Lettres au fils
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Lettres au fils

Testament spirituel

  1. 234 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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Lettres au fils

Testament spirituel

À propos de ce livre

« Les lettres qui forment cet ouvrage ne constituent pas un traitĂ© philosophique. Elles ont Ă©tĂ© Ă©crites sans autre intention que d'imaginer le fruit d'annĂ©es de rĂ©flexion et d'expĂ©rience d'un pĂšre fictif. De lui et de son fils, on sait seulement qu'ils ne se parlent plus depuis longtemps et que la relation entre eux est pour le moins froide. Ils sont en cela profondĂ©ment contemporains et rĂ©els. C'est sur ce fond d'incomprĂ©hension et de ressentiment que le pĂšre a dĂ©cidĂ© de lĂ©guer Ă  son fils une maniĂšre de testament spirituel. Le fils est donc libre de l'accepter ou de le rejeter. Ou de suspendre sa dĂ©cision. Ou d'en changer avec le temps. Mais l'essentiel, pour ce pĂšre, est d'avoir prononcĂ© une parole. Le reste, c'est-Ă -dire la façon dont elle sera accueillie, ne lui appartient pas. D'oĂč une libertĂ© de ton et de pensĂ©e qui ne s'embarrasse pas de mĂ©nagements. » En vingt-huit lettres, ce pĂšre essaiera donc de transmettre au fils une sagesse — un savoir de la vie, une tradition de l'homme —, abordant tour Ă  tour autant de thĂšmes (le dĂ©racinement, le tragique, la blessure, le tĂ©moignage, le pardon
) qui en dĂ©taillent la teneur et la gravitĂ©. Au-delĂ  de son destinataire explicite, c'est Ă  l'ensemble de ses contemporains que s'adresse ici l'auteur, aussi bien Ă  ceux qui ont rompu cette transmission qu'Ă  ceux qui sont ainsi privĂ©s de legs et qui se retrouvent souvent abandonnĂ©s et dĂ©sorientĂ©s.

