Vaincre les peurs
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Vaincre les peurs

La philosophie comme amour de la sagesse

  1. 304 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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Vaincre les peurs

La philosophie comme amour de la sagesse

À propos de ce livre

« Le point de départ de ce livre est une conférence dans laquelle j'ai présenté à un large public les points essentiels de mon livre, Apprendre à vivre. On y trouvera une réflexion sur ce qu'est la philosophie, sur ce qu'elle peut nous apporter en termes de sagesse pratique, sur les temps forts qui ont marqué son histoire. J'y développe l'idée selon laquelle les grandes philosophies sont, pour l'essentiel, des doctrines du salut sans Dieu, des tentatives de nous sauver des peurs qui nous empêchent de parvenir à une vie bonne, sans l'aide de la foi ni le recours à un Être suprême. Mais le propos de ce livre n'est pas seulement pédagogique. J'ai cherché ici à expliciter la perspective philosophique à partir de laquelle je raconte et m'approprie en quelque façon cette histoire. L'humanisme postnietzschéen que je professe forme ainsi le fil conducteur principal de ce texte – ce qui permettra à mon lecteur de se situer lui-même plus aisément. La deuxième partie, directement liée à la première, relève d'un genre ancien : celui des "réponses aux objections". Certaines d'entre elles m'ont semblé si intéressantes que j'ai souhaité les publier pour tenter, en y répondant, de préciser et d'approfondir la perspective philosophique esquissée dans la conférence. Enfin on trouvera dans la troisième partie, présentées sous forme de petits exposés, quelques-unes des idées que je conseillerais à tout un chacun d'emporter, comme on dit, sur l'île déserte… » L. F. ?Luc Ferry est philosophe. Il est traduit à l'étranger dans plus de vingt-cinq pays.

