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Part d'ombre (La)
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Part d'ombre (La)
«La question demeure ouverte Ă toutes les Ă©poques: Qu'est-ce que la rĂ©alitĂ©? Aucune rĂ©ponse ne me semble complĂšte ou dĂ©finitive. Nous n'avons accĂšs qu'Ă une infime partie de cette rĂ©alitĂ© plurielle, changeante, Ă©ternellement Ă©nigmatique, dont nous faisons nous aussi partie, loin d'avoir sur elle une position de survol. Demeurons donc modestes dans nos prĂ©tentions de la connaĂźtre. Comment pourrions-nous prĂ©tendre connaĂźtre une autre personne, qu'elle soit vivante ou dĂ©cĂ©dĂ©e, si nous ne nous connaissons mĂȘme pas nous-mĂȘmes, ou ne nous connaissons que partiellement et superficiellement? Une telle ignorance n'est pas une lacune que nous pourrions Ă©ventuellement combler. Nous pouvons modifier notre perception et notre connaissance des autres et de nous-mĂȘmes, mais une part irrĂ©ductible de la rĂ©alitĂ© demeure intrinsĂšquement hors de portĂ©e. C'est la part d'ombre.» Si la biographie et l'autobiographie, la connaissance de soi et celle des autres, forment le fil conducteur de cette rĂ©flexion sur la rĂ©alitĂ© qui nous Ă©chappe tout en nous constituant, c'est aussi au travers de ses thĂšmes familiers â le corps, la crĂ©ation, la relation amoureuse, par exemple â que Pierre Bertrand en dĂ©ploie toutes les rĂ©sonances philosophiques et existentielles.
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Philosophical EssaysChapitre 13
Culte de lâimage et idĂ©alisme
LâidĂ©alisme a toujours Ă©tĂ© une tendance importante en philosophie. De lâidĂ©e Ă lâidĂ©al en effet, il nây a quâun pas, allĂšgrement franchi dĂšs le dĂ©part par Platon. LâidĂ©e sâidĂ©alise, câest-Ă -dire quâelle se met, Ă lâinstar de la pensĂ©e dont elle est un Ă©lĂ©ment, en position de surÂplomb. Elle sert de modĂšle ou dâarchĂ©type, Ă lâaune duquel sera mesurĂ©e la rĂ©alitĂ© sensible ou empirique. LâidĂ©e est pure, incondiÂtionnelle, absolue. La pensĂ©e se prend pour Dieu ou plutĂŽt elle crĂ©e Dieu Ă son image. «Ce qui devrait ĂȘtre» sert dâhorizon à «ce qui est». Lâutopie prend le pouvoir: si elle nâest pas rĂ©alisable dans cette vie-ci, elle arrivera dans une autre vie! La pensĂ©e est spontanĂ©ment idĂ©aliste. Câest pourquoi elle se berce si aisĂ©ment dâillusions. Cependant, que nous le voulions ou non, nous sommes forcĂ©s dâhabiter la rĂ©alitĂ©, aussi Ă©trange, incomprĂ©hensible, injuste et absurde soit-elle. LâidĂ©e et lâidĂ©al que lâĂȘtre humain invoque Ă©manent de son propre esprit. Ce dernier tente ainsi de simplifier le monde, de ramener son Ă©trangetĂ© Ă quelque chose de familier. La rĂ©alitĂ© ne se laisse toutefois pas manipuler ainsi. Elle remet en question les idĂ©es et les idĂ©aux de la raison, les dĂ©joue, les dĂ©passe.
