Part d'ombre (La)
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Part d'ombre (La)

  1. 160 pages
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Part d'ombre (La)

À propos de ce livre

Retour au catalogue Part d'ombre (La) «La question demeure ouverte Ă  toutes les Ă©poques: Qu'est-ce que la rĂ©alitĂ©? Aucune rĂ©ponse ne me semble complĂšte ou dĂ©finitive. Nous n'avons accĂšs qu'Ă  une infime partie de cette rĂ©alitĂ© plurielle, changeante, Ă©ternellement Ă©nigmatique, dont nous faisons nous aussi partie, loin d'avoir sur elle une position de survol. Demeurons donc modestes dans nos prĂ©tentions de la connaĂźtre. Comment pourrions-nous prĂ©tendre connaĂźtre une autre personne, qu'elle soit vivante ou dĂ©cĂ©dĂ©e, si nous ne nous connaissons mĂȘme pas nous-mĂȘmes, ou ne nous connaissons que partiellement et superficiellement? Une telle ignorance n'est pas une lacune que nous pourrions Ă©ventuellement combler. Nous pouvons modifier notre perception et notre connaissance des autres et de nous-mĂȘmes, mais une part irrĂ©ductible de la rĂ©alitĂ© demeure intrinsĂšquement hors de portĂ©e. C'est la part d'ombre.» Si la biographie et l'autobiographie, la connaissance de soi et celle des autres, forment le fil conducteur de cette rĂ©flexion sur la rĂ©alitĂ© qui nous Ă©chappe tout en nous constituant, c'est aussi au travers de ses thĂšmes familiers — le corps, la crĂ©ation, la relation amoureuse, par exemple — que Pierre Bertrand en dĂ©ploie toutes les rĂ©sonances philosophiques et existentielles.

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Informations

Année
2014
ISBN de l'eBook
9782895782667
Chapitre 13
Culte de l’image et idĂ©alisme
L’idĂ©alisme a toujours Ă©tĂ© une tendance importante en philosophie. De l’idĂ©e Ă  l’idĂ©al en effet, il n’y a qu’un pas, allĂšgrement franchi dĂšs le dĂ©part par Platon. L’idĂ©e s’idĂ©alise, c’est-Ă -dire qu’elle se met, Ă  l’instar de la pensĂ©e dont elle est un Ă©lĂ©ment, en position de sur­plomb. Elle sert de modĂšle ou d’archĂ©type, Ă  l’aune duquel sera mesurĂ©e la rĂ©alitĂ© sensible ou empirique. L’idĂ©e est pure, incondi­tionnelle, absolue. La pensĂ©e se prend pour Dieu ou plutĂŽt elle crĂ©e Dieu Ă  son image. «Ce qui devrait ĂȘtre» sert d’horizon Ă  «ce qui est». L’utopie prend le pouvoir: si elle n’est pas rĂ©alisable dans cette vie-ci, elle arrivera dans une autre vie! La pensĂ©e est spontanĂ©ment idĂ©aliste. C’est pourquoi elle se berce si aisĂ©ment d’illusions. Cependant, que nous le voulions ou non, nous sommes forcĂ©s d’habiter la rĂ©alitĂ©, aussi Ă©trange, incomprĂ©hensible, injuste et absurde soit-elle. L’idĂ©e et l’idĂ©al que l’ĂȘtre humain invoque Ă©manent de son propre esprit. Ce dernier tente ainsi de simplifier le monde, de ramener son Ă©trangetĂ© Ă  quelque chose de familier. La rĂ©alitĂ© ne se laisse toutefois pas manipuler ainsi. Elle remet en question les idĂ©es et les idĂ©aux de la raison, les dĂ©joue, les dĂ©passe.