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Informations

I
Qu’est-ce que la philosophie ?
Une brève histoire
des « doctrines du salut sans Dieu »
Je sais bien qu’il peut paraître ambitieux à l’excès de vouloir présenter d’un seul trait une définition ainsi que les éléments d’une histoire, fût-elle brève, de la philosophie. C’est, comme on dit chez moi, chercher à faire tenir la dinde dans le marron. Je suis le premier à en avoir conscience et je mesure d’emblée l’ampleur et la légitimité des critiques qu’on pourra m’adresser. Pour autant, l’exercice ne m’apparaît pas dénué de sens, pourvu du moins qu’on le prenne pour ce qu’il est : une tentative d’ouvrir une brèche, de trouver un angle qui vous permettra, je l’espère, de saisir une certaine idée de la philosophie. Son histoire, même esquissée à grands traits, est si passionnante qu’elle vous donnera peut-être l’envie d’aller y voir par vous-mêmes de plus près. C’est cela, cette étincelle qui peut mettre l’esprit en marche, et rien de plus, que j’aimerais, autant qu’il m’est possible, vous transmettre aujourd’hui. Et c’est seulement à cette aune, fort modeste en vérité, que je vous demande de juger les propos qui vont suivre.
Je commencerai par un constat commun : si vous prenez le temps de jeter un œil aux ouvrages de synthèse, manuels scolaires ou livres d’initiation divers qui d’ordinaire prétendent introduire à la philosophie, vous y verrez que cette dernière s’y trouve le plus souvent définie comme un « art de la réflexion », un « exercice de l’esprit critique », voire comme une « initiation à l’argumentation ». Selon la tradition républicaine qui préside à la création de la classe de terminale de nos lycées, la philosophie serait par excellence cette « discipline de la méthode » dont l’idéal serait que chacun puisse un jour parvenir à « penser par lui-même ». Combien de fois n’ai-je pas entendu des parents d’élèves m’assurer qu’ils se réjouissaient de voir enfin leur fils ou leur fille entrer en classe de terminale, attendu que la philosophie leur « mettrait un peu de plomb dans la tête », leur apprendrait certainement à penser avec davantage de « rigueur » et de « réflexion »… Comme si la philosophie n’apprenait rien que de formel, la conviction s’est répandue que cette discipline, essentiellement critique, s’enracinerait d’abord et avant tout dans une faculté de s’étonner, de remettre en cause soi-même et les autres, de réveiller des sommeils dogmatiques, de sorte que, selon un autre lieu commun de notre enseignement, elle serait bien davantage l’art des questions que celui des réponses…
Cette vision des choses, je le crains, risque de vous induire en erreur. Certes, elle n’a rien d’indigne. Elle s’inscrit même dans une histoire que je trouve plutôt belle et légitime : celle de notre tradition républicaine qui considère – et c’est bien l’idée qui est au cœur de la création de la classe de terminale – qu’il faut, pour exercer convenablement ses responsabilités de citoyen, être capable d’autonomie intellectuelle. De même qu’une certaine indépendance financière peut s’avérer utile pour ne pas voter comme un seul homme sur le modèle de ses « maîtres » (ce que les partisans du suffrage censitaire font valoir avec quelque raison à l’époque), de même, il faut avoir une certaine autosuffisance sur le plan moral et intellectuel pour que le droit de vote ne soit pas une supercherie. Voilà d’ailleurs l’esprit dans lequel, en septembre 1809, une « classe de philosophie » est créée qui a, selon les termes du décret qui la définit, pour mission de faire étudier aux élèves « les fondements de la logique, de la morale et de la métaphysique » ainsi que les principales « opinions des philosophes ». Il s’agit par là de préparer les jeunes gens à l’entrée dans l’âge adulte qui suppose, en effet, réflexion, esprit critique, capacité à argumenter en comparant la validité des différents choix éthiques et intellectuels possibles sur un sujet donné.
Tout cela est fort bien et c’est peu dire que je n’ai rien contre les cours d’instruction civique. Simplement, je vous le dis d’entrée de jeu, la philosophie n’a en vérité rien à voir avec cet art de la réflexion critique à laquelle on a si souvent voulu la réduire. Non, bien entendu, qu’elle n’y recourrait pas. Il est clair qu’il est toujours préférable, et a fortiori en philosophie, de réfléchir, d’argumenter et de penser si possible par soi-même plutôt que comme un perroquet. Mais cela est aussi vrai dans toutes les autres disciplines de la vie de l’esprit : qui oserait prétendre sérieusement qu’un mathématicien, un biologiste, un artiste, un écrivain, mais aussi bien une mère de famille, un journaliste, voire un politique ne réfléchissent ni n’argumentent, et si possible par eux-mêmes ? Il n’y a rien là de spécifique à la philosophie. Tout le monde réfléchit et argumente comme « tout le monde dit I love you ». Prétendre que la philosophie aurait en la matière quelque monopole que ce soit est tout simplement ridicule.
