PREMIÈRE PARTIE
Une indéfinissable définition
Beau
Pendant deux mille cinq cents ans, on a pu penser que l’art et le Beau, cette notion développée par Platon, ne faisaient qu’un. Or, nous sommes bien obligés, aujourd’hui, de constater que les choses ne peuvent être réduites à cette conception, elle-même bien fuyante puisque trop subjective (ce qui est beau pour l’un ne l’est pas pour l’autre !) et trop intersubjectivement sujette aux codes sociaux de la mode (ce qui est beau ici ne l’est pas là-bas !). « Ce sont les différents plaisirs de notre âme qui forment les objets du goût, comme le Beau. […] Les Anciens n’avaient pas très bien démêlé ceci. Ils regardaient comme des qualités positives toutes les qualités relatives à notre âme. […] les sources du Beau, du Bon, de l’Agréable sont donc dans nous-mêmes, et en chercher la raison, c’est chercher la cause des plaisirs de notre âme », affirme Montesquieu. Ce que Hume, de son côté et à la même époque, assure également : « la beauté n’est pas une qualité inhérente aux choses elles-mêmes mais existe seulement dans l’esprit qui les contemple ».
Ainsi qu’a pu le démontrer Kant par la suite, la notion de beauté n’est qu’un jugement réfléchissant subjectif et non un jugement déterminant objectif dont les qualités appartiendraient à l’objet lui-même, ainsi que l’avait envisagé Platon. La sensibilité esthétique et la capacité humaine au jugement sont bien, toutes deux, universelles, ainsi que Kant le met en évidence. Mais leur application à un objet reste, du fait qu’elle est relationnelle et individuelle, très relative et contingente, sans qu’elle puisse nous conduire à un accord quant à son effectivité. Les choses sont belles parce que nous les jugeons ainsi et non parce qu’elles existeraient en tant que telles au-delà de notre jugement, ou qu’elles seraient susceptibles d’être jugées belles d’une manière universelle d’après quelque critère objectif. C’est bien ce qui fait dire à Hegel, là où Kant avait tenté de formuler quelques règles universalisables au jugement esthétique, que, « faute d’un critère qui permette de choisir les objets et de les répartir en beaux et en laids, on s’en remet au goût subjectif, qui ne peut édicter aucune règle et ne peut être discuté ». Cet ancrage subjectif du beau et du goût avait déjà été soulevé par Voltaire : « Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté, le Grand Beau, to kalon, il vous répondra que c’est sa crapaude. »
En différenciant le beau naturel (un paysage) du beau artificiel (un objet quelconque tout autant qu’une œuvre d’art), Kant met en évidence, même si tel n’est pas son but, que la notion de beauté n’est en rien superposable à celle d’artistique puisqu’elle dépasse largement l’œuvre d’art pour s’appliquer, en tant que ressenti et jugement, à n’importe quel élément naturel aussi bien qu’artificiel, artistique ou pratique. Nous devons donc bien nous rendre à l’évidence que tout ce qui est jugé beau — paysage, personne, design d’une cafetière ou dernier téléphone à la mode — n’est pas pour autant considéré comme œuvre d’art ; et que nombre d’œuvres d’art, jugées laides ou neutres, n’en demeurent pas moins artistiques. « Il faut donc dissocier les deux idées de beauté et de valeur esthétique, regarder le beau comme une certaine catégorie à mettre sur le même plan que d’autres qualifications esthétiques possibles, et donc renoncer à la définition traditionnelle de l’esthétique comme science du beau. » Encore faudrait-il aller plus loin en différenciant les notions de beauté, d’esthétique et d’artistique. Ce que je tenterai de faire un peu plus avant.
Cette « qualité de beauté » et ce jugement ne sont, par conséquent, ni exclusifs ni constitutifs de la notion d’artistique, même si de nombreuses œuvres d’art y ont fait ou y font encore référence puisqu’on peut trouver belle une chose non artistique, et laide une œuvre d’art.
Bien fait
Alors même que Francisco de Goya, puis les expressionnistes allemands, a fait la démonstration que la laideur pouvait entrer dans le domaine de l’art, on pourrait arguer que, cette laideur étant réalisée de belle manière, donc bien faite, le Bien, cette deuxième Idée platonicienne, remplacerait avantageusement le Beau.
Mais d’autres artistes, que ce soit Francis Picabia avec Danse de Saint-Guy, Alexander Calder avec Le cirque, Ben ou Robert Filliou, ceux du bad painting ou des artistes contemporains tels que Thomas Hirschhorn ou Jason Rhoades, ont imposé le fait que le bricolage le plus complet et le moins bien fait pouvait aussi se faire une place au soleil de l’art. La notion de « bien fait » a donc, elle aussi, eu maille à partir avec la modernité et la postmodernité. Car si le « bien fait » est le propos de l’artisanat, il n’est pas forcément celui de l’œuvre d’art.
Je ferai, bien sûr, ici, une petite parenthèse à propos des liens entre art et technique, pour remarquer que l’ars latin — le procédé, le savoir-faire — est l’équivalent de la têkhnê grecque. Or, le concept d’art s’est énormément complexifié à la Renaissance lorsque Léonard de Vinci imposa le fait que l’art était aussi une affaire intellectuelle, une « cosa mentale » qui permettait à l’artiste d’accéder aux arts libéraux en le dégageant des simples arts mécaniques liés à l’artisanat : « La pratique doit toujours être fondée sur une bonne théorie ». Se sont alors mêlées à la têkhnê d’autres notions grecques telles que la poïèsis (création formelle), la praxis (création intellectuelle) et la musikê (inspiration), dont l’agrégation a engendré la notion actuelle d’artistique.