Peut-ĂȘtre n’est-il pas possible de dire grand-chose de la rĂ©alitĂ© telle qu’elle est, tellement elle nous laisse bouche bĂ©e. Alors parlons d’elle avec sobriĂ©tĂ©. Il y a souvent plus de savoir dans la contem­plation silencieuse que dans beaucoup de discours, qu’ils Ă©manent des religions, des philosophies, voire des sciences. Ces discours font partie de la variĂ©tĂ© extraordinaire de ce qui est, loin de pouvoir en rendre compte ou raison. Certes faisons-nous l’effort de comprendre ce qui est Ă  notre portĂ©e, de maniĂšre Ă  pouvoir intervenir au nom de ce que nous jugeons ĂȘtre notre bien. Ne prĂ©tendons pas toutefois avoir le fin mot de l’histoire, comme le fait le discours mĂ©taphysique, peu importe oĂč il se tient. La vĂ©ritable grandeur de la pensĂ©e ou de la raison consiste Ă  ĂȘtre consciente de ses limites. Le plus souvent, elle les outrepasse, rĂ©duisant de ce fait la rĂ©alitĂ© Ă  sa mesure, mĂȘme si, ce faisant, elle invoque les notions apparemment les plus Ă©levĂ©es, tel Dieu. Celui-ci sonne tellement anthropomorphique dans la bouche de l’homme, loin d’ĂȘtre Ă  la hauteur de l’étrangetĂ©, voire du mystĂšre de la rĂ©alitĂ©. J’insiste sur la rĂ©alitĂ© telle qu’elle est afin d’indiquer qu’elle nous Ă©chappe et que nous n’avons le plus souvent accĂšs qu’à la rĂ©alitĂ© telle que nous aimerions qu’elle soit ou telle que, selon nous, elle devrait ĂȘtre. Pouvons-nous voir la rĂ©alitĂ©, ou ne sommes-nous pas plutĂŽt rĂ©duits Ă  n’en voir que des fragments, dĂ©coupĂ©s en fonction de nos besoins, de nos dĂ©sirs et de nos capacitĂ©s? Je ne veux pas non plus donner l’impression de tomber dans le mysticisme en insistant trop sur le mystĂšre. Le mysticisme est lui aussi imbu d’idĂ©a­lisme et trĂšs vite ne parle plus de la rĂ©alitĂ© telle qu’elle est, mais telle qu’interprĂ©tĂ©e Ă  partir d’un conditionnement religieux ou idĂ©olo­gique. La pensĂ©e doit ĂȘtre libre, silencieuse, pour entrer en contact, mĂȘme furti­vement, avec la rĂ©alitĂ©. Peut-ĂȘtre n’est-il pas vraiment possible de traduire celle-ci en mots, d’oĂč l’insatisfaction que nous Ă©prouvons facilement Ă  l’endroit de tout discours, le trouvant partiel, approximatif, inadĂ©quat, privilĂ©giant un aspect au dĂ©triment des autres. Tout discours, mĂȘme le plus gĂ©nĂ©raliste, comme le discours religieux ou philosophique, demeure spĂ©cialisĂ©, ne voyant la rĂ©alitĂ© que d’un point de vue dĂ©terminĂ©. Nous touchons lĂ  aussi les limites humaines. Ce ne sont pas ces limites en soi qui font problĂšme, mais plutĂŽt le fait de ne pas les voir et par consĂ©quent de ne pas en tenir compte. Voir les limites et en tenir compte, c’est dĂ©jĂ  les dĂ©passer et donner lieu Ă  un autre type d’approche ou de contact avec la rĂ©alitĂ©, contact qui prĂ©cĂšde ou accompagne le discours puisqu’il ne peut ĂȘtre complĂštement pris en charge par lui. Il n’y a rien en cela de mystique, rien d’extraordinaire, puisqu’il s’agit en fait de l’expĂ©rience la plus commune, bien qu’elle soit le plus souvent ignorĂ©e.