Gagnons donc du temps : je vous propose de partir de l’idée que, fondamentalement, la philosophie, je veux dire toutes les grandes visions philosophiques de Platon jusqu’à Nietzsche et ce, sans exception aucune1, est une tentative grandiose pour aider les humains à accéder à une « vie bonne » en surmontant les peurs et les « passions tristes » qui les empêchent de bien vivre, d’être libres, lucides et, si possible, sereins, aimants et généreux. Si on désigne par le mot « salut », comme nous y invitent les dictionnaires, « le fait d’être sauvé » (c’est la même étymologie) d’un « grand danger ou d’un grand malheur », alors, les grandes visions philosophiques du monde sont d’abord et avant tout des doctrines du salut.
Vous me direz sans doute que cela sonne un peu trop « religieux » pour être honnête et qu’à vouloir définir ainsi la philosophie, on risque de ne plus voir la différence avec les religions ! En plus, il semble bien qu’il y ait quand même dans la philosophie une dimension purement intellectuelle, « théorique » ou « spéculative », comme on dit, une recherche de la vérité pour la vérité, une visée de simple « compréhension de ce qui est », selon la formule de Hegel, dont cette approche ne paraît pas rendre compte. J’y reviendrai un peu plus loin. Mais, là encore, gagnons du temps et permettez-moi, même si c’est encore un peu abrupt pour le moment, d’aller directement à l’essentiel : les grandes religions nous promettent, elles aussi, c’est vrai, que nous allons pouvoir grâce à elles surmonter nos peurs les plus profondes et parvenir ainsi à une vie bonne. Mais elles le font cependant à une condition bien précise : c’est que nous nous en remettions pour cela tout entiers et sans réserve à un Dieu transcendant en lequel nous devons avoir foi et confiance (le mot latin fides désigne d’ailleurs à lui seul ces deux composantes de la croyance religieuse). Pour être sauvé, il faut passer par la foi et par un Autre. La philosophie nous promet bien la même chose, mais elle nous assure que nous pouvons y arriver par la raison et par nous-mêmes ! Différence abyssale qui fera d’ailleurs regarder les philosophes, par les chrétiens notamment, comme des arrogants, aussi suffisants en un sens qu’insuffisants en un autre. C’est ainsi qu’Augustin, déjà, n’a pas de mots assez durs pour stigmatiser ceux qu’il appelle les « superbes », c’est-à-dire les philosophes qui prétendent contre toute évidence de foi pouvoir s’en « tirer tout seuls ». Vanité de la philosophie, dira encore Pascal, quelques siècles plus tard…
Et, de fait, c’est vrai, les grandes visions du monde philosophiques sont bel et bien des « doctrines du salut sans Dieu ». Que vous lisiez Épictète, l’un des plus importants penseurs stoïciens, ou Épicure et Lucrèce, qui furent les adversaires les plus résolus du stoïcisme, tous les philosophes de l’Antiquité s’accordent du moins sur ce point : la philosophie a bien pour but de nous aider à surmonter les peurs qui empêchent les êtres humains de vivre bien – libres, lucides et généreux, capables de penser, d’agir et d’aimer.
Mais il nous faut faire un pas de plus : en quoi consistent au juste ces peurs dont la philosophie prétendrait nous « sauver » par d’autres voies que celles de la foi en un Être suprême ? Et pourquoi ne relèveraient-elles pas, après tout, de la psychologie et de la religion plutôt que de la philosophie ?
Sans entrer bien loin dans les détails, nous pourrons nous accorder assez aisément sur le fait que nos vies sont « cernées » par quatre peurs fondamentales.
Il y a d’abord les dangers bien réels, qui, en un sens, ne soulèvent guère de question : il n’y a rien de mal ni de mystérieux à avoir peur dans un accident ou toute autre circonstance de la vie qui nous expose brutalement au risque de la mort.
Mais il y a bien d’autres peurs, plus subtiles, moins aisément repérables, comme le sont d’abord les peurs sociologiques qui nous saisissent lorsque nous sommes « mal à l’aise » dans une situation sociale un peu délicate, face à un hôte prestigieux, dans l’obligation de parler en public, dans un milieu autre que le nôtre et que nous manquons, comme on dit, d’aisance et de distinction. Alors nous rougissons, nos gestes se font empruntés, nos propos embarrassés, et nous éprouvons, presque physiquement, le poids d’une inadaptation sociale…
