
- 234 pages
- French
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eBook - ePub
Ă propos de ce livre
« Les lettres qui forment cet ouvrage ne constituent pas un traitĂ© philosophique. Elles ont Ă©tĂ© Ă©crites sans autre intention que d'imaginer le fruit d'annĂ©es de rĂ©flexion et d'expĂ©rience d'un pĂšre fictif. De lui et de son fils, on sait seulement qu'ils ne se parlent plus depuis longtemps et que la relation entre eux est pour le moins froide. Ils sont en cela profondĂ©ment contemporains et rĂ©els. C'est sur ce fond d'incomprĂ©hension et de ressentiment que le pĂšre a dĂ©cidĂ© de lĂ©guer Ă son fils une maniĂšre de testament spirituel. Le fils est donc libre de l'accepter ou de le rejeter. Ou de suspendre sa dĂ©cision. Ou d'en changer avec le temps. Mais l'essentiel, pour ce pĂšre, est d'avoir prononcĂ© une parole. Le reste, c'est-Ă -dire la façon dont elle sera accueillie, ne lui appartient pas. D'oĂč une libertĂ© de ton et de pensĂ©e qui ne s'embarrasse pas de mĂ©nagements. »
En vingt-huit lettres, ce pĂšre essaiera donc de transmettre au fils une sagesse â un savoir de la vie, une tradition de l'homme â, abordant tour Ă tour autant de thĂšmes (le dĂ©racinement, le tragique, la blessure, le tĂ©moignage, le pardonâŠ) qui en dĂ©taillent la teneur et la gravitĂ©. Au-delĂ de son destinataire explicite, c'est Ă l'ensemble de ses contemporains que s'adresse ici l'auteur, aussi bien Ă ceux qui ont rompu cette transmission qu'Ă ceux qui sont ainsi privĂ©s de legs et qui se retrouvent souvent abandonnĂ©s et dĂ©sorientĂ©s.
Informations
Sujet
Philosophie1.
Ăcoute
ĂCOUTE, mon fils, ouvre lâoreille de ton cĆur aux propos dâun pĂšre qui, pendant trop longtemps sâest tu et nâa pas rĂ©ussi Ă te parler. Ăcoute ce quâil a Ă te dire et Ă te transmettre afin que tu puisses, toi aussi, devenir pĂšre et poursuivre ta route sur le chemin de mes ancĂȘtres qui sont aussi les tiens, et dans le sillage desquels tu as Ă inscrire tes pas. Recueille, contrairement Ă ce que notre Ă©poque soi-disant libĂ©rĂ©e imagine, le legs transmis de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration et dont je ne suis que le passeur, Ă lâimitation de mes prĂ©dĂ©cesseurs.
Je sais, tout cela a Ă©tĂ© enfoui dans les replis de ma mĂ©moire. Jâai failli, comme tant dâautres, dans cette tĂąche. La pression Ă©tait trop forte et jâai dĂ» me conformer aux diktats sociaux et mĂ©diatiques. Jâai cru bien faire en tâaffranchissant du poids du passĂ©, en soulignant ce que je pensais ĂȘtre ton absolue dignitĂ© de petit homme libre et ton droit inaliĂ©nable de choisir. Jâai cru bien faire en ne voulant pas te couler dans le moule dont jâavais hĂ©ritĂ©. Tu as Ă©chappĂ© Ă ce moule et, tel un fleuve qui se disperse en un delta au dĂ©bit de plus en plus divisĂ© et faible, ton Ă©lan vital sâest par consĂ©quent dĂ©multipliĂ© pour se dissoudre dans mille et une directions et mille et une impasses. Câest ainsi que jâai peu Ă peu compris que, pour se dĂ©finir, le fils avait besoin dâun tuteur autour duquel, puis contre lequel, se constituer, un canal pour sâorienter, un idĂ©al pour se structurer. Tes trĂ©buchements sont mon Ă©chec, ils sont lâĂ©cho de mon erreur. Et ce nâest quâen dĂ©couvrant la supercherie de cette libĂ©ration imposĂ©e Ă toi, qui nâaboutit en fait quâĂ un dĂ©racinement festif et pathĂ©tique, que jâentrevois les obstacles Ă lâexerÂcice de ma paternitĂ© Ă ton Ă©gard. Et, quoique dĂ©guisĂ©s sous des discours lĂ©nifiants tenus par des experts en tous genres, ils sont nombreux. Mais une impĂ©rieuse nĂ©cessitĂ© me pousse Ă aller Ă contre-courant et Ă essayer de rĂ©tablir le lien vital entre toi et moi. Car, malgrĂ© les circonstances dĂ©favorables, jâai un obscur mais tenace espoir. Câest la raison de ces lettres.