Ce contact avec ce que nous sommes nous rend intensĂ©ment vivants. Il nous fait toucher la vĂ©ritĂ© de la rĂ©alitĂ© dont nous faisons partie. Nous pensons que la vĂ©ritĂ© s’identifie Ă  la science, seul discours en lequel nous puissions avoir pleine confiance, car objectif. Aussi objectif ou prĂ©tendu tel soit-il, le discours scientifique n’est qu’un discours supposant la rencontre du cerveau et du monde. Il est loin d’épuiser la vĂ©ritĂ© ou la rĂ©alitĂ© puisque celle-ci inclut le cerveau ainsi que sa rencontre avec le monde. Qui plus est, le discours lui-mĂȘme, quel qu’il soit, y compris le discours scientifique, fait Ă©gale­ment partie du problĂšme de la vĂ©ritĂ© ou de la rĂ©alitĂ©, loin de pouvoir le rĂ©soudre de l’extĂ©rieur. Ce que nous sommes fait pour l’essentiel l’objet d’une perception immĂ©diate dans le prĂ©sent vivant. Cette perception est si intense qu’elle brĂ»le tout discours. Nous ne nous percevons pas dans le but de nous transformer, mais la perception mĂȘme est transformation, Ă  savoir contact avec la rĂ©alitĂ© telle qu’elle est ou devient. Ce contact est le plus difficile, bien qu’il soit au point de dĂ©part de toute autre entreprise. Ce point de dĂ©part est le plus souvent court-circuitĂ©, le contact se faisant davantage avec l’illusion qu’avec la rĂ©alitĂ©, toute mise en discours participant d’une certaine forme d’illusion. Le discours est toutefois inĂ©vitable puisqu’il est automatiquement engendrĂ© par la pensĂ©e ou le cerveau. Encore faut-il ne pas en ĂȘtre dupe et le voir, lui aussi, tel qu’il est. Il n’est pas la vĂ©ritĂ© ou la rĂ©alitĂ©, comme il le prĂ©tend, servant au contraire fré­quem­ment Ă  la camoufler. La vĂ©ritĂ© ou la rĂ©alitĂ© ne se laisse pas saisir ou possĂ©der. Elle nous dĂ©pouille au contraire de notre savoir, plus encore de ce que nous sommes et pensons — de ce que nous pensons ĂȘtre. Le contact avec soi, comme d’ailleurs avec le reste de la rĂ©alitĂ©, se fait dans la sobriĂ©tĂ©, au cƓur d’une certaine qualitĂ© de silence.
À l’encontre de tout idĂ©alisme, l’important est de nous voir tels que nous sommes, non pas pour nous juger, nous encenser ou nous condamner, ni mĂȘme Ă  la rigueur pour nous changer, mais pour ĂȘtre simplement en contact avec ce que nous sommes. En nous voyant, c’est l’humain que nous voyons, car nous ne sommes pas fondamen­talement diffĂ©rents les uns des autres. Nous insistons pourtant beaucoup sur la diffĂ©rence, car notre sociĂ©tĂ© est construite sur l’indi­vidualisme. L’ego a Ă©tĂ© exacerbĂ©. Cependant l’individualisme touche tout le monde; il est donc collectif! Nous portons tous et toutes en nous l’humaine condition. Encore faut-il entrer en contact avec elle au lieu de nous complaire dans des images. JĂ©sus et Bouddha par exemple sont des individus universels. C’est en cela qu’ils peuvent encore nous toucher. D’autres philosophes ont tendu Ă  une telle universalitĂ©, mais la dimension intellectuelle ou thĂ©orique a chez eux souvent pris le pas sur la dimension affective ou pratique, ce qui n’est pas le cas avec JĂ©sus et Bouddha. Il ne s’agit toutefois pas de prendre qui que ce soit comme modĂšle, car chacun a sa propre façon d’entrer en contact avec l’universel. SingularitĂ© et universalitĂ© ne s’opposent aucunement. Elles sont mĂȘme insĂ©parables. L’humanitĂ© s’incarne dans des individualitĂ©s. La sensibilitĂ© et l’intelligence de chacun sont uniques. Les langues et les cultures sont multiples. Chacun doit donc emprunter son propre chemin le conduisant Ă  l’humain et par-delĂ  l’humain. S’il suit le chemin d’un autre, il erre. Nous ne pouvons avancer vraiment qu’éclairĂ©s par notre propre lumiĂšre, mĂȘme vacil­lante, mĂȘme obscure. Seule cette lumiĂšre immanente nous permet de voir la rĂ©alitĂ©. Quand cette derniĂšre est Ă©clairĂ©e par une lumiĂšre extĂ©rieure, jouant le rĂŽle d’une autoritĂ©, nous sommes aveuglĂ©s par elle. Lorsque nous voyons directement ce qui est, aussi insaisissable cela soit-il, ce qui est s’éclaire de l’intĂ©rieur. Il apparaĂźt dans son Ă©trangetĂ©, dans sa nouveautĂ©, dans son mystĂšre. La lumiĂšre exté­rieure est plutĂŽt celle de l’image ou de l’idĂ©e. La rĂ©alitĂ© est alors perçue du point de vue de l’image ou de l’idĂ©e, fĂ»t-elle celle du Bien, comme chez Platon, ou celle de Dieu, comme dans l’ensemble des religions.