À quoi s’ajoutent, si l’on va plus profond dans le cœur de l’être humain, les angoisses psychiques, à commencer par celles que les psychanalystes nomment « phobies » : peur du noir chez les enfants (et combien d’adultes encore !), peur des algues au fond de l’eau, peur d’être enfermé dans un espace clos (un ascenseur…), peur du cancer, de tel animal – serpent, insecte, souris, etc. Ou, dans un autre registre, plus « obsessionnel », peur d’avoir oublié de fermer le gaz, l’électricité, la porte du garage (« et si je ne me lève pas une troisième fois pour vérifier, je ne dormirai pas… »), de marcher sur les rainures du trottoir (« et si je parviens à les éviter pendant cinquante mètres, alors je gagnerai tel ou tel pari que j’ai fait avec moi-même… »), etc. Toutes ces petites peurs sont « vivables », du moins tant qu’elles n’envahissent pas la vie psychique. On peut les apprivoiser parce qu’elles restent le plus souvent circonscrites ou locales, de sorte qu’elles fonctionnent même comme de bons « mécanismes de défense », en ce sens qu’elles nous laissent la plupart du temps assez en paix pour que l’on « fasse avec » : quand on craint les ascenseurs, on peut toujours prendre l’escalier. Mais nous sentons bien qu’au-delà d’un certain seuil, l’angoisse menace toujours de rendre nos vies infernales…
Mais l’essentiel, pour la philosophie – essentiel car il va clairement au-delà de la sociologie et de la psychologie –, reste encore à venir : c’est que derrière ces trois peurs s’en dissimule toujours une quatrième, à proprement parler fondamentale en ce qu’elle commande toutes les autres : la peur de la mort, ou comme disent les philosophes, le sentiment, propre à notre espèce et sans doute à nulle autre, de la « finitude », du fait que nous sommes limités dans le temps et destinés à voir disparaître un jour ceux que nous aimons. Une remarque pour prévenir un malentendu : quoi qu’en disent certains sans bien y réfléchir, cette peur n’est pas nécessairement égocentrique, ni morbide ou pathologique. Le plus souvent même, la peur de la mort vise davantage celle des autres, ceux que nous aimons, que la nôtre. En travaillant sur la prise en charge du handicap à l’école, j’ai souvent rencontré des parents qui m’avouaient ne craindre leur propre mort que par rapport à des enfants dont ils savaient qu’ils ne pourraient pas s’en tirer sans eux. Rien d’égoïste à mes yeux dans ce sentiment-là. Et, de même, notre prise de conscience de la possibilité de la mort n’est pas nécessairement maladive. Car la mort n’est pas seulement la fin de la vie. Elle peut se confondre, tout simplement, même au sein de la vie la plus vivante et la plus joyeuse, avec cette conscience que nous avons parfois de l’Irréversible, du fait que certains événements ne reviendront jamais, que certaines situations sont définitivement passées et que le temps perdu ne se retrouve ni ne se rattrape… Dans le poème d’Edgar Poe qui s’intitule « Le corbeau », l’auteur incarne la mort en attribuant à l’oiseau la capacité de dire et répéter une phrase et une seule : « Never more », plus jamais. C’est cela que j’appelle « la mort dans la vie », et c’est en quoi les enfants eux-mêmes peuvent en avoir conscience alors que la fin de la vie ne leur apparaît pourtant pas encore comme une réalité vraiment envisageable : une séparation, un divorce des parents, voire un simple déménagement peuvent suffire à l’évoquer.
C’est de ces peurs, en tant qu’elles sont liées à la dernière, que la philosophie antique – mais, comme on verra plus tard, pas seulement elle – prétend nous « sauver » autant qu’il est possible afin de nous permettre de vivre mieux, enfin libres et sereins. En quoi elle est bien, comme l’indique son étymologie, « amour de la sagesse », du moins si l’on définit le sage comme celui qui a réussi, en ce sens, à se sauver des peurs. Comme le dit Aristote à la fin de son grand livre de morale, Éthique à Nicomaque, nous devons travailler à nous rendre « immortels autant qu’il est possible ». Épicure et Épictète, les plus éminents représentants des deux courants de pensée pourtant les plus opposés qui soient dans l’Antiquité, partagent, on l’a vu, cette conviction : il faut que toutes nos pensées – toutes : pas quelques-unes ! – s’attachent d’abord et avant tout à surmonter cette peur première qui parasite nos existences.
Encore une remarque préalable, pour la clarté du propos, avant d’entrer davantage dans le vif de notre sujet.
Les trois interrogations fondamentales de la philosophie
Comme vous allez le comprendre dans ce qui suit, les grandes philosophies se construisent toujours autour de trois grands axes, qui correspondent à trois interrogations fondamentales. Cela vaut aussi bien pour les stoïciens, comme nous allons le voir dans un instant, que pour Spinoza, Kant, Nietzsche ou même Heidegger. Il est important d’en avoir les principes présents à l’esprit si l’on veut bien comprendre en quel sens les grandes visions du monde philosophiques sont bel et bien de magnifiques doctrines du salut sans Dieu.