La poïèsis (le faire), qui concerne la réalisation formelle, est donc quelque peu différente de la praxis (l’action), qui est la manière de concevoir l’œuvre intellectuellement, ainsi que de l’aisthèsis (l’esthétique), qui est la façon de la recevoir par un public qui a également l’occasion de réfléchir aux divers sens qu’elle dégage. Les deux modes de pensée, par la réflexion (praxis) et le hasard du geste (poïèsis), sont évidemment entremêlés lorsqu’un artiste crée une œuvre d’art. Toujours est-il que de nos jours, et ce malgré quelques tentatives pour revenir à une conception artistique élargie à l’ensemble de la production artificielle, l’œuvre de l’art, réalisée par l’artisan maîtrisant une technique, est, dans son nom même, différente de l’œuvre d’art, réalisée par un artiste.
Par conséquent, le « bien fait », le fait selon les règles de l’artisanat, n’est, à son tour, en rien constitutif de l’œuvre d’art pas plus qu’il ne lui est exclusif, ne serait-ce que parce que nombre de choses bien faites, une chaise fonctionnelle ou une maison bien construite, ne sont pas jugées pour autant artistiques, même si on leur reconnaît d’être réalisées selon les « règles de l’art », pendant que nombre d’œuvres d’art, volontairement mal faites, le sont cependant.
Vrai
L’époque moderne, celle du Bauhaus ou du constructivisme notamment, a bien tenté, à son tour, afin de lutter contre l’accumulation des décorations superfétatoires de l’académisme, de remplacer la notion de beauté par la troisième notion platonicienne de Vérité ; le Beau n’étant alors qu’une révélation confuse du Vrai, et l’art, pour Hegel, « ce qui révèle à la conscience la vérité sous une forme sensible ». C’est ainsi que l’architecte Tony Garnier a pu s’exclamer : « La vérité seule est belle ! »
Pourtant, le vrai, pas plus que le faux, ne peut exister en art, puisque, à l’inverse de la science, celui-ci n’a rien à démontrer ni à prouver, son but étant davantage de donner des valeurs et de créer du sens, pour le simple plaisir de créer du sens, que de connaître analytiquement des faits ou des objets. Si la notion de Beau a pu ainsi être considérée, de Platon à Hegel, comme alètheia, c’est-à-dire dévoilement, révélation confuse du Vrai parce qu’entachée de matérialité — comme étape provisoire en somme dans la conquête de l’Idée épurée —, Kant a bien démontré la différence entre « connaissance » des objets phénoménaux et « savoir » à propos des pseudo-objets que sont les concepts tout autant qu’à propos de cette variété d’objets signalétiques que sont les objets artistiques.
Car l’une des grandes questions de La critique de la faculté de juger est bien la distinction entre trois sortes d’objets : les objets réels (phénomènes), les pseudo-objets (noumènes) que sont les concepts — ces objets de l’esprit que l’on a tendance abusivement à manipuler comme des objets réels alors qu’ils n’en sont pas puisqu’ils n’appartiennent pas à notre milieu phénoménal — et les objets signalétiques, réels mais supportant un concept (livre, panneau indicateur, objet cultuel, œuvre d’art, etc.), qui sont des mixtes prenant leurs qualités des deux premiers. Si, en effet, nous suivons la pensée de Kant, et même s’il n’emploie pas ces qualificatifs, l’œuvre d’art appartient à la classe des objets signalétiques (ou encore symboliques, médiateurs ou réflexifs), qui, bien qu’ayant une présence phénoménale sensible, signifient ou symbolisent autre chose que leur seule présence, se soumettant, de ce fait, à un jugement réfléchissant dont l’origine est nichée dans la subjectivité du spectateur, bien que ce dernier ait besoin de l’objectivation d’un support pour qu’elle se réfléchisse.
Nous pouvons donc invalider cette prétention du Beau à s’approcher du Vrai, et du Vrai à se superposer à l’artistique, Hegel lui-même reconnaissant que, « si l’art sert à rendre l’esprit conscient de ses intérêts, il est loin d’être le mode d’expression le plus élevé de la vérité ». Au reste, Nietzsche affirmera avec force que les « vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont ».
À défaut de Vérité, valeur désormais liée à la vérification ou à la falsification d’une connaissance scientifique à propos d’un phénomène, une œuvre d’art peut être plus ou moins juste, empreinte de vraisemblance, c’est-à-dire efficace, adéquate à l’intention de son auteur, appropriée à son but. Il existe de multiples manières, plus ou moins pertinentes, c’est-à-dire plus ou moins vraies relativement à une question posée, de traiter des questions artistiques. Ce Vrai n’est plus, dès lors, qu’une bien piètre véracité relative ayant pris la place d’une sacro-sainte Vérité universellement partagée.
Il est à noter, par ailleurs, que ce n’est pas parce qu’une notion telle que la « gravité » de Newton est reconnue pour vraie, qu’elle est considérée comme artistique. Tout ce qui peut être vrai n’est pas pour autant artistique. L...