Informations

Année
2013
ISBN de l'eBook
9782895783695

1.
Écoute

ÉCOUTE, mon fils, ouvre l’oreille de ton cƓur aux propos d’un pĂšre qui, pendant trop longtemps s’est tu et n’a pas rĂ©ussi Ă  te parler. Écoute ce qu’il a Ă  te dire et Ă  te transmettre afin que tu puisses, toi aussi, devenir pĂšre et poursuivre ta route sur le chemin de mes ancĂȘtres qui sont aussi les tiens, et dans le sillage desquels tu as Ă  inscrire tes pas. Recueille, contrairement Ă  ce que notre Ă©poque soi-disant libĂ©rĂ©e imagine, le legs transmis de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration et dont je ne suis que le passeur, Ă  l’imitation de mes prĂ©dĂ©cesseurs.
Je sais, tout cela a Ă©tĂ© enfoui dans les replis de ma mĂ©moire. J’ai failli, comme tant d’autres, dans cette tĂąche. La pression Ă©tait trop forte et j’ai dĂ» me conformer aux diktats sociaux et mĂ©diatiques. J’ai cru bien faire en t’affranchissant du poids du passĂ©, en soulignant ce que je pensais ĂȘtre ton absolue dignitĂ© de petit homme libre et ton droit inaliĂ©nable de choisir. J’ai cru bien faire en ne voulant pas te couler dans le moule dont j’avais hĂ©ritĂ©. Tu as Ă©chappĂ© Ă  ce moule et, tel un fleuve qui se disperse en un delta au dĂ©bit de plus en plus divisĂ© et faible, ton Ă©lan vital s’est par consĂ©quent dĂ©multipliĂ© pour se dissoudre dans mille et une directions et mille et une impasses. C’est ainsi que j’ai peu Ă  peu compris que, pour se dĂ©finir, le fils avait besoin d’un tuteur autour duquel, puis contre lequel, se constituer, un canal pour s’orienter, un idĂ©al pour se structurer. Tes trĂ©buchements sont mon Ă©chec, ils sont l’écho de mon erreur. Et ce n’est qu’en dĂ©couvrant la supercherie de cette libĂ©ration imposĂ©e Ă  toi, qui n’aboutit en fait qu’à un dĂ©racinement festif et pathĂ©tique, que j’entrevois les obstacles Ă  l’exer­cice de ma paternitĂ© Ă  ton Ă©gard. Et, quoique dĂ©guisĂ©s sous des discours lĂ©nifiants tenus par des experts en tous genres, ils sont nombreux. Mais une impĂ©rieuse nĂ©cessitĂ© me pousse Ă  aller Ă  contre-courant et Ă  essayer de rĂ©tablir le lien vital entre toi et moi. Car, malgrĂ© les circonstances dĂ©favorables, j’ai un obscur mais tenace espoir. C’est la raison de ces lettres.
Pour commencer, ne crains pas les ragots qui pré­tendent mettre mon accĂšs de faiblesse ou de tendresse au compte d’un alcoolisme, d’une dĂ©pression ou d’une culpabilitĂ© hypothĂ©tiques. Il est vrai que tant de pĂšres d’aujourd’hui, s’étant fait voler leur autoritĂ©, ou trop dĂ©moralisĂ©s pour l’exercer, ont trĂšs peu de portes de sortie. Ils souffrent en silence. Ils tombent donc et se font diagnostiquer des troubles psychologiques que l’on prend soin d’isoler et de sĂ©parer de la dĂ©liquescence dans laquelle nos sociĂ©tĂ©s sont tombĂ©es. Il y a lĂ  un phĂ©no­mĂšne de mise Ă  l’écart bien commode qui permet de pathologiser tout en sauvegardant une bonne conscience sociale. Mais dans la mesure oĂč presque personne n’écoute ces pĂšres, leurs problĂšmes demeurent irrĂ©solus et pourrissent, ce qui expliquera trĂšs certainement la prochaine rĂ©volte sociale.
Sans doute l’homosexualitĂ©, Ă  laquelle je me suis frottĂ© pendant quelque temps, m’a-t-elle davantage soutenu dans mes chutes. J’y ai trouvĂ© une forme de fraternitĂ© et de complicitĂ© que le monde hĂ©tĂ©rosexuel ne m’offrait pour ainsi dire pas. Toutefois, mĂȘme si mes pĂ©rĂ©gri­nations m’ont fait demeurer pas mal d’annĂ©es dans ces Ă©tats et ces milieux, je n’ai jamais adhĂ©rĂ© aux modes actuelles qui chantent la diversitĂ© et l’émotivitĂ© sur tous les tons mais nĂ©gligent l’essentiel de mon identitĂ© d’homme et de pĂšre.