Peut-ĂȘtre nâest-il pas possible de dire grand-chose de la rĂ©alitĂ© telle quâelle est, tellement elle nous laisse bouche bĂ©e. Alors parlons dâelle avec sobriĂ©tĂ©. Il y a souvent plus de savoir dans la contemÂplation silencieuse que dans beaucoup de discours, quâils Ă©manent des religions, des philosophies, voire des sciences. Ces discours font partie de la variĂ©tĂ© extraordinaire de ce qui est, loin de pouvoir en rendre compte ou raison. Certes faisons-nous lâeffort de comprendre ce qui est Ă notre portĂ©e, de maniĂšre Ă pouvoir intervenir au nom de ce que nous jugeons ĂȘtre notre bien. Ne prĂ©tendons pas toutefois avoir le fin mot de lâhistoire, comme le fait le discours mĂ©taphysique, peu importe oĂč il se tient. La vĂ©ritable grandeur de la pensĂ©e ou de la raison consiste Ă ĂȘtre consciente de ses limites. Le plus souvent, elle les outrepasse, rĂ©duisant de ce fait la rĂ©alitĂ© Ă sa mesure, mĂȘme si, ce faisant, elle invoque les notions apparemment les plus Ă©levĂ©es, tel Dieu. Celui-ci sonne tellement anthropomorphique dans la bouche de lâhomme, loin dâĂȘtre Ă la hauteur de lâĂ©trangetĂ©, voire du mystĂšre de la rĂ©alitĂ©. Jâinsiste sur la rĂ©alitĂ© telle quâelle est afin dâindiquer quâelle nous Ă©chappe et que nous nâavons le plus souvent accĂšs quâĂ la rĂ©alitĂ© telle que nous aimerions quâelle soit ou telle que, selon nous, elle devrait ĂȘtre. Pouvons-nous voir la rĂ©alitĂ©, ou ne sommes-nous pas plutĂŽt rĂ©duits Ă nâen voir que des fragments, dĂ©coupĂ©s en fonction de nos besoins, de nos dĂ©sirs et de nos capacitĂ©s? Je ne veux pas non plus donner lâimpression de tomber dans le mysticisme en insistant trop sur le mystĂšre. Le mysticisme est lui aussi imbu dâidĂ©aÂlisme et trĂšs vite ne parle plus de la rĂ©alitĂ© telle quâelle est, mais telle quâinterprĂ©tĂ©e Ă partir dâun conditionnement religieux ou idĂ©oloÂgique. La pensĂ©e doit ĂȘtre libre, silencieuse, pour entrer en contact, mĂȘme furtiÂvement, avec la rĂ©alitĂ©. Peut-ĂȘtre nâest-il pas vraiment possible de traduire celle-ci en mots, dâoĂč lâinsatisfaction que nous Ă©prouvons facilement Ă lâendroit de tout discours, le trouvant partiel, approximatif, inadĂ©quat, privilĂ©giant un aspect au dĂ©triment des autres. Tout discours, mĂȘme le plus gĂ©nĂ©raliste, comme le discours religieux ou philosophique, demeure spĂ©cialisĂ©, ne voyant la rĂ©alitĂ© que dâun point de vue dĂ©terminĂ©. Nous touchons lĂ aussi les limites humaines. Ce ne sont pas ces limites en soi qui font problĂšme, mais plutĂŽt le fait de ne pas les voir et par consĂ©quent de ne pas en tenir compte. Voir les limites et en tenir compte, câest dĂ©jĂ les dĂ©passer et donner lieu Ă un autre type dâapproche ou de contact avec la rĂ©alitĂ©, contact qui prĂ©cĂšde ou accompagne le discours puisquâil ne peut ĂȘtre complĂštement pris en charge par lui. Il nây a rien en cela de mystique, rien dâextraordinaire, puisquâil sâagit en fait de lâexpĂ©rience la plus commune, bien quâelle soit le plus souvent ignorĂ©e.
