
- 336 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
Ă propos de ce livre
Remise en cause de la thĂ©orie d'Einstein, de celle de Darwin, crĂ©ationnisme et fondamentalismes, cosmologies paĂŻennes, mouvements technofascistes, idĂ©ologies radicales anti-science⊠Pourquoi des personnes formĂ©es Ă la science en viennent-elles Ă adopter une attitude en opposition virulente Ă la science de leur Ă©poque ? Comment mobilisent-elles leur capacitĂ© de raisonnement au service de dogmes et d'idĂ©ologies sans rapport avec la science ? Peut-on tirer un fil historique entre ces postures depuis la naissance de la science moderne au XVIe siĂšcle ? De nos jours, quel est l'impact sur les rapports entre science et sociĂ©tĂ© de ces attitudes, diffusĂ©es et multipliĂ©es par le canal de l'Internet ? Rejet de la science contemporaine, de la spĂ©cialisation et de l'abstraction mathĂ©matique ; appel au bon sens et Ă une science globale ; vitupĂ©ration pouvant aller jusqu'Ă l'invocation de la thĂ©orie du complot ; instrumentalisation de la science Ă des fins idĂ©ologiques ou religieuses : voilĂ les principales caractĂ©ristiques des mouvements ou des individus Ă©tudiĂ©s dans cet ouvrage. Alexandre Moatti, ingĂ©nieur en chef des Mines, est chercheur associĂ© en histoire des sciences et des idĂ©es Ă l'universitĂ© Paris-VII-Denis-Diderot. Il est notamment l'auteur de Einstein, un siĂšcle contre lui (2007).Â
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La science
au service de lâidĂ©ologie
au service de lâidĂ©ologie
XV
Avatars dâune science allemande,
de Paris en 1914 Ă Berlin en 1936
de Paris en 1914 Ă Berlin en 1936
« La physique est aux cĂŽtĂ©s de la patrie dans ces heures difficiles » : voici ce que la revue Physikalische Zeitschrift, Ă©ditĂ©e par Max Born (1882-1970), indique en 1914 au-dessus des notices nĂ©crologiques de physiciens allemands morts au dĂ©but de la PremiĂšre Guerre mondiale1. La science est ainsi mobilisĂ©e au service de la patrie et du nationalisme, dans chacun des camps en lice, en France et en Grande-Bretagne dâune part, en Allemagne de lâautre.
On assiste, Ă lâorĂ©e de la PremiĂšre Guerre mondiale, Ă une vĂ©ritable thĂ©orisation scientifique du nationalisme, par des hommes de lettres et des hommes de science. Certes, la tendance Ă opposer une pratique française Ă une pratique allemande de la science, ou Ă Ă©crire le palmarĂšs scientifique au profit de telle nation, le cas Ă©chĂ©ant en tordant la rĂ©alitĂ©, existe de longue date. Mais elle sort alors de lâarĂšne acadĂ©mique pour se dĂ©velopper en 1914 dans la sphĂšre publique (journaux notamment) et de maniĂšre collective : câest lâentrĂ©e des savants en tant quâintellectuels dans le dĂ©bat public. Une part significative des scientifiques de chaque pays met son prestige voire sa compĂ©tence scientifique au service du nationalisme. Des dĂ©finitions thĂ©oriques dâune science allemande, aux caractĂ©ristiques nĂ©gatives, sont ainsi donnĂ©es en France.
Par un curieux retournement, dix ans plus tard, le national-socialisme allemand utilise les mĂȘmes caractĂ©ristiques nĂ©gatives qui, appliquĂ©es en 1914 par les savants français Ă leurs collĂšgues allemands, le sont cette fois-ci Ă la science prĂ©tendue juive par certains de ces mĂȘmes savants allemands. Une science allemande (la Deutsche Physik ou la Deutsche Mathematik), celle de 1936, chasse lâautre⊠Ce retournement a parfois lieu sous la plume du mĂȘme savant : le prix Nobel de physique (1905) Philip Lenard, fort belliqueux dĂšs 1905 avec ses collĂšgues anglais, critique la science anglaise en 19142 avec les arguments qui lui serviront Ă thĂ©oriser la physique juive en 1936. Pour paraphraser un cĂ©lĂšbre aphorisme, on est toujours le savant allemand (ou anglais, ou juif) de quelquâun â dans ce cas dâun autre savant.