Tu comprendras que ce refus m’a valu bien des sarcasmes, des silences, des jugements sur mon soi-disant cĂŽtĂ© rĂ©actionnaire. DĂ©primĂ©, on m’a voulu dĂ©pressif. FrĂ©quentant des hommes, on m’a adoubĂ© homosexuel. Éprouvant des remords Ă  ton endroit, on m’a dĂ©clarĂ© coupable. J’ai refusĂ© d’adhĂ©rer aux sirĂšnes festives contemporaines qui promeuvent la sortie du placard, et qui ne renvoient la plupart du temps qu’à de nouvelles chaĂźnes, Ă  de nouveaux placards. J’ai tenu Ă  ma souf­france et Ă  ma libertĂ©. J’ai tenu Ă  trouver mes propres rĂ©ponses et Ă  me mĂ©fier des explications sociales et des nouvelles essences. Il est malheureusement vrai que quiconque suit sa propre Ă©toile, sa conscience intime et profonde, au risque bien rĂ©el de se fourvoyer, est vouĂ© Ă  ce triste rĂ©gime. C’est lĂ , au creux de son isolement, qu’il apprend douloureusement Ă  transformer celui-ci en solitude, puis — dans certains cas — en plĂ©nitude. J’aurais tant voulu rĂ©pondre Ă  tes attentes au fur et Ă  mesure de leur apparition mais il m’a fallu passer par ce chemin long et difficile, d’autant plus Ăąpre que je te savais Ă  l’autre bout, impatient, angoissĂ©, mĂ©prisant. MĂȘme si cela a pris du temps, je ne crois pas que tout est perdu et que j’arrive trop tard pour te parler.
C’est ainsi que je suis fier d’ĂȘtre en mesure de te dire que tu as dĂ©sormais devant toi, mĂȘme si nous sommes devenus Ă©trangers l’un Ă  l’autre, un pĂšre droit dont les pieds sont fermement enracinĂ©s dans la terre, la tĂȘte orientĂ©e fiĂšrement vers le soleil et l’ñme tendue vers ce Dieu de misĂ©ricorde et de dĂ©bordement de vie. Je n’ai pas noyĂ© mes souffrances dans ce que notre Ă©poque offre trop facilement aux innombrables hommes en dĂ©tresse. Je n’ai pas succombĂ© aux demi-bonheurs que nous proposent nos docteurs et thĂ©rapeutes. Je n’ai pas cherchĂ© Ă  m’accomplir ni Ă  rĂ©aliser ce qu’on appelle mon moi profond et qui n’est plus souvent qu’une forme dĂ©guisĂ©e de compensation narcissique. Non, j’ai assumĂ© mes blessures en les traversant, Ă  coup de larmes, de doutes et de dĂ©chirements. J’ai fui les illusions de rĂ©demption, la tentation de me croire sauvĂ© parce que je souffrais. J’ai vĂ©cu cette nuit noire de l’ñme et du cƓur oĂč tout vacille, oĂč toute attache affective, sociale et culturelle se dissout pour ne laisser qu’une atroce et pro­fonde bĂ©ance. Ce sont des heures tragiques qui m’ont demandĂ© patience, humilitĂ© et attente devant le vide de ma vie.
Tu voulais un pĂšre fort. Mais ni toi ni moi ne savions ce qu’était la force pour un homme. Toi parce que tu Ă©tais trop petit, inexpĂ©rimentĂ©, trop violent et entier dans tes fantasmes ; moi parce que j’ai Ă©tĂ© le jouet de stĂ©rĂ©otypes sociaux et culturels qui m’avaient figĂ© dans le rĂŽle de pourvoyeur distant et insensible, sous l’Ɠil complaisant — et combien intĂ©ressé — de ta mĂšre qui trouvait son avantage Ă  ce qu’un pĂšre ne s’immisce pas trop dans l’intimitĂ© symbiotique qu’elle entretenait avec toi et qu’elle gardait jalousement. Il est vrai qu’elle n’avait, elle non plus, pas eu de pĂšre et qu’elle cherchait Ă  s’en construire un Ă  la mesure de ses dĂ©sirs illimitĂ©s et contradictoires, sans essayer de comprendre que c’était lĂ  une impasse. Tu commences d’ailleurs Ă  t’en rendre compte et Ă  prendre des distances Ă  son endroit. Tu as donc paradoxalement mĂ»ri beaucoup plus vite qu’un enfant normal, dotĂ© de parents prĂ©sents. Tu n’as pas eu le choix.
Je comprends ta dĂ©ception mais ce qui est arrivĂ© est arrivĂ©. Ou plutĂŽt, ce qui n’est pas arrivĂ© n’est pas arrivĂ©. Toute une histoire, qui aurait dĂ» ĂȘtre, n’a pas existĂ© entre toi et moi. Ni toi ni moi ne pourrons rĂ©parer ce manque. Et je ne voudrais ni continuer Ă  barboter dans la culpabilitĂ© Ă  ton Ă©gard ni que tu restes prisonnier de ce ressentiment Ă  mon endroit. Car ces deux blessures nous maintiennent dans une dĂ©pendance imaginaire l’un par rapport Ă  l’autre et nous empĂȘchent de pour­suivre nos destinĂ©es et de renouer le fil qui traverse les gĂ©né­rations. Nous avons tous les deux Ă  faire un deuil de ce qui n’a pas eu lieu. Et je sais qu’il est plus facile de lĂącher une situation rĂ©elle qu’une absence, mais je souhaite malgrĂ© tout t’y aider par ces quelques lignes, sachant pourtant trop bien que je ne pourrai pas tracer ton chemin Ă  ta place. Le mieux que je puisse faire dans cette situation est de tĂ©moigner de moi-mĂȘme, sans plus, afin que tu saches quel homme je suis.