Ce contact avec ce que nous sommes nous rend intensĂ©ment vivants. Il nous fait toucher la vĂ©ritĂ© de la rĂ©alitĂ© dont nous faisons partie. Nous pensons que la vĂ©ritĂ© sâidentifie Ă la science, seul discours en lequel nous puissions avoir pleine confiance, car objectif. Aussi objectif ou prĂ©tendu tel soit-il, le discours scientifique nâest quâun discours supposant la rencontre du cerveau et du monde. Il est loin dâĂ©puiser la vĂ©ritĂ© ou la rĂ©alitĂ© puisque celle-ci inclut le cerveau ainsi que sa rencontre avec le monde. Qui plus est, le discours lui-mĂȘme, quel quâil soit, y compris le discours scientifique, fait Ă©galeÂment partie du problĂšme de la vĂ©ritĂ© ou de la rĂ©alitĂ©, loin de pouvoir le rĂ©soudre de lâextĂ©rieur. Ce que nous sommes fait pour lâessentiel lâobjet dâune perception immĂ©diate dans le prĂ©sent vivant. Cette perception est si intense quâelle brĂ»le tout discours. Nous ne nous percevons pas dans le but de nous transformer, mais la perception mĂȘme est transformation, Ă savoir contact avec la rĂ©alitĂ© telle quâelle est ou devient. Ce contact est le plus difficile, bien quâil soit au point de dĂ©part de toute autre entreprise. Ce point de dĂ©part est le plus souvent court-circuitĂ©, le contact se faisant davantage avec lâillusion quâavec la rĂ©alitĂ©, toute mise en discours participant dâune certaine forme dâillusion. Le discours est toutefois inĂ©vitable puisquâil est automatiquement engendrĂ© par la pensĂ©e ou le cerveau. Encore faut-il ne pas en ĂȘtre dupe et le voir, lui aussi, tel quâil est. Il nâest pas la vĂ©ritĂ© ou la rĂ©alitĂ©, comme il le prĂ©tend, servant au contraire frĂ©ÂquemÂment Ă la camoufler. La vĂ©ritĂ© ou la rĂ©alitĂ© ne se laisse pas saisir ou possĂ©der. Elle nous dĂ©pouille au contraire de notre savoir, plus encore de ce que nous sommes et pensons â de ce que nous pensons ĂȘtre. Le contact avec soi, comme dâailleurs avec le reste de la rĂ©alitĂ©, se fait dans la sobriĂ©tĂ©, au cĆur dâune certaine qualitĂ© de silence.
Ă lâencontre de tout idĂ©alisme, lâimportant est de nous voir tels que nous sommes, non pas pour nous juger, nous encenser ou nous condamner, ni mĂȘme Ă la rigueur pour nous changer, mais pour ĂȘtre simplement en contact avec ce que nous sommes. En nous voyant, câest lâhumain que nous voyons, car nous ne sommes pas fondamenÂtalement diffĂ©rents les uns des autres. Nous insistons pourtant beaucoup sur la diffĂ©rence, car notre sociĂ©tĂ© est construite sur lâindiÂvidualisme. Lâego a Ă©tĂ© exacerbĂ©. Cependant lâindividualisme touche tout le monde; il est donc collectif! Nous portons tous et toutes en nous lâhumaine condition. Encore faut-il entrer en contact avec elle au lieu de nous complaire dans des images. JĂ©sus et Bouddha par exemple sont des individus universels. Câest en cela quâils peuvent encore nous toucher. Dâautres philosophes ont tendu Ă une telle universalitĂ©, mais la dimension intellectuelle ou thĂ©orique a chez eux souvent pris le pas sur la dimension affective ou pratique, ce qui nâest pas le cas avec JĂ©sus et Bouddha. Il ne sâagit toutefois pas de prendre qui que ce soit comme modĂšle, car chacun a sa propre façon dâentrer en contact avec lâuniversel. SingularitĂ© et universalitĂ© ne sâopposent aucunement. Elles sont mĂȘme insĂ©parables. LâhumanitĂ© sâincarne dans des individualitĂ©s. La sensibilitĂ© et lâintelligence de chacun sont uniques. Les langues et les cultures sont multiples. Chacun doit donc emprunter son propre chemin le conduisant Ă lâhumain et par-delĂ lâhumain. Sâil suit le chemin dâun autre, il erre. Nous ne pouvons avancer vraiment quâĂ©clairĂ©s par notre propre lumiĂšre, mĂȘme vacilÂlante, mĂȘme obscure. Seule cette lumiĂšre immanente nous permet de voir la rĂ©alitĂ©. Quand cette derniĂšre est Ă©clairĂ©e par une lumiĂšre extĂ©rieure, jouant le rĂŽle dâune autoritĂ©, nous sommes aveuglĂ©s par elle. Lorsque nous voyons directement ce qui est, aussi insaisissable cela soit-il, ce qui est sâĂ©claire de lâintĂ©rieur. Il apparaĂźt dans son Ă©trangetĂ©, dans sa nouveautĂ©, dans son mystĂšre. La lumiĂšre extĂ©Ârieure est plutĂŽt celle de lâimage ou de lâidĂ©e. La rĂ©alitĂ© est alors perçue du point de vue de lâimage ou de lâidĂ©e, fĂ»t-elle celle du Bien, comme chez Platon, ou celle de Dieu, comme dans lâensemble des religions.