Le philosophe peut-il prĂ©tendre dĂ©tenir une vĂ©ritĂ© que les autres n’auraient pas? D’oĂč la tirerait-il? D’une facultĂ© de penser supé­rieure Ă  celle des autres? Mais qui nous assure que cette facultĂ© de penser, y compris dans son caractĂšre le plus formel et abstrait, dans les mathĂ©matiques et la logique, soit capable d’avoir accĂšs Ă  la vĂ©ritĂ©? Et qu’est-ce que la vĂ©ritĂ©? N’est-elle pas toujours une vĂ©ritĂ© liĂ©e nĂ©cessairement au point de vue humain? Les mathĂ©matiques et la logique n’appartiennent-elles pas au cerveau et Ă  la pensĂ©e? Ne sont-elles pas humaines en dĂ©pit de leur prĂ©tention Ă  l’éternitĂ©? Aussi loin veuille-t-il aller dans l’universalitĂ©, l’ĂȘtre humain ne doit pas oublier qu’il est lui-mĂȘme une partie de la nature et qu’il la perçoit — la sent, l’imagine, la pense — de son point de vue. Cela n’enlĂšve rien Ă  la valeur de ce point de vue. Il n’est cependant ni unique ni absolu. Seul le point de vue de Dieu l’est, mais la question se pose: Dieu existe-t-il ou n’est-il qu’une projection de la pensĂ©e, exprimant la prĂ©tention de celle-ci Ă  ĂȘtre au-dessus de la mĂȘlĂ©e? Parler de «vĂ©ritĂ©s Ă©ternelles», comme le fait encore un philosophe comme Alain Badiou, c’est Ă  la fois manquer de modestie et faire preuve de naĂŻvetĂ©. Un certain rationalisme français a dĂ©cidĂ©ment la peau dure. Descartes ne cesse de se rĂ©incarner. Les idĂ©es claires et distinctes, si elles nous calment, n’en laissent pas moins de cĂŽtĂ© tout ce qui est obscur et confus, c’est-Ă -dire la part d’ombre de la rĂ©alitĂ©, y compris de la rĂ©alitĂ© humaine. Si l’on reproche aux Allemands d’ĂȘtre trop confus et obscurs, on peut reprocher aux Français d’ĂȘtre trop clairs et distincts. Le rationalisme n’est que l’envers du romantisme. La philosophie doit sortir d’elle-mĂȘme, cesser d’ĂȘtre une spĂ©cialitĂ©, pour devenir ce qu’elle Ă©tait dĂ©jĂ  pour les tout premiers philosophes, Ă  la fois une interrogation et une exclamation, une pensĂ©e et un poĂšme, une ambitieuse et audacieuse explication ou comprĂ©hension et un chant. Elle ne peut ĂȘtre le seul produit de la pensĂ©e, faite exclusivement d’idĂ©es ou de concepts, mais doit aussi venir des autres parties du corps, des percepts et des affects. En ce sens est-elle un art et doit-elle ĂȘtre liĂ©e aux autres arts — la littĂ©rature, la musique, le théùtre, le cinĂ©ma. Ainsi, la pensĂ©e ne se prend pas pour le nombril du monde, mais occupe sa place relative dans le corps. Il est vrai qu’elle est depuis longtemps considĂ©rĂ©e comme le fleuron de l’humanitĂ©, ce qui met l’ĂȘtre humain au-dessus des autres animaux et le rend semblable Ă  Dieu. Pourquoi la pensĂ©e occupe-t-elle une telle position hĂ©gĂ©monique? Dieu n’est-il pas la pensĂ©e toute-puissante, absolue, Ă©ternelle, produisant le monde, comme l’avait dĂ©jĂ  vu Platon, Ă  partir de ses seules IdĂ©es?
