car lâune des grandes questions de La critique de la facultĂ© de juger est bien la distinction entre trois sortes dâobjets : les objets rĂ©els (phĂ©nomĂšnes), les pseudo-objets (noumĂšnes) que sont les concepts â ces objets de lâesprit que lâon a tendance abusivement Ă manipuler comme des objets rĂ©els alors quâils nâen sont pas puisquâils nâappartiennent pas Ă notre milieu phĂ©nomĂ©nal â et les objets signalĂ©tiques, rĂ©els mais supportant un concept (livre, panneau indicateur, objet cultuel, Ćuvre dâart, etc.), qui sont des mixtes prenant leurs qualitĂ©s des deux premiers. Si, en effet, nous suivons la pensĂ©e de Kant, et mĂȘme sâil nâemploie pas ces qualificatifs13, lâĆuvre dâart appartient Ă la classe des objets signalĂ©tiques (ou encore symboliques, mĂ©diateurs ou rĂ©flexifs), qui, bien quâayant une prĂ©sence phĂ©nomĂ©nale sensible, signifient ou symbolisent autre chose que leur seule prĂ©sence, se soumettant, de ce fait, Ă un jugement rĂ©flĂ©chissant dont lâorigine est nichĂ©e dans la subjectivitĂ© du spectateur, bien que ce dernier ait besoin de lâobjectivation dâun support pour quâelle se rĂ©flĂ©chisse.
Nous pouvons donc invalider cette prĂ©tention du Beau Ă sâapprocher du Vrai, et du Vrai Ă se superposer Ă lâartistique, Hegel lui-mĂȘme reconnaissant que, « si lâart sert Ă rendre lâesprit conscient de ses intĂ©rĂȘts, il est loin dâĂȘtre le mode dâexpression le plus Ă©levĂ© de la vĂ©ritĂ©14 ». Au reste, Nietzsche affirmera avec force que les « vĂ©ritĂ©s sont des illusions dont on a oubliĂ© quâelles le sont15 ».
Ă dĂ©faut de VĂ©ritĂ©, valeur dĂ©sormais liĂ©e Ă la vĂ©rification ou Ă la falsification dâune connaissance scientifique Ă propos dâun phĂ©nomĂšne, une Ćuvre dâart peut ĂȘtre plus ou moins juste, empreinte de vraisemblance, câest-Ă -dire efficace, adĂ©quate Ă lâintention de son auteur, appropriĂ©e Ă son but. Il existe de multiples maniĂšres, plus ou moins pertinentes, câest-Ă -dire plus ou moins vraies relativement Ă une question posĂ©e, de traiter des questions artistiques. Ce Vrai nâest plus, dĂšs lors, quâune bien piĂštre vĂ©racitĂ© relative ayant pris la place dâune sacro-sainte VĂ©ritĂ© universellement partagĂ©e.
Il est Ă noter, par ailleurs, que ce nâest pas parce quâune notion telle que la « gravitĂ© » de Newton est reconnue pour vraie, quâelle est considĂ©rĂ©e comme artistique. Tout ce qui peut ĂȘtre vrai nâest pas pour autant artistique. L...
Table des matiĂšres
- Introduction â Vers une insigniïŹance de lâart?
- PremiĂšre partie â Une indĂ©ïŹnissable dĂ©ïŹnition
- DeuxiĂšme partie â Vers une dĂ©finition de lâĆuvre dâart
- TroisiĂšme partie â Les prises de conscience historico-sĂ©miotiques de lâart
- Conclusion â Les signifiances de lâart
- Ouvrages cités
Foire aux questions
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