Le philosophe peut-il prĂ©tendre dĂ©tenir une vĂ©ritĂ© que les autres nâauraient pas? DâoĂč la tirerait-il? Dâune facultĂ© de penser supĂ©Ârieure Ă celle des autres? Mais qui nous assure que cette facultĂ© de penser, y compris dans son caractĂšre le plus formel et abstrait, dans les mathĂ©matiques et la logique, soit capable dâavoir accĂšs Ă la vĂ©ritĂ©? Et quâest-ce que la vĂ©ritĂ©? Nâest-elle pas toujours une vĂ©ritĂ© liĂ©e nĂ©cessairement au point de vue humain? Les mathĂ©matiques et la logique nâappartiennent-elles pas au cerveau et Ă la pensĂ©e? Ne sont-elles pas humaines en dĂ©pit de leur prĂ©tention Ă lâĂ©ternitĂ©? Aussi loin veuille-t-il aller dans lâuniversalitĂ©, lâĂȘtre humain ne doit pas oublier quâil est lui-mĂȘme une partie de la nature et quâil la perçoit â la sent, lâimagine, la pense â de son point de vue. Cela nâenlĂšve rien Ă la valeur de ce point de vue. Il nâest cependant ni unique ni absolu. Seul le point de vue de Dieu lâest, mais la question se pose: Dieu existe-t-il ou nâest-il quâune projection de la pensĂ©e, exprimant la prĂ©tention de celle-ci Ă ĂȘtre au-dessus de la mĂȘlĂ©e? Parler de «vĂ©ritĂ©s Ă©ternelles», comme le fait encore un philosophe comme Alain Badiou, câest Ă la fois manquer de modestie et faire preuve de naĂŻvetĂ©. Un certain rationalisme français a dĂ©cidĂ©ment la peau dure. Descartes ne cesse de se rĂ©incarner. Les idĂ©es claires et distinctes, si elles nous calment, nâen laissent pas moins de cĂŽtĂ© tout ce qui est obscur et confus, câest-Ă -dire la part dâombre de la rĂ©alitĂ©, y compris de la rĂ©alitĂ© humaine. Si lâon reproche aux Allemands dâĂȘtre trop confus et obscurs, on peut reprocher aux Français dâĂȘtre trop clairs et distincts. Le rationalisme nâest que lâenvers du romantisme. La philosophie doit sortir dâelle-mĂȘme, cesser dâĂȘtre une spĂ©cialitĂ©, pour devenir ce quâelle Ă©tait dĂ©jĂ pour les tout premiers philosophes, Ă la fois une interrogation et une exclamation, une pensĂ©e et un poĂšme, une ambitieuse et audacieuse explication ou comprĂ©hension et un chant. Elle ne peut ĂȘtre le seul produit de la pensĂ©e, faite exclusivement dâidĂ©es ou de concepts, mais doit aussi venir des autres parties du corps, des percepts et des affects. En ce sens est-elle un art et doit-elle ĂȘtre liĂ©e aux autres arts â la littĂ©rature, la musique, le théùtre, le cinĂ©ma. Ainsi, la pensĂ©e ne se prend pas pour le nombril du monde, mais occupe sa place relative dans le corps. Il est vrai quâelle est depuis longtemps considĂ©rĂ©e comme le fleuron de lâhumanitĂ©, ce qui met lâĂȘtre humain au-dessus des autres animaux et le rend semblable Ă Dieu. Pourquoi la pensĂ©e occupe-t-elle une telle position hĂ©gĂ©monique? Dieu nâest-il pas la pensĂ©e toute-puissante, absolue, Ă©ternelle, produisant le monde, comme lâavait dĂ©jĂ vu Platon, Ă partir de ses seules IdĂ©es?