Pour commencer, ne crains pas les ragots qui prĂ©Âtendent mettre mon accĂšs de faiblesse ou de tendresse au compte dâun alcoolisme, dâune dĂ©pression ou dâune culpabilitĂ© hypothĂ©tiques. Il est vrai que tant de pĂšres dâaujourdâhui, sâĂ©tant fait voler leur autoritĂ©, ou trop dĂ©moralisĂ©s pour lâexercer, ont trĂšs peu de portes de sortie. Ils souffrent en silence. Ils tombent donc et se font diagnostiquer des troubles psychologiques que lâon prend soin dâisoler et de sĂ©parer de la dĂ©liquescence dans laquelle nos sociĂ©tĂ©s sont tombĂ©es. Il y a lĂ un phĂ©noÂmĂšne de mise Ă lâĂ©cart bien commode qui permet de pathologiser tout en sauvegardant une bonne conscience sociale. Mais dans la mesure oĂč presque personne nâĂ©coute ces pĂšres, leurs problĂšmes demeurent irrĂ©solus et pourrissent, ce qui expliquera trĂšs certainement la prochaine rĂ©volte sociale.
Sans doute lâhomosexualitĂ©, Ă laquelle je me suis frottĂ© pendant quelque temps, mâa-t-elle davantage soutenu dans mes chutes. Jây ai trouvĂ© une forme de fraternitĂ© et de complicitĂ© que le monde hĂ©tĂ©rosexuel ne mâoffrait pour ainsi dire pas. Toutefois, mĂȘme si mes pĂ©rĂ©griÂnations mâont fait demeurer pas mal dâannĂ©es dans ces Ă©tats et ces milieux, je nâai jamais adhĂ©rĂ© aux modes actuelles qui chantent la diversitĂ© et lâĂ©motivitĂ© sur tous les tons mais nĂ©gligent lâessentiel de mon identitĂ© dâhomme et de pĂšre.
Tu comprendras que ce refus mâa valu bien des sarcasmes, des silences, des jugements sur mon soi-disant cĂŽtĂ© rĂ©actionnaire. DĂ©primĂ©, on mâa voulu dĂ©pressif. FrĂ©quentant des hommes, on mâa adoubĂ© homosexuel. Ăprouvant des remords Ă ton endroit, on mâa dĂ©clarĂ© coupable. Jâai refusĂ© dâadhĂ©rer aux sirĂšnes festives contemporaines qui promeuvent la sortie du placard, et qui ne renvoient la plupart du temps quâĂ de nouvelles chaĂźnes, Ă de nouveaux placards. Jâai tenu Ă ma soufÂfrance et Ă ma libertĂ©. Jâai tenu Ă trouver mes propres rĂ©ponses et Ă me mĂ©fier des explications sociales et des nouvelles essences. Il est malheureusement vrai que quiconque suit sa propre Ă©toile, sa conscience intime et profonde, au risque bien rĂ©el de se fourvoyer, est vouĂ© Ă ce triste rĂ©gime. Câest lĂ , au creux de son isolement, quâil apprend douloureusement Ă transformer celui-ci en solitude, puis â dans certains cas â en plĂ©nitude. Jâaurais tant voulu rĂ©pondre Ă tes attentes au fur et Ă mesure de leur apparition mais il mâa fallu passer par ce chemin long et difficile, dâautant plus Ăąpre que je te savais Ă lâautre bout, impatient, angoissĂ©, mĂ©prisant. MĂȘme si cela a pris du temps, je ne crois pas que tout est perdu et que jâarrive trop tard pour te parler.