Dans le long processus de l’évolution, la pensĂ©e a Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ©e comme offrant des avantages manifestes aux vivants qui en Ă©taient pourvus. C’est grĂące Ă  la pensĂ©e que l’homme prend le pouvoir sur les autres animaux. Certes ces derniers ont aussi une pensĂ©e, mais moins complexe et sophistiquĂ©e que la nĂŽtre. Cependant tout ce qui est bon, lorsque poussĂ© Ă  l’excĂšs, ne devient-il pas mauvais? Quand elle prend trop de place au dĂ©triment du reste du corps vivant, la pensĂ©e n’aide plus l’ĂȘtre humain Ă  y voir clair. Elle l’aveugle au contraire. Être sous un soleil trop brillant ne nous aide pas Ă  voir. Nous avons besoin d’une part d’ombre et de clair-obscur. Le grand soleil platonicien de l’IdĂ©e inflige Ă  l’homme des insolations qui l’abĂȘtissent sous prĂ©texte de le rendre plus intelligent. Il en est de la philosophie comme de tous les autres mouvements de crĂ©ation. La grandeur humaine d’une Ɠuvre dĂ©pend de la capacitĂ© qu’a l’homme ou la femme de s’y investir tout entier — corps et esprit, forces et faiblesses, percepts, affects et concepts. Une philosophie trop spĂ©cialisĂ©e, c’est-Ă -dire trop exclusivement intellectuelle ou rationnelle, trop liĂ©e Ă  la connais­sance, trop prĂšs de la science, si elle satisfait le besoin de clartĂ©, de vĂ©ritĂ© et de certitude de la pensĂ©e, frustre les autres capacitĂ©s du corps.
La rĂ©alitĂ©, y compris la rĂ©alitĂ© humaine, n’est pas gĂ©omĂ©trique au sens classique du terme. Si gĂ©omĂ©trie il y a, elle est fractale. C’est dire que la rĂ©alitĂ© est indĂ©finie ou incommensurable, bien que la pensĂ©e, prise en son sens Ă©tymologique de «pesĂ©e» — comme d’ailleurs la raison, prise en son sens Ă©tymologique de «mesure» —, cherche Ă  la conformer Ă  un modĂšle de gĂ©omĂ©trie ou d’harmonie classique. La pensĂ©e n’a de la rĂ©alitĂ© qu’une vision idĂ©ale. Pour ĂȘtre comprise ou expliquĂ©e, la rĂ©alitĂ© doit ĂȘtre comparĂ©e Ă  un modĂšle, donc plus ou moins assimilĂ©e Ă  celui-ci. Elle est en fait pleine de plis, de fluctua­tions et d’anfractuositĂ©s. Pendant longtemps, aussi bien en peinture, en sculpture, en musique qu’en philosophie, a prĂ©valu la grille ou le modĂšle chrĂ©tien. Aujourd’hui, ne nous leurrons pas, d’autres grilles ou modĂšles prĂ©valent parfois Ă  notre insu. La rĂ©alitĂ© est rarement perçue dans ses plis et son chaos. L’art et la philosophie tentent bien de le faire, mais les lignes qu’ils tracent ne se figent-elles pas en de nouvelles figures gĂ©omĂ©triques et rationnelles? Si nous pouvons entrer en contact avec le chaos, n’est-ce pas Ă  la condition de le trans­former immĂ©diatement en cosmos? Dieu lui-mĂȘme, comme modĂšle suprĂȘme de la pensĂ©e, n’a pu faire autrement. Penser et parler peuvent-ils se faire autrement? Ce sont lĂ  des attributs essentiels de la rĂ©alitĂ© humaine, bien que celle-ci ne se rĂ©duise pas Ă  eux puisqu’elle demeure en elle-mĂȘme, comme le reste de la rĂ©alitĂ©, impensable et indicible. Comment nous approcher de cet impensable et de cet indicible, tout en pensant et en parlant? Telle est la vĂ©ritable question de l’art, pris ici au sens de tout mouvement de crĂ©ation, peu importe le domaine dans lequel il s’effectue. La philosophie a du mal Ă  s’en approcher, tellement elle est infĂ©odĂ©e Ă  la pensĂ©e ou Ă  la raison, et tellement elle dĂ©pend du langage. La littĂ©rature en gĂ©nĂ©ral et la poĂ©sie en particulier, parce qu’elles font davantage appel Ă  la sensibilitĂ© du corps entier, sont mieux outillĂ©es pour s’en approcher, mais le dĂ©fi demeure de taille et doit sans cesse ĂȘtre affrontĂ© de nouveau, toute rĂ©ponse trouvĂ©e risquant de devenir un nouveau modĂšle empĂȘchant le contact. Les arts plastiques occupent-ils une position privilĂ©giĂ©e puisqu’ils semblent plus loin de la pensĂ©e et du langage? PensĂ©e et langage prennent en eux d’autres formes, non moins assujetties Ă  des modĂšles et non moins contraignantes. Il n’y a pas de voie royale menant Ă  la crĂ©ation, seulement des voies de traverse, puisque c’est en sortant des sentiers battus, en errant, que l’on y accĂšde. S’il est impos­sible, compte tenu de la nature de la pensĂ©e et du langage, de ne pas figer la rĂ©alitĂ©, peut-ĂȘtre est-il possible de continuer Ă  la suivre en son devenir fractal, en reprenant sans cesse la ligne sinueuse de la crĂ©ation.