*
Lâouverture de ce « front scientifique » nâallait pourtant pas de soi â elle connaĂźt une semaine de flottement, comme dâailleurs lâhistoire elle-mĂȘme semble hĂ©siter lors de la derniĂšre semaine de juillet 1914. Le 1er aoĂ»t 1914, le Times de Londres publie un appel de plusieurs scientifiques et hommes de lettres anglais â dont les prix Nobel Thomson et Ramsay â dissuadant le gouvernement anglais de sâengager dans une guerre contre les Allemands aux cĂŽtĂ©s de la Russie3 : lâAllemagne a tant influencĂ© la culture et la science europĂ©ennes, que lui dĂ©clarer la guerre serait un « pĂ©chĂ© contre la civilisation » ; il est Ă cet Ă©gard nĂ©cessaire de distinguer le militarisme prussien de la culture allemande⊠Ce profond respect de la culture allemande montre lâinfluence intellectuelle majeure de lâAllemagne en Europe tout au long du XIXe siĂšcle.
Le 5 aoĂ»t nĂ©anmoins, aprĂšs lâinvasion de son alliĂ©e la Belgique, la Grande-Bretagne dĂ©clare la guerre Ă lâAllemagne. Le 20 aoĂ»t, des universitaires allemands renoncent Ă leurs distinctions britanniques â parmi eux, le biologiste Ernst Haeckel (1834-1919), qui avait promu les idĂ©es de Darwin en Allemagne, abandonne son diplĂŽme de Cambridge et sa mĂ©daille Darwin de la Royal Society. Le 4 octobre est publiĂ© le « manifeste des 93 », An die Kulturwelt, dans lequel 93 scientifiques et hommes de lettres allemands sâengagent aux cĂŽtĂ©s de leur gouvernement pour dĂ©fendre « la juste et bonne cause de lâAllemagne ». Ils affirment notamment, comme une rĂ©ponse Ă lâappel britannique du 1er aoĂ»t, que la culture et le combat allemands ne font quâun : « Sans notre militarisme, notre civilisation serait anĂ©antie depuis longtemps. LâarmĂ©e allemande et le peuple allemand ne font quâun4. »
La rĂ©ponse vient dans un manifeste du 21 octobre 1914 (dans le Times) de 117 personnalitĂ©s britanniques â dont les romanciers Kipling et H. G. Wells, et les physiciens Thomson, Ramsay, W. H. Bragg, Crookes, lord Rayleigh. Ils Ă©voquent « les penseurs allemands de la guerre », comme le thĂ©oricien politique Treitschke (1834-1896), et dĂ©plorent que « les Allemands cherchent Ă imposer par la force brute leur culture aux autres nations ».
*
William Ramsay (1852-1916), dĂ©couvreur de lâargon, prix Nobel de chimie 1904, dĂ©veloppe cette argumentation dans la revue scientifique Nature. Sortant de son magistĂšre â la chimie â, il thĂ©orise une idĂ©ologie nationaliste. BĂąti en anaphore Ă la maniĂšre du « Jâaccuse » de Zola, son article comporte un leitmotiv lancinant Ă propos des Allemands : « And their remedy is war. » Britanniques et AmĂ©ricains regardent lâĂtat comme Ă©manant dâeux-mĂȘmes : « We are the State. » Mais pour les Allemands, lâĂtat est une entitĂ© externe, autoproclamĂ©e, ayant le pouvoir absolu sur la vie de ses sujets :
LâidĂ©al anglo-saxon est la libertĂ© de lâindividu ; lâidĂ©al teuton est la contrainte de lâindividu par une oligarchie omnipotente.