Câest ainsi que je suis fier dâĂȘtre en mesure de te dire que tu as dĂ©sormais devant toi, mĂȘme si nous sommes devenus Ă©trangers lâun Ă lâautre, un pĂšre droit dont les pieds sont fermement enracinĂ©s dans la terre, la tĂȘte orientĂ©e fiĂšrement vers le soleil et lâĂąme tendue vers ce Dieu de misĂ©ricorde et de dĂ©bordement de vie. Je nâai pas noyĂ© mes souffrances dans ce que notre Ă©poque offre trop facilement aux innombrables hommes en dĂ©tresse. Je nâai pas succombĂ© aux demi-bonheurs que nous proposent nos docteurs et thĂ©rapeutes. Je nâai pas cherchĂ© Ă mâaccomplir ni Ă rĂ©aliser ce quâon appelle mon moi profond et qui nâest plus souvent quâune forme dĂ©guisĂ©e de compensation narcissique. Non, jâai assumĂ© mes blessures en les traversant, Ă coup de larmes, de doutes et de dĂ©chirements. Jâai fui les illusions de rĂ©demption, la tentation de me croire sauvĂ© parce que je souffrais. Jâai vĂ©cu cette nuit noire de lâĂąme et du cĆur oĂč tout vacille, oĂč toute attache affective, sociale et culturelle se dissout pour ne laisser quâune atroce et proÂfonde bĂ©ance. Ce sont des heures tragiques qui mâont demandĂ© patience, humilitĂ© et attente devant le vide de ma vie.
Tu voulais un pĂšre fort. Mais ni toi ni moi ne savions ce quâĂ©tait la force pour un homme. Toi parce que tu Ă©tais trop petit, inexpĂ©rimentĂ©, trop violent et entier dans tes fantasmes ; moi parce que jâai Ă©tĂ© le jouet de stĂ©rĂ©otypes sociaux et culturels qui mâavaient figĂ© dans le rĂŽle de pourvoyeur distant et insensible, sous lâĆil complaisant â et combien intĂ©ressé â de ta mĂšre qui trouvait son avantage Ă ce quâun pĂšre ne sâimmisce pas trop dans lâintimitĂ© symbiotique quâelle entretenait avec toi et quâelle gardait jalousement. Il est vrai quâelle nâavait, elle non plus, pas eu de pĂšre et quâelle cherchait Ă sâen construire un Ă la mesure de ses dĂ©sirs illimitĂ©s et contradictoires, sans essayer de comprendre que câĂ©tait lĂ une impasse. Tu commences dâailleurs Ă tâen rendre compte et Ă prendre des distances Ă son endroit. Tu as donc paradoxalement mĂ»ri beaucoup plus vite quâun enfant normal, dotĂ© de parents prĂ©sents. Tu nâas pas eu le choix.
Je comprends ta dĂ©ception mais ce qui est arrivĂ© est arrivĂ©. Ou plutĂŽt, ce qui nâest pas arrivĂ© nâest pas arrivĂ©. Toute une histoire, qui aurait dĂ» ĂȘtre, nâa pas existĂ© entre toi et moi. Ni toi ni moi ne pourrons rĂ©parer ce manque. Et je ne voudrais ni continuer Ă barboter dans la culpabilitĂ© Ă ton Ă©gard ni que tu restes prisonnier de ce ressentiment Ă mon endroit. Car ces deux blessures nous maintiennent dans une dĂ©pendance imaginaire lâun par rapport Ă lâautre et nous empĂȘchent de pourÂsuivre nos destinĂ©es et de renouer le fil qui traverse les gĂ©nĂ©Ârations. Nous avons tous les deux Ă faire un deuil de ce qui nâa pas eu lieu. Et je sais quâil est plus facile de lĂącher une situation rĂ©elle quâune absence, mais je souhaite malgrĂ© tout tây aider par ces quelques lignes, sachant pourtant trop bien que je ne pourrai pas tracer ton chemin Ă ta place. Le mieux que je puisse faire dans cette situation est de tĂ©moigner de moi-mĂȘme, sans plus, afin que tu saches quel homme je suis.
Je te demande en fin de compte ta confiance. Je tâai Ă©crit ces quelques rĂ©flexions qui sont le produit dĂ©cantĂ© de mon expĂ©rience et de mes nuits blanches. Elles constituent en quelque sorte un brĂ©viaire ou un testaÂment spirituel que je tâoffre humblement afin que tu puisses y puiser de quoi te projeter dans la vie et y ajouter ce que la vie tâaura apportĂ© ou retranchĂ©. Il mâaura fallu me dĂ©faire dâune fausse confiance en moi, dâune façade de convention entretenue plus ou moins consciemment par mon entourage, et attendre quâĂ©merge un autre senÂtiment, plus pauvre en apparence mais plus authenÂtique, enracinĂ© et profond.