Un certain ton rationnel employĂ© en philosophie peut laisser croire que le philosophe n’est pas un homme ou une femme comme les autres, mais un moi transcendantal. Il ne faut cependant pas ĂȘtre dupes du style ou du ton, car, bien que la pensĂ©e de chacun se croie sĂ©parĂ©e, tous les corps vivants participent Ă  la mĂȘme condition. C’est parce que le crĂ©ateur y est particuliĂšrement sensible qu’il ne peut pavoiser ou tirer longtemps orgueil d’un quelconque accomplis­sement. Il est conscient de l’état de danger inhĂ©rent Ă  tout vivant. Il se dĂ©bat dans les problĂšmes, loin de prĂ©tendre avoir les solutions. Ce n’est Ă©videmment pas que le philosophe qui peut donner l’im­pression de se trouver au-dessus de la mĂȘlĂ©e. Le photographe, par exemple, la donne aussi puisque l’appareil technique s’interpose entre lui et son sujet, le protĂ©geant en le mettant dans la position du voyeur. L’appareil assume le contact, l’Ɠil se mettant Ă  son service, l’ĂȘtre vivant demeurant quant Ă  lui Ă  l’écart. L’humanitĂ© a soif d’objectivitĂ©, car elle croit que celle-ci la met Ă  l’abri. Il y a d’abord eu l’objectivitĂ© de Dieu, ĂȘtre impersonnel et universel par excellence, tout-puissant, omniscient, Ă©ternel. Dieu ne pouvant parler que par la bouche de l’homme, celui-ci se trouve ainsi lui-mĂȘme en position de surplomb, adoptant le point de vue de la transcendance. C’est aujourd’hui la science qui joue ce rĂŽle. Elle est porteuse d’une nou­velle objectivitĂ©, se faisant cette fois en immanence. GrĂące Ă  elle, l’homme adopte le point de vue objectif, non plus de l’esprit absolu, mais de la matiĂšre relative. L’extĂ©rioritĂ© du spĂ©cialiste a remplacĂ© la transcendance du prĂȘtre. À cĂŽtĂ© de la religion et de la science, l’art indique le lien indissoluble entre l’homme et le monde, plus encore entre l’individu singulier et les autres ĂȘtres.
Du point de vue de l’art, il est impossible de faire abstraction de l’individualitĂ© vivante, contrairement Ă  ce que cherchent Ă  faire la religion et la science. Cela ne signifie pas pour autant que chacun soit enfermĂ© dans sa subjectivitĂ© puisqu’au contraire l’art montre que tous les individus sont fondamentalement semblables les uns aux autres, en dĂ©pit de la prĂ©tention de certains — pas seulement les prĂȘtres et les savants — de se croire au-dessus de la mĂȘlĂ©e. L’art nous indique que nous participons tous Ă  la mĂȘme condition, que personne ne dĂ©tient le fin mot de l’énigme ou ne jouit d’un pouvoir particulier le mettant Ă  l’abri. L’artiste ne peut faire abstraction de lui-mĂȘme dans son art puisque ce dernier exige au contraire qu’il s’ouvre Ă  lui-mĂȘme dans le mĂȘme mouvement qu’il s’ouvre aux autres et au monde.