Câest dâailleurs pour cette raison que, dans le monde entier â rĂšgne Ă ce moment un fort esprit colonialiste, non sans rapport avec le dĂ©clenchement de la guerre â, doit se rĂ©pandre la culture britannique et non la culture allemande. Toujours selon Ramsay, les travaux des savants allemands sont certes brillants ; mais, Ă part quelques exceptions, ils correspondent plutĂŽt Ă lâexploitation de dĂ©couvertes et inventions faites ailleurs quâen Allemagne. Celles qui ont Ă©tĂ© faites en Allemagne sont dâailleurs lâĆuvre « dâHĂ©breux rĂ©sidant parmi les Allemands », plus souvent que de scientifiques de « race allemande ».
Ramsay balaye tous les aspects de la vie sociale â pas seulement la vie intellectuelle et scientifique de la nation allemande. En matiĂšre de commerce international â il prĂ©cise sa source, « according to common report » (« suivant lâopinion commune »), source pour le moins non scientifique â, les Allemands « manquent de moralitĂ© commerciale et ne sont pas apprĂ©ciĂ©s en tant quâhommes dâaffaires ». En conclusion, câest « une guerre de lâhumanitĂ© contre lâinhumanitĂ© », une guerre de ceux qui ont raison contre ceux qui ont tort (« a war of right against wrong »).
*
Le front des intellectuels nâest pas en reste en France. Bergson dĂ©clare Ă la tribune de lâAcadĂ©mie des sciences morales et politiques, le 8 aoĂ»t 1914, juste aprĂšs le dĂ©but de la guerre :
VouĂ©e Ă lâĂ©tude des questions psychologiques, morales et sociales, notre compagnie accomplit un simple devoir scientifique5 en signalant, dans la brutalitĂ© et le cynisme de lâAllemagne, dans son mĂ©pris de toute justice et de toute vĂ©ritĂ©, une rĂ©gression Ă lâĂ©tat sauvage.
LâAcadĂ©mie des sciences rĂ©agit elle aussi, lors de sa sĂ©ance du 3 novembre 1914, au « manifeste des 93 ». Comme Ramsay, elle estime que « les civilisations latine et anglo-saxonne6 sont celles qui ont produit depuis trois siĂšcles la plupart des grandes dĂ©couvertes en mathĂ©matiques, physiques et naturelles ».
Dans le domaine des sciences humaines et sociales, une collection « Ătudes et documents sur la guerre » est créée en 1915 chez Armand Colin. Son objectif est de « dĂ©peindre lâAllemagne telle que la guerre nous lâa rĂ©vĂ©lĂ©e » ; on relĂšve dans son comitĂ© de publication de prestigieux noms, souvent liĂ©s Ă la gauche dreyfusarde : Ernest Lavisse, directeur de lâĂcole normale supĂ©rieure (prĂ©sident du comitĂ©), Ămile Durkheim (secrĂ©taire), Lucien Herr, bibliothĂ©caire de lâĂcole normale (archiviste du comitĂ©), Charles Andler, Henri Bergson, Jacques Hadamard, Charles Seignobos. Dans un des ouvrages de cette collection, LâAllemagne au-dessus de tout (traduction du fameux Deutschland ĂŒber Alles), le sociologue Ămile Durkheim (1859-1917) reprend les mĂȘmes arguments que Ramsay, Ă©tayĂ©s par les Ă©crits de Treitschke : en France, la souverainetĂ© quâon prĂȘte Ă lâĂtat nâest jamais que relative â celui-ci dĂ©pend de lâopinion de ses sujets, de lâopinion des peuples Ă©trangers ; lâĂtat allemand est, lui, un « autarcos », un absolu qui se suffit complĂštement Ă lui-mĂȘme.
Dans un autre ouvrage de la collection, le germaniste Andler et lâhistorien Lavisse estiment que lâAllemagne sâattribue la mission de rĂ©gir le monde : aprĂšs la pĂ©riode grecque et la pĂ©riode romaine adviendrait la pĂ©riode germanique. Les intellectuels allemands ont eu le tort de faire pĂ©nĂ©trer au sein du peuple allemand lâidĂ©e de sa supĂ©rioritĂ© et celle dâune lutte pour le Lebensraum (espace vital). Câest, selon Andler et Lavisse, un abus allemand de lâhypothĂšse darwinienne que de prĂ©tendre que cette lutte â la guerre â rĂ©git lâhumanitĂ© comme elle rĂ©git la Nature.