Je te demande en fin de compte ta confiance. Je t’ai Ă©crit ces quelques rĂ©flexions qui sont le produit dĂ©cantĂ© de mon expĂ©rience et de mes nuits blanches. Elles constituent en quelque sorte un brĂ©viaire ou un testa­ment spirituel que je t’offre humblement afin que tu puisses y puiser de quoi te projeter dans la vie et y ajouter ce que la vie t’aura apportĂ© ou retranchĂ©. Il m’aura fallu me dĂ©faire d’une fausse confiance en moi, d’une façade de convention entretenue plus ou moins consciemment par mon entourage, et attendre qu’émerge un autre sen­timent, plus pauvre en apparence mais plus authen­tique, enracinĂ© et profond.
Et tu seras toi aussi obligĂ© d’apprivoiser le fils blessĂ© en toi. Il te faudra, oui, lĂącher ton ressentiment, qui est l’envers d’un dĂ©sir fondamental non comblĂ©. Tu as Ă  ĂȘtre ton propre pĂšre, avec les lambeaux de ce que je t’ai lĂ©guĂ© et avec ce que tu as pu capter de moi, de ta mĂšre et de ton entourage.
J’ose espĂ©rer, dans la crainte et le tremblement d’un pĂšre qui cherche Ă  se reconnaĂźtre dans son fils et Ă  se faire reconnaĂźtre par lui, que ces quelques lignes t’y aideront.
Le pĂšre se donne dans le fils et le fils rend louange au pĂšre, dit la thĂ©ologie trinitaire chrĂ©tienne. Je me contenterai de dire, pour ma part, que le pĂšre se mire dans le fils et que le fils s’enracine en son pĂšre. C’est ainsi que le fils s’augmente par rapport au pĂšre et poursuit la trajectoire hĂ©ritĂ©e de lui, elle-mĂȘme fruit des pĂšres prĂ©cĂ©dents. Tu m’es aussi prĂ©cieux que je le suis pour toi, et c’est sans doute pour cela que tu m’as longtemps tant dĂ©testĂ©.
Tu as eu besoin de moi mais tu ne sais pas Ă  quel point ton regard tantĂŽt implorant, tantĂŽt mĂ©prisant me laminait l’ñme. Je pressentais bien que c’est ce regard que je cherchais et dont j’avais besoin pour me rĂ©vĂ©ler homme et pĂšre. Car on n’est jamais homme ou pĂšre qu’en fonction d’autrui et de la gĂ©nĂ©ration qui nous suit. Il n’y a pas de pĂšre ni d’homme dans l’absolu, comme il n’y a pas de femme ni de mĂšre toute seule. Tu as Ă©tĂ© un guide pour moi, mais un guide par manque puisque, enfant, tu n’avais pas les mots pour me dire que faire ni comment. Tes cris, je ne les ai compris que trop tard.
J’ai Ă©galement essayĂ©, dans mon silence, d’ouvrir l’oreille de mon cƓur et d’écouter ce que tu avais Ă  me dire, ce qui se cachait derriĂšre tes mots inadĂ©quats et tes attitudes exaspĂ©rantes. J’ai dĂ» enraciner ma confiance en moi-mĂȘme dans celle que je percevais maladroitement chez toi. Tu as en effet Ă©tĂ© pour moi un guide Ă  l’envers, un guide muni d’un mode d’emploi en filigrane qu’il m’incombait d’expliciter. Sans toi, sans ton appel, je n’aurais rien fait. Je n’aurais mĂȘme pas Ă©crit ces lignes.
Je te demande maintenant d’avoir confiance en moi et de tendre ton Ăąme vers ce que mes paroles balbutiantes essaient de te dire. Peu importe du reste que tu partages ou non ce que je vais te raconter, l’essentiel est qu’elles suscitent en toi l’homme qui depuis trop longtemps cherche Ă  advenir. Il suffit seulement qu’une parole ait Ă©tĂ© dite et que tu l’accueilles dans ton absolue libertĂ© intĂ©rieure, au-delĂ  de ta rĂ©volte et de tes tourments. Mais comment et quand cela se fera est un mystĂšre que ni moi ni toi ne sommes en mesure de comprendre. Cela se fera, au moment opportun, ou ne se fera pas.
J’ai choisi d’écrire et non de te parler. Je le fais par pudeur plus que par timiditĂ© ou fuite. Le temps n’est plus oĂč j’aurais pu t’embrasser, te toucher, te cajoler. Tu as Ă©galement passĂ© l’ñge de te faire parler par un pĂšre. Et puis une parole Ă©crite laisse plus de marge au lecteur qu’une parole prononcĂ©e, plus de temps de mĂ»rissement et de rĂ©action. Mais sache que la pudeur d’un homme est Ă  la mesure de son amour et que ce qu’il tait ou n’ose dire est le reflet de ce qu’il ressent au plus intime de lui-mĂȘme. Un homme a toujours peur que sa parole soit incomprise par son fils et, s’il rĂ©agit violemment, c’est plus par choc que par violence innĂ©e, contrairement Ă  ce que soutient notre morale contemporaine.