Dans le long processus de lâĂ©volution, la pensĂ©e a Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ©e comme offrant des avantages manifestes aux vivants qui en Ă©taient pourvus. Câest grĂące Ă la pensĂ©e que lâhomme prend le pouvoir sur les autres animaux. Certes ces derniers ont aussi une pensĂ©e, mais moins complexe et sophistiquĂ©e que la nĂŽtre. Cependant tout ce qui est bon, lorsque poussĂ© Ă lâexcĂšs, ne devient-il pas mauvais? Quand elle prend trop de place au dĂ©triment du reste du corps vivant, la pensĂ©e nâaide plus lâĂȘtre humain Ă y voir clair. Elle lâaveugle au contraire. Ătre sous un soleil trop brillant ne nous aide pas Ă voir. Nous avons besoin dâune part dâombre et de clair-obscur. Le grand soleil platonicien de lâIdĂ©e inflige Ă lâhomme des insolations qui lâabĂȘtissent sous prĂ©texte de le rendre plus intelligent. Il en est de la philosophie comme de tous les autres mouvements de crĂ©ation. La grandeur humaine dâune Ćuvre dĂ©pend de la capacitĂ© quâa lâhomme ou la femme de sây investir tout entier â corps et esprit, forces et faiblesses, percepts, affects et concepts. Une philosophie trop spĂ©cialisĂ©e, câest-Ă -dire trop exclusivement intellectuelle ou rationnelle, trop liĂ©e Ă la connaisÂsance, trop prĂšs de la science, si elle satisfait le besoin de clartĂ©, de vĂ©ritĂ© et de certitude de la pensĂ©e, frustre les autres capacitĂ©s du corps.
La rĂ©alitĂ©, y compris la rĂ©alitĂ© humaine, nâest pas gĂ©omĂ©trique au sens classique du terme. Si gĂ©omĂ©trie il y a, elle est fractale. Câest dire que la rĂ©alitĂ© est indĂ©finie ou incommensurable, bien que la pensĂ©e, prise en son sens Ă©tymologique de «pesĂ©e» â comme dâailleurs la raison, prise en son sens Ă©tymologique de «mesure» â, cherche Ă la conformer Ă un modĂšle de gĂ©omĂ©trie ou dâharmonie classique. La pensĂ©e nâa de la rĂ©alitĂ© quâune vision idĂ©ale. Pour ĂȘtre comprise ou expliquĂ©e, la rĂ©alitĂ© doit ĂȘtre comparĂ©e Ă un modĂšle, donc plus ou moins assimilĂ©e Ă celui-ci. Elle est en fait pleine de plis, de fluctuaÂtions et dâanfractuositĂ©s. Pendant longtemps, aussi bien en peinture, en sculpture, en musique quâen philosophie, a prĂ©valu la grille ou le modĂšle chrĂ©tien. Aujourdâhui, ne nous leurrons pas, dâautres grilles ou modĂšles prĂ©valent parfois Ă notre insu. La rĂ©alitĂ© est rarement perçue dans ses plis et son chaos. Lâart et la philosophie tentent bien de le faire, mais les lignes quâils tracent ne se figent-elles pas en de nouvelles figures gĂ©omĂ©triques et rationnelles? Si nous pouvons entrer en contact avec le chaos, nâest-ce pas Ă la condition de le transÂformer immĂ©diatement en cosmos? Dieu lui-mĂȘme, comme modĂšle suprĂȘme de la pensĂ©e, nâa pu faire autrement. Penser et parler peuvent-ils se faire autrement? Ce sont lĂ des attributs essentiels de la rĂ©alitĂ© humaine, bien que celle-ci ne se rĂ©duise pas Ă eux puisquâelle demeure en elle-mĂȘme, comme le reste de la rĂ©alitĂ©, impensable et indicible. Comment nous approcher de cet impensable et de cet indicible, tout en pensant et en parlant? Telle est la vĂ©ritable question de lâart, pris ici au sens de tout mouvement de crĂ©ation, peu importe le domaine dans lequel il sâeffectue. La philosophie a du mal Ă sâen approcher, tellement elle est infĂ©odĂ©e Ă la pensĂ©e ou Ă la raison, et tellement elle dĂ©pend du langage. La littĂ©rature en gĂ©nĂ©ral et la poĂ©sie en particulier, parce quâelles font davantage appel Ă la sensibilitĂ© du corps entier, sont mieux outillĂ©es pour sâen approcher, mais le dĂ©fi demeure de taille et doit sans cesse ĂȘtre affrontĂ© de nouveau, toute rĂ©ponse trouvĂ©e risquant de devenir un nouveau modĂšle empĂȘchant le contact. Les arts plastiques occupent-ils une position privilĂ©giĂ©e puisquâils semblent plus loin de la pensĂ©e et du langage? PensĂ©e et langage prennent en eux dâautres formes, non moins assujetties Ă des modĂšles et non moins contraignantes. Il nây a pas de voie royale menant Ă la crĂ©ation, seulement des voies de traverse, puisque câest en sortant des sentiers battus, en errant, que lâon y accĂšde. Sâil est imposÂsible, compte tenu de la nature de la pensĂ©e et du langage, de ne pas figer la rĂ©alitĂ©, peut-ĂȘtre est-il possible de continuer Ă la suivre en son devenir fractal, en reprenant sans cesse la ligne sinueuse de la crĂ©ation.