Le premier axe est celui de la théorie, c’est-à-dire de l’activité intellectuelle qui vise à se faire une idée du monde naturel mais aussi politique et social, dans lequel notre existence va se dérouler. Il s’agit, si j’ose cette métaphore, de connaître le terrain de jeu qui est celui de notre vie : est-il lourd ou sec, beau ou laid, hostile, favorable, risqué, chaotique, harmonieux, connaissable, mystérieux, etc. Quoi qu’il en soit, il faut que nous nous en fassions une idée, au moins approximative, puisque c’est en lui que tout va se passer. En quoi l’on voit d’emblée – je le signale au passage mais c’est un point réellement fondamental – ce qui va distinguer, sur ce plan, la philosophie des sciences positives : ces dernières, bien sûr, sont indispensables à la première, car pour se faire une représentation aussi juste que possible de notre monde, il vaut mieux partir des connaissances que les savants en ont – du reste, l’immense majorité des philosophes dignes de ce nom s’intéressent, et souvent de très près, aux sciences de leur temps. Par où l’on voit comment la philosophie est bien aussi recherche de la vérité, tentative de comprendre ce qui est. Pour autant, la visée philosophique n’est pas celle de la science et la vérité qu’elle cherche n’est pas neutre : car il s’agit de se faire une idée globale du monde et non d’en connaître telle classe d’objets particuliers et, qui plus est, de s’intéresser à la question de savoir comment nous allons habiter cette maison-là, ce que nous allons pouvoir y faire et y vivre – toutes questions existentielles qui ne sont pas celles des sciences en tant que telles. C’est aussi ce qui fera que des philosophies – comme c’est le cas de toutes les philosophies anciennes –, dont les références scientifiques sont invalidées de part en part par les découvertes les plus modernes, continueront cependant à nous parler et même à posséder une certaine validité à nos yeux.
Le deuxième axe découle immédiatement du premier : après s’être fait une idée du terrain de jeu, il faut en connaître les règles, saisir les lois de ce jeu que nous allons jouer avec d’autres et qu’il nous faudra bien respecter. C’est là, on l’aura compris, la question de la morale ou de l’éthique (je ne ferai pas ici de différence entre ces deux mots qui ne se distinguent a priori par rien d’autre que l’étymologie, latine pour l’un, grecque pour l’autre).
Un troisième axe vient la compléter qui vise à cerner cette foi-ci le but, c’est-à-dire la finalité ou le sens du jeu. Nous entrons là dans une sphère qui n’est plus celle de la morale proprement dite, mais de la sagesse, de la spiritualité et du salut. On me dira que certains philosophes, Spinoza ou Nietzsche par exemple, rejettent la question du sens, qu’ils la déconstruisent et la font voler en éclats pour en libérer les hommes. Je répondrai qu’ils n’en élaborent que mieux une doctrine du salut sans Dieu, une tentative de sauver les hommes des peurs qui les empêchent de vivre et qui pour eux sont liées davantage aux illusions du sens qu’à la vérité de l’absence de sens. Nous aurons l’occasion d’éclaircir ce point par la suite.
Mais assez parlé dans l’abstrait. La définition de la philosophie est un grand sujet. Rien ne vaut cependant un exemple concret pour que vous compreniez mieux cette notion de « doctrine du salut sans Dieu ». Je commencerai par évoquer le cas du stoïcisme, parce qu’il est illustratif entre tous : il présente à mes yeux de la façon la plus claire et la plus parlante ce que la philosophie grecque a pu élaborer de plus profond en matière de salut sans Dieu à partir de la représentation du monde – de la « cosmologie » – qui dominait alors largement l’Antiquité.
L’archétype des doctrines du salut sans Dieu : le cas du stoïcisme
L’école stoïcienne naît dans la Grèce – à Athènes – du IVe siècle avant Jésus-Christ et son père fondateur est Zénon de Cittion (à ne pas confondre avec l’autre Zénon, celui d’Élée et des paradoxes). Il existe alors de nombreuses écoles de philosophie qui, pour la plupart, tiennent leur nom du lieu où enseigne le maître. En l’occurrence, Zénon tenait ses réunions sous un portique (stoa en grec), à l’abri d’arcades où ses élèves se pressaient pour venir l’écouter. De là, tout simplement, le nom de sa philosophie qui traversera les siècles jusqu’à nous – via ses principaux représentants, Épictète, un esclave, Sénèque, un conseiller de Néron, et Marc Aurèle, qui fut empereur de Rome à la fin du IIe siècle après Jésus-Christ. Si l’on veut comprendre son message, le plus simple est de reprendre les trois axes que je viens d’évoquer devant vous.
Theoria, donc, pour commencer. L’étymologie du mot – l’une d’entre elles à tout le moins, qui se rencontre déjà dans l’Antiquité – est, à défaut d’être certaine, particulièrement intéressante et significative : theion orao – je vois (orao) le divin (theion). Qu’est-ce à dire ? La théorie philosophique aurait donc pour but de « voir le divin » ? Ne vous ai-je pas expliqué à l’instant même que les grandes philosophies, à commencer par le stoïcisme, étaient des « doctrines du salut sans Dieu » et que la theoria y visait essentiellement à c...

Table des matières

  1. Couverture
  2. Titre
  3. Du même auteur chez Odile Jacob
  4. Copyright
  5. Avant-propos
  6. I - Qu’est-ce que la philosophie ?
  7. II - Réponses aux objections
  8. III - Pour emporter sur l’île déserte…
  9. Conclusion : Une victoire modeste…
  10. Du même auteur