2.
Personne n’est une üle

TU AS SANS DOUTE dĂ©jĂ  entendu ce fameux vers de John Donne, poĂšte mystique anglais du dĂ©but du dix-septiĂšme siĂšcle, No man is an island, «Aucun homme n’est une Ăźle». Un peu plus loin le poĂšme dit, selon ma propre traduction : «la mort de chaque homme me dimi­nue, car je suis partie prenante de l’humanitĂ©. Ainsi, ne demande pas pour qui sonne le glas, il sonne pour toi.»
Je ne crois pas qu’il faille comprendre ces vers d’un point de vue moral en tout premier lieu. Le poĂšte ne vise pas tant Ă  engager son prochain sur le chemin de la solidaritĂ© qu’à dire que chaque homme est toujours dĂ©jĂ  inscrit dans un rĂ©seau, une toile, comme une maille dans un tissu. Prends un bĂątonnet et appuie lĂ©gĂšrement sur un point d’une toile d’araignĂ©e et tu verras toute la dĂ©licate structure vibrer. Chaque fil est une antenne pour l’arachnĂ©en. Chaque intersection est un homme qui, lorsqu’il s’agite, secoue toute la toile. DĂ©chire un seul fil et tu risques de fendre la toile en deux.
Chaque homme est donc beaucoup plus que ce qu’il donne Ă  voir, mais on ne sait pas jusqu’oĂč va son rayon d’action. Et, comme nous vivons dans un monde fini, tĂŽt ou tard, ce qu’il fait revient, sur lui ou sur ses des­cendants, comme une onde qui se retourne et rebondit.
Ce n’est pas l’aspect mĂ©caniste de ce processus qui m’intĂ©resse ici mais son sens spirituel. En quoi ce qui arrive Ă  un autre homme a-t-il une incidence sur moi, a fortiori s’il s’agit d’un inconnu ou d’un Ă©tranger ? On comprend aisĂ©ment la chose si l’on pense au vide créé par la disparition d’un proche, d’un voisin ou d’un employĂ©. Mais le sort d’un paysan du Szechuan, par exemple, en quoi cela me touche-t-il ? Poser cette question, c’est poser celle du monde et de mon rapport Ă  lui. Autrement dit, comment est-ce que je m’articule avec mon entourage, et au-delĂ  ? Mon lien est-il conscient et contractuel, pour ainsi dire, ou bien est-il organique et plonge-t-il ses ramifications jusque dans des rĂ©gions intimes inconnues de moi ?
Revenons au poĂšte anglais. Dans son poĂšme, Donne suggĂšre que si on enlĂšve un morceau de l’Europe, c’est tout le continent qui en est amoindri. Imagine ainsi une Angleterre dĂ©river de l’Europe. Il n’y a lĂ  rien de grave en apparence, car ce qui est dĂ©jĂ  sĂ©parĂ© se sĂ©pare seulement un peu plus. Le rapport Ăźle-continent n’a aucunement changĂ© dans son essence, si ce n’est qu’il s’est lĂ©gĂšrement distendu. Mais cela est vrai seulement si tu considĂšres les deux termes en tant que deux blocs de terre Ă©mergĂ©e. Maintenant, si tu observes ce qui se joue au niveau des parties immergĂ©es, l’évolution peut ĂȘtre beaucoup plus importante. Que sais-tu donc de l’incidence de la dĂ©rive sur ce qui se passe sous le niveau de la mer ? Le point de jonction ou de frottement des deux blocs a-t-il changĂ© de nature ? Une faille est-elle apparue ? Se prĂ©pare-t-il des mouvements plus impor­tants ? Quel est l’effet sur les blocs avoisinants ?
Chaque homme est donc comme un bloc terrestre Ă©mergĂ© et entourĂ© d’eau, mĂȘme si la plupart d’entre nous ignorons que nous nous poursuivons sous l’eau, que nous agissons souterrainement les uns sur les autres, que ce qui est cachĂ© est plus grand que ce qui est apparent. Comme les hommes, les Ăźles communiquent entre elles mais l’eau qui les entoure maintient dans le secret ces relations mystĂ©rieuses. Quelquefois un raz de marĂ©e ou une Ă©ruption sous-marine viennent rĂ©vĂ©ler les troubles tensions accumulĂ©es au fil du temps. Comme chez les hommes, certains rééquilibrages peuvent ĂȘtre violents.