Et tu seras toi aussi obligĂ© dâapprivoiser le fils blessĂ© en toi. Il te faudra, oui, lĂącher ton ressentiment, qui est lâenvers dâun dĂ©sir fondamental non comblĂ©. Tu as Ă ĂȘtre ton propre pĂšre, avec les lambeaux de ce que je tâai lĂ©guĂ© et avec ce que tu as pu capter de moi, de ta mĂšre et de ton entourage.
Jâose espĂ©rer, dans la crainte et le tremblement dâun pĂšre qui cherche Ă se reconnaĂźtre dans son fils et Ă se faire reconnaĂźtre par lui, que ces quelques lignes tây aideront.
Le pĂšre se donne dans le fils et le fils rend louange au pĂšre, dit la thĂ©ologie trinitaire chrĂ©tienne. Je me contenterai de dire, pour ma part, que le pĂšre se mire dans le fils et que le fils sâenracine en son pĂšre. Câest ainsi que le fils sâaugmente par rapport au pĂšre et poursuit la trajectoire hĂ©ritĂ©e de lui, elle-mĂȘme fruit des pĂšres prĂ©cĂ©dents. Tu mâes aussi prĂ©cieux que je le suis pour toi, et câest sans doute pour cela que tu mâas longtemps tant dĂ©testĂ©.
Tu as eu besoin de moi mais tu ne sais pas Ă quel point ton regard tantĂŽt implorant, tantĂŽt mĂ©prisant me laminait lâĂąme. Je pressentais bien que câest ce regard que je cherchais et dont jâavais besoin pour me rĂ©vĂ©ler homme et pĂšre. Car on nâest jamais homme ou pĂšre quâen fonction dâautrui et de la gĂ©nĂ©ration qui nous suit. Il nây a pas de pĂšre ni dâhomme dans lâabsolu, comme il nây a pas de femme ni de mĂšre toute seule. Tu as Ă©tĂ© un guide pour moi, mais un guide par manque puisque, enfant, tu nâavais pas les mots pour me dire que faire ni comment. Tes cris, je ne les ai compris que trop tard.
Jâai Ă©galement essayĂ©, dans mon silence, dâouvrir lâoreille de mon cĆur et dâĂ©couter ce que tu avais Ă me dire, ce qui se cachait derriĂšre tes mots inadĂ©quats et tes attitudes exaspĂ©rantes. Jâai dĂ» enraciner ma confiance en moi-mĂȘme dans celle que je percevais maladroitement chez toi. Tu as en effet Ă©tĂ© pour moi un guide Ă lâenvers, un guide muni dâun mode dâemploi en filigrane quâil mâincombait dâexpliciter. Sans toi, sans ton appel, je nâaurais rien fait. Je nâaurais mĂȘme pas Ă©crit ces lignes.
Je te demande maintenant dâavoir confiance en moi et de tendre ton Ăąme vers ce que mes paroles balbutiantes essaient de te dire. Peu importe du reste que tu partages ou non ce que je vais te raconter, lâessentiel est quâelles suscitent en toi lâhomme qui depuis trop longtemps cherche Ă advenir. Il suffit seulement quâune parole ait Ă©tĂ© dite et que tu lâaccueilles dans ton absolue libertĂ© intĂ©rieure, au-delĂ de ta rĂ©volte et de tes tourments. Mais comment et quand cela se fera est un mystĂšre que ni moi ni toi ne sommes en mesure de comprendre. Cela se fera, au moment opportun, ou ne se fera pas.
Jâai choisi dâĂ©crire et non de te parler. Je le fais par pudeur plus que par timiditĂ© ou fuite. Le temps nâest plus oĂč jâaurais pu tâembrasser, te toucher, te cajoler. Tu as Ă©galement passĂ© lâĂąge de te faire parler par un pĂšre. Et puis une parole Ă©crite laisse plus de marge au lecteur quâune parole prononcĂ©e, plus de temps de mĂ»rissement et de rĂ©action. Mais sache que la pudeur dâun homme est Ă la mesure de son amour et que ce quâil tait ou nâose dire est le reflet de ce quâil ressent au plus intime de lui-mĂȘme. Un homme a toujours peur que sa parole soit incomprise par son fils et, sâil rĂ©agit violemment, câest plus par choc que par violence innĂ©e, contrairement Ă ce que soutient notre morale contemporaine.
2.