Un certain ton rationnel employĂ© en philosophie peut laisser croire que le philosophe nâest pas un homme ou une femme comme les autres, mais un moi transcendantal. Il ne faut cependant pas ĂȘtre dupes du style ou du ton, car, bien que la pensĂ©e de chacun se croie sĂ©parĂ©e, tous les corps vivants participent Ă la mĂȘme condition. Câest parce que le crĂ©ateur y est particuliĂšrement sensible quâil ne peut pavoiser ou tirer longtemps orgueil dâun quelconque accomplisÂsement. Il est conscient de lâĂ©tat de danger inhĂ©rent Ă tout vivant. Il se dĂ©bat dans les problĂšmes, loin de prĂ©tendre avoir les solutions. Ce nâest Ă©videmment pas que le philosophe qui peut donner lâimÂpression de se trouver au-dessus de la mĂȘlĂ©e. Le photographe, par exemple, la donne aussi puisque lâappareil technique sâinterpose entre lui et son sujet, le protĂ©geant en le mettant dans la position du voyeur. Lâappareil assume le contact, lâĆil se mettant Ă son service, lâĂȘtre vivant demeurant quant Ă lui Ă lâĂ©cart. LâhumanitĂ© a soif dâobjectivitĂ©, car elle croit que celle-ci la met Ă lâabri. Il y a dâabord eu lâobjectivitĂ© de Dieu, ĂȘtre impersonnel et universel par excellence, tout-puissant, omniscient, Ă©ternel. Dieu ne pouvant parler que par la bouche de lâhomme, celui-ci se trouve ainsi lui-mĂȘme en position de surplomb, adoptant le point de vue de la transcendance. Câest aujourdâhui la science qui joue ce rĂŽle. Elle est porteuse dâune nouÂvelle objectivitĂ©, se faisant cette fois en immanence. GrĂące Ă elle, lâhomme adopte le point de vue objectif, non plus de lâesprit absolu, mais de la matiĂšre relative. LâextĂ©rioritĂ© du spĂ©cialiste a remplacĂ© la transcendance du prĂȘtre. Ă cĂŽtĂ© de la religion et de la science, lâart indique le lien indissoluble entre lâhomme et le monde, plus encore entre lâindividu singulier et les autres ĂȘtres.
Du point de vue de lâart, il est impossible de faire abstraction de lâindividualitĂ© vivante, contrairement Ă ce que cherchent Ă faire la religion et la science. Cela ne signifie pas pour autant que chacun soit enfermĂ© dans sa subjectivitĂ© puisquâau contraire lâart montre que tous les individus sont fondamentalement semblables les uns aux autres, en dĂ©pit de la prĂ©tention de certains â pas seulement les prĂȘtres et les savants â de se croire au-dessus de la mĂȘlĂ©e. Lâart nous indique que nous participons tous Ă la mĂȘme condition, que personne ne dĂ©tient le fin mot de lâĂ©nigme ou ne jouit dâun pouvoir particulier le mettant Ă lâabri. Lâartiste ne peut faire abstraction de lui-mĂȘme dans son art puisque ce dernier exige au contraire quâil sâouvre Ă lui-mĂȘme dans le mĂȘme mouvement quâil sâouvre aux autres et au monde.