La vie en sociĂ©tĂ© n’induit-elle pas une essentielle hypocrisie puisqu’il faut apparemment correspondre Ă  des modĂšles, alors que la rĂ©alitĂ© de ce que nous sommes ou devenons est en fait tout autre? En nous proposant des modĂšles, la sociĂ©tĂ© nous demande de faire des efforts pour nous y conformer. Quand il s’agit d’élever les ĂȘtres humains Ă  l’idĂ©e ou Ă  l’idĂ©al, on n’y parvient qu’en dĂ©truisant d’abord ce qu’ils sont. La sociĂ©tĂ© met l’idĂ©al ou le modĂšle au-dessus de la rĂ©alitĂ©, amenant ainsi les individus Ă  ĂȘtre faux, les dĂ©connectant d’eux-mĂȘmes ou les mettant dans une position de porte-Ă -faux Ă  l’endroit d’eux-mĂȘmes. Les individus Ă©prouvent de la difficultĂ© Ă  se voir tels qu’ils sont, portĂ©s plutĂŽt Ă  ĂȘtre vus et Ă  se voir tels qu’ils devraient ĂȘtre. La personne devient masque, personnage, rĂŽle, statut, rĂ©putation, image
 Elle ne peut s’empĂȘcher de constater qu’elle ne correspond pas Ă  ce qu’elle affiche ou Ă  ce que les autres voient, mais elle n’a pas le choix, elle est prise dans la structure sociale de l’appa­rence, de la reprĂ©sentation ou du spectacle. Elle se retrouve dans une position de conflit avec elle-mĂȘme, dans la mesure oĂč tant de traits d’elle-mĂȘme ne correspondent pas aux images valorisĂ©es. Si elle ment aux autres, elle se ment aussi Ă  elle-mĂȘme. Amoureuse de l’idĂ©al, elle ne peut que dĂ©tester la rĂ©alitĂ©, la sienne, celle des autres et celle du monde. L’«autre monde», idĂ©al ou utopique, ne peut advenir que sur la ruine de celui-ci. N’y a-t-il pas quelque chose de nihiliste dans ce refus de l’ĂȘtre humain de se voir tel qu’il est, si peu conforme Ă  l’idĂ©al, au modĂšle rĂ©gnant Ă  chaque Ă©poque, que ce soit celui de la saintetĂ©, de la sagesse ou de l’excellence? L’ĂȘtre humain est en fait un mĂ©lange de tant d’élĂ©ments disparates, hĂ©tĂ©rogĂšnes, certains pouvant ĂȘtre qualifiĂ©s de bons, de gĂ©nĂ©reux, de sublimes, d’autres de mauvais, de cruels, d’ignobles. L’ĂȘtre humain est tout Ă  la fois, mĂȘme si on voudrait le simplifier pour qu’il corresponde davantage aux images amĂ©nagĂ©es, qu’on puisse le caser dans une catĂ©gorie susceptible de rassurer la raison et la logique. Cependant l’ĂȘtre humain, comme le reste de la rĂ©alitĂ© d’ailleurs, n’échappe-t-il pas fondamentalement au logos — raison ou parole — puisque ce dernier n’en est qu’une partie s’inscri­vant dans la multiplicitĂ© ou l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© de ce qui est ou devient?
Beaucoup de nos illusions se trouvent ainsi liĂ©es au spectacle ou Ă  la reprĂ©sentation. Par exemple, un acteur ou une actrice de cinĂ©ma apparaĂźt surhumain. Il prend les dimensions de son image. Nouveau dieu d’une religion paĂŻenne, il trĂŽne dans le ciel comme une star. En rĂ©alitĂ©, cet acteur ou cette actrice est un homme ou une femme comme les autres, mais ce caractĂšre commun est complĂštement gommĂ© au profit de la seule image. Pourquoi donc ce besoin d’idoles? Remontons dans le temps: JĂ©sus Ă©tait lui aussi un homme comme les autres. On en a fait un dieu, transformant tous les Ă©vé­nements...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Illustration source
  3. Dédicace
  4. Présent vivant et mystÚre
  5. L’écriture de soi
  6. La quĂȘte autobiographique
  7. La perception d’un enfant4
  8. Le suicide de ma mĂšre
  9. Pardonner?
  10. Le jugement
  11. Persévérance et écriture
  12. Remémoration et illusion
  13. La famille et la relation amoureuse
  14. Corps-esprit et amour
  15. L’acte de crĂ©er
  16. Culte de l’image et idĂ©alisme
  17. La philosophie à l’ùre technologique
  18. Le vide
  19. Le silence et la solitude
  20. L’exploitation du plaisir
  21. La vieillesse
  22. Vision
  23. Notes

Foire aux questions

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