*
Une autre salve est tirĂ©e de France Ă partir dâavril 1915. Dans Le Figaro, vingt-trois contributions successives de personnalitĂ©s de premier plan sont placĂ©es sous lâĂ©gide de lâInstitut de France. Elles sont regroupĂ©es par son secrĂ©taire perpĂ©tuel, Ătienne Lamy, en un opuscule intitulĂ© Pour la vĂ©ritĂ©. Car câest bien celle-ci que prĂ©tend dĂ©tenir Lamy : si pour les Allemands câest « lâAllemagne au-dessus de tout », pour les Français câest « la vĂ©ritĂ© au-dessus de tout ». En 1916 paraĂźt un autre opuscule, Les Allemands et la Science ; selon ses auteurs, il vient complĂ©ter celui de lâInstitut en donnant « des exemples concrets des perversions de la science allemande ». Albert Dastre (1844-1917), normalien, membre de lâAcadĂ©mie des sciences, titulaire de la chaire de physiologie gĂ©nĂ©rale Ă la Sorbonne, Ă©crit Ăšs qualitĂ©s, en physiologiste rĂ©digeant un article scientifique et citant les autres articles de ses collĂšgues publiĂ©s dans le mĂȘme ouvrage :
En ce qui concerne lâesprit scientifique, les rĂ©centes Ă©tudes de Boutroux, Picard, Duhem ne laissent pas dâincertitude sur les principales caractĂ©ristiques du mĂ©canisme cĂ©rĂ©bral des Allemands en comparaison avec le nĂŽtre.
Dastre dĂ©plore la tendance des scientifiques allemands à « la rĂ©clame commerciale » : outre-Rhin, la recherche scientifique se serait corrompue au contact des intĂ©rĂȘts matĂ©riels, perdant son affectation dĂ©sintĂ©ressĂ©e.
Comme Ramsay en Angleterre, en France deux Ă©minents scientifiques poussent le raisonnement plus loin encore : le physicien et chimiste Pierre Duhem (1861-1916) et le mathĂ©maticien Ămile Picard (1856-1941), tous deux par ailleurs assez conservateurs sur le plan politique. Picard7 dĂ©nie Ă lâAllemagne toute prĂ©dominance dans lâavancĂ©e des sciences sur les trois derniers siĂšcles, soulignant que lâaugmentation du rendement scientifique ne doit pas ĂȘtre confondue avec le progrĂšs rĂ©el de la science. Il sâen prend aux travaux allemands de « gĂ©omĂ©tries bizarres » â dont celle de Riemann qui sert de base Ă la relativitĂ© gĂ©nĂ©rale â et aux « symbolismes mathĂ©matiques Ă©tranges », qualifiĂ©s dâexercices de logique formelle peu utiles.
Quant Ă Duhem, il tient des propos virulents dans son livre La Science allemande, Ă©crit un an avant sa mort en 1915. Il existe bel et bien pour lui une science allemande, qui « se distingue, par un certain nombre de caractĂšres, de celle des autres nations » : et câest bien la caractĂ©risation quasi scientifique de cette science allemande quâil entreprend. Le savant allemand a besoin de partir de principes bien nets, Ă partir desquels il avance pas Ă pas, à « une allure que les rĂšgl...
Table des matiĂšres
- Couverture
- Titre
- Copyright
- Sommaire
- Discours préliminaire
- IngĂ©nieurs en rĂ©action contre la physique moderne â ThĂ©ories physiques alternatives
- Ă la recherche des origines â Expliquer la religion par la science
- Postures historiques dâopposition Ă lâinstitution scientifique
- La science au service de lâidĂ©ologie
- Conclusion
- Bibliographie
- Du mĂȘme auteur chez Odile Jacob
Foire aux questions
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