Nous ne sommes pas que des atomes. Ou, si nous le sommes, nous sommes Ă©galement inscrits dans un vaste rĂ©seau de circulation et de sens, oĂč chaque circuit est intimement liĂ© Ă  l’ensemble. Change la direction de l’un et tu modifies la dynamique de tout le rĂ©seau.
Mais l’atome rĂ©sume le rĂ©seau en ce sens que tous deux partagent la mĂȘme vie. Les Orientaux appellent celle-ci le tao. Il est partout mais on ne peut le nommer. Ce qui affecte une partie affecte le tout et inversement, mĂȘme si le rapport entre les deux n’est pas tant mĂ©ca­nique ou causal qu’analogique. Ainsi, si tu regardes ton action sous le premier point de vue, tu auras beau prier en toi-mĂȘme, tu ne feras que prier dans un monde indif­fĂ©rent dont tu es coupĂ©. Mais si tu comprends que ton microcosme intĂ©rieur est analogique au macrocosme qui t’entoure, ta priĂšre ne sera certes pas davantage la cause d’une guĂ©rison que dans le premier cas, mais plutĂŽt l’appel en miniature Ă  une guĂ©rison plus vaste. Prier, appeler, contempler, guĂ©rir le tao sont du mĂȘme acabit. Tu es, Ă  la place qu’il t’incombe d’occuper, res­ponsable de toi-mĂȘme, donc de l’univers qui est un toi-mĂȘme dĂ©multipliĂ©.
VoilĂ  pourquoi tu dois te respecter et t’aimer toi-mĂȘme. Car ainsi tu aimeras l’univers. Si tu es malade, rĂ©pare-toi ; tu rĂ©pareras ainsi l’univers dont tu es un rĂ©sumĂ©, et non seulement la partie de celui-ci que tu occupes et reprĂ©sentes. D’oĂč l’importance de bien com­prendre le souci Ă©cologique qui est beaucoup moins une attitude qui permet de bien paraĂźtre ou une forme purifiĂ©e de capitalisme qu’un sens aigu de la place maté­rielle et spirituelle de l’homme dans la nature. Chaque homme annonce donc infiniment plus que ce qu’il donne Ă  voir. Chaque homme assume l’univers en lui-mĂȘme. Chaque homme dans sa place dĂ©terminĂ©e et acceptĂ©e.
Nos raisonnements modernes, qui reposent sur le principe de causalitĂ©, lequel suppose celui de temporalitĂ© linĂ©aire, ont perdu le sens des Ă©quivalences non causales. Le guĂ©risseur qui, en Chine ancienne, s’isolait dans une cabane lors d’une sĂ©cheresse avait pour mission de rĂ©parer en lui le tao dont l’équilibre s’était brisĂ©. C’était le mĂȘme tao dĂ©sĂ©quilibrĂ© qui Ă©loignait la pluie Ă  plus grande Ă©chelle. Il ne sortait de sa cabane qu’une fois celle-ci revenue et le tao gĂ©nĂ©ral rééquilibrĂ©. Aucune causalitĂ© n’entre en ligne de compte dans ce processus mais une profonde intelligence des secrĂštes correspon­dances entre les Ă©lĂ©ments du cosmos. Le petit assume le grand et inversement.
C’est un peu comme une fugue de Bach oĂč la cellule de base se rĂ©percute sur l’ensemble de la structure. Modifie la cellule et tu changes toute l’Ɠuvre. Dans ce cas, c’est un mĂȘme langag...

Table des matiĂšres

  1. Crédits
  2. Note préliminaire
  3. 1. Écoute
  4. 2. Personne n’est une üle
  5. 3. Le témoignage
  6. 4. Le don
  7. 5. La sobriété
  8. 6. La tradition
  9. 7. L’illusion
  10. 8. La quĂȘte de la vĂ©ritĂ©
  11. 9. L’anathùme
  12. 10. Le tragique et le comique
  13. 11. Le déracinement
  14. 12. La séparation
  15. 13. Modernité et islamisme
  16. 14. Les réunions
  17. 15. La folie
  18. 16. Le ressentiment
  19. 17. L’Église
  20. 18. Le tueur
  21. 19. Le féminisme
  22. 20. L’homosexualitĂ©
  23. 21. La lutte et l’abandon
  24. 22. Le pardon
  25. 23. Le renoncement
  26. 24. L’acceptation
  27. 25. La blessure
  28. 26. Le pouvoir
  29. 27. La plénitude
  30. 28. Le silence

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