Personne nâest une Ăźle
TU AS SANS DOUTE dĂ©jĂ entendu ce fameux vers de John Donne, poĂšte mystique anglais du dĂ©but du dix-septiĂšme siĂšcle, No man is an island, «Aucun homme nâest une Ăźle». Un peu plus loin le poĂšme dit, selon ma propre traduction : «la mort de chaque homme me dimiÂnue, car je suis partie prenante de lâhumanitĂ©. Ainsi, ne demande pas pour qui sonne le glas, il sonne pour toi.»
Je ne crois pas quâil faille comprendre ces vers dâun point de vue moral en tout premier lieu. Le poĂšte ne vise pas tant Ă engager son prochain sur le chemin de la solidaritĂ© quâĂ dire que chaque homme est toujours dĂ©jĂ inscrit dans un rĂ©seau, une toile, comme une maille dans un tissu. Prends un bĂątonnet et appuie lĂ©gĂšrement sur un point dâune toile dâaraignĂ©e et tu verras toute la dĂ©licate structure vibrer. Chaque fil est une antenne pour lâarachnĂ©en. Chaque intersection est un homme qui, lorsquâil sâagite, secoue toute la toile. DĂ©chire un seul fil et tu risques de fendre la toile en deux.
Chaque homme est donc beaucoup plus que ce quâil donne Ă voir, mais on ne sait pas jusquâoĂč va son rayon dâaction. Et, comme nous vivons dans un monde fini, tĂŽt ou tard, ce quâil fait revient, sur lui ou sur ses desÂcendants, comme une onde qui se retourne et rebondit.
Ce nâest pas lâaspect mĂ©caniste de ce processus qui mâintĂ©resse ici mais son sens spirituel. En quoi ce qui arrive Ă un autre homme a-t-il une incidence sur moi, a fortiori sâil sâagit dâun inconnu ou dâun Ă©tranger ? On comprend aisĂ©ment la chose si lâon pense au vide créé par la disparition dâun proche, dâun voisin ou dâun employĂ©. Mais le sort dâun paysan du Szechuan, par exemple, en quoi cela me touche-t-il ? Poser cette question, câest poser celle du monde et de mon rapport Ă lui. Autrement dit, comment est-ce que je mâarticule avec mon entourage, et au-delĂ ? Mon lien est-il conscient et contractuel, pour ainsi dire, ou bien est-il organique et plonge-t-il ses ramifications jusque dans des rĂ©gions intimes inconnues de moi ?
Revenons au poĂšte anglais. Dans son poĂšme, Donne suggĂšre que si on enlĂšve un morceau de lâEurope, câest tout le continent qui en est amoindri. Imagine ainsi une Angleterre dĂ©river de lâEurope. Il nây a lĂ rien de grave en apparence, car ce qui est dĂ©jĂ sĂ©parĂ© se sĂ©pare seulement un peu plus. Le rapport Ăźle-continent nâa aucunement changĂ© dans son essence, si ce nâest quâil sâest lĂ©gĂšrement distendu. Mais cela est vrai seulement si tu considĂšres les deux termes en tant que deux blocs de terre Ă©mergĂ©e. Maintenant, si tu observes ce qui se joue au niveau des parties immergĂ©es, lâĂ©volution peut ĂȘtre beaucoup plus importante. Que sais-tu donc de lâincidence de la dĂ©rive sur ce qui se passe sous le niveau de la mer ? Le point de jonction ou de frottement des deux blocs a-t-il changĂ© de nature ? Une faille est-elle apparue ? Se prĂ©pare-t-il des mouvements plus imporÂtants ? Quel est lâeffet sur les blocs avoisinants ?
Chaque homme est donc comme un bloc terrestre Ă©mergĂ© et entourĂ© dâeau, mĂȘme si la plupart dâentre nous ignorons que nous nous poursuivons sous lâeau, que nous agissons souterrainement les uns sur les autres, que ce qui est cachĂ© est plus grand que ce qui est apparent. Comme les hommes, les Ăźles communiquent entre elles mais lâeau qui les entoure maintient dans le secret ces relations mystĂ©rieuses. Quelquefois un raz de marĂ©e ou une Ă©ruption sous-marine viennent rĂ©vĂ©ler les troubles tensions accumulĂ©es au fil du temps. Comme chez les hommes, certains rééquilibrages peuvent ĂȘtre violents.