La vie en sociĂ©tĂ© nâinduit-elle pas une essentielle hypocrisie puisquâil faut apparemment correspondre Ă des modĂšles, alors que la rĂ©alitĂ© de ce que nous sommes ou devenons est en fait tout autre? En nous proposant des modĂšles, la sociĂ©tĂ© nous demande de faire des efforts pour nous y conformer. Quand il sâagit dâĂ©lever les ĂȘtres humains Ă lâidĂ©e ou Ă lâidĂ©al, on nây parvient quâen dĂ©truisant dâabord ce quâils sont. La sociĂ©tĂ© met lâidĂ©al ou le modĂšle au-dessus de la rĂ©alitĂ©, amenant ainsi les individus Ă ĂȘtre faux, les dĂ©connectant dâeux-mĂȘmes ou les mettant dans une position de porte-Ă -faux Ă lâendroit dâeux-mĂȘmes. Les individus Ă©prouvent de la difficultĂ© Ă se voir tels quâils sont, portĂ©s plutĂŽt Ă ĂȘtre vus et Ă se voir tels quâils devraient ĂȘtre. La personne devient masque, personnage, rĂŽle, statut, rĂ©putation, image⊠Elle ne peut sâempĂȘcher de constater quâelle ne correspond pas Ă ce quâelle affiche ou Ă ce que les autres voient, mais elle nâa pas le choix, elle est prise dans la structure sociale de lâappaÂrence, de la reprĂ©sentation ou du spectacle. Elle se retrouve dans une position de conflit avec elle-mĂȘme, dans la mesure oĂč tant de traits dâelle-mĂȘme ne correspondent pas aux images valorisĂ©es. Si elle ment aux autres, elle se ment aussi Ă elle-mĂȘme. Amoureuse de lâidĂ©al, elle ne peut que dĂ©tester la rĂ©alitĂ©, la sienne, celle des autres et celle du monde. Lâ«autre monde», idĂ©al ou utopique, ne peut advenir que sur la ruine de celui-ci. Nây a-t-il pas quelque chose de nihiliste dans ce refus de lâĂȘtre humain de se voir tel quâil est, si peu conforme Ă lâidĂ©al, au modĂšle rĂ©gnant Ă chaque Ă©poque, que ce soit celui de la saintetĂ©, de la sagesse ou de lâexcellence? LâĂȘtre humain est en fait un mĂ©lange de tant dâĂ©lĂ©ments disparates, hĂ©tĂ©rogĂšnes, certains pouvant ĂȘtre qualifiĂ©s de bons, de gĂ©nĂ©reux, de sublimes, dâautres de mauvais, de cruels, dâignobles. LâĂȘtre humain est tout Ă la fois, mĂȘme si on voudrait le simplifier pour quâil corresponde davantage aux images amĂ©nagĂ©es, quâon puisse le caser dans une catĂ©gorie susceptible de rassurer la raison et la logique. Cependant lâĂȘtre humain, comme le reste de la rĂ©alitĂ© dâailleurs, nâĂ©chappe-t-il pas fondamentalement au logos â raison ou parole â puisque ce dernier nâen est quâune partie sâinscriÂvant dans la multiplicitĂ© ou lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© de ce qui est ou devient?
Beaucoup de nos illusions se trouvent ainsi liĂ©es au spectacle ou Ă la reprĂ©sentation. Par exemple, un acteur ou une actrice de cinĂ©ma apparaĂźt surhumain. Il prend les dimensions de son image. Nouveau dieu dâune religion paĂŻenne, il trĂŽne dans le ciel comme une star. En rĂ©alitĂ©, cet acteur ou cette actrice est un homme ou une femme comme les autres, mais ce caractĂšre commun est complĂštement gommĂ© au profit de la seule image. Pourquoi donc ce besoin dâidoles? Remontons dans le temps: JĂ©sus Ă©tait lui aussi un homme comme les autres. On en a fait un dieu, transformant tous les Ă©vĂ©Ânements...
Table des matiĂšres
- Couverture
- Illustration source
- Dédicace
- Présent vivant et mystÚre
- LâĂ©criture de soi
- La quĂȘte autobiographique
- La perception dâun enfant4
- Le suicide de ma mĂšre
- Pardonner?
- Le jugement
- Persévérance et écriture
- Remémoration et illusion
- La famille et la relation amoureuse
- Corps-esprit et amour
- Lâacte de crĂ©er
- Culte de lâimage et idĂ©alisme
- La philosophie Ă lâĂšre technologique
- Le vide
- Le silence et la solitude
- Lâexploitation du plaisir
- La vieillesse
- Vision
- Notes
Foire aux questions
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