Nous ne sommes pas que des atomes. Ou, si nous le sommes, nous sommes Ă©galement inscrits dans un vaste rĂ©seau de circulation et de sens, oĂč chaque circuit est intimement liĂ© Ă lâensemble. Change la direction de lâun et tu modifies la dynamique de tout le rĂ©seau.
Mais lâatome rĂ©sume le rĂ©seau en ce sens que tous deux partagent la mĂȘme vie. Les Orientaux appellent celle-ci le tao. Il est partout mais on ne peut le nommer. Ce qui affecte une partie affecte le tout et inversement, mĂȘme si le rapport entre les deux nâest pas tant mĂ©caÂnique ou causal quâanalogique. Ainsi, si tu regardes ton action sous le premier point de vue, tu auras beau prier en toi-mĂȘme, tu ne feras que prier dans un monde indifÂfĂ©rent dont tu es coupĂ©. Mais si tu comprends que ton microcosme intĂ©rieur est analogique au macrocosme qui tâentoure, ta priĂšre ne sera certes pas davantage la cause dâune guĂ©rison que dans le premier cas, mais plutĂŽt lâappel en miniature Ă une guĂ©rison plus vaste. Prier, appeler, contempler, guĂ©rir le tao sont du mĂȘme acabit. Tu es, Ă la place quâil tâincombe dâoccuper, resÂponsable de toi-mĂȘme, donc de lâunivers qui est un toi-mĂȘme dĂ©multipliĂ©.
VoilĂ pourquoi tu dois te respecter et tâaimer toi-mĂȘme. Car ainsi tu aimeras lâunivers. Si tu es malade, rĂ©pare-toi ; tu rĂ©pareras ainsi lâunivers dont tu es un rĂ©sumĂ©, et non seulement la partie de celui-ci que tu occupes et reprĂ©sentes. DâoĂč lâimportance de bien comÂprendre le souci Ă©cologique qui est beaucoup moins une attitude qui permet de bien paraĂźtre ou une forme purifiĂ©e de capitalisme quâun sens aigu de la place matĂ©Ârielle et spirituelle de lâhomme dans la nature. Chaque homme annonce donc infiniment plus que ce quâil donne Ă voir. Chaque homme assume lâunivers en lui-mĂȘme. Chaque homme dans sa place dĂ©terminĂ©e et acceptĂ©e.
Nos raisonnements modernes, qui reposent sur le principe de causalitĂ©, lequel suppose celui de temporalitĂ© linĂ©aire, ont perdu le sens des Ă©quivalences non causales. Le guĂ©risseur qui, en Chine ancienne, sâisolait dans une cabane lors dâune sĂ©cheresse avait pour mission de rĂ©parer en lui le tao dont lâĂ©quilibre sâĂ©tait brisĂ©. CâĂ©tait le mĂȘme tao dĂ©sĂ©quilibrĂ© qui Ă©loignait la pluie Ă plus grande Ă©chelle. Il ne sortait de sa cabane quâune fois celle-ci revenue et le tao gĂ©nĂ©ral rééquilibrĂ©. Aucune causalitĂ© nâentre en ligne de compte dans ce processus mais une profonde intelligence des secrĂštes corresponÂdances entre les Ă©lĂ©ments du cosmos. Le petit assume le grand et inversement.
Câest un peu comme une fugue de Bach oĂč la cellule de base se rĂ©percute sur lâensemble de la structure. Modifie la cellule et tu changes toute lâĆuvre. Dans ce cas, câest un mĂȘme langag...
Table des matiĂšres
- Crédits
- Note préliminaire
- 1. Ăcoute
- 2. Personne nâest une Ăźle
- 3. Le témoignage
- 4. Le don
- 5. La sobriété
- 6. La tradition
- 7. Lâillusion
- 8. La quĂȘte de la vĂ©ritĂ©
- 9. LâanathĂšme
- 10. Le tragique et le comique
- 11. Le déracinement
- 12. La séparation
- 13. Modernité et islamisme
- 14. Les réunions
- 15. La folie
- 16. Le ressentiment
- 17. LâĂglise
- 18. Le tueur
- 19. Le féminisme
- 20. LâhomosexualitĂ©
- 21. La lutte et lâabandon
- 22. Le pardon
- 23. Le renoncement
- 24. Lâacceptation
- 25. La blessure
- 26. Le pouvoir
- 27. La plénitude
- 28. Le silence
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