Sept vies en une
eBook - ePub

Sept vies en une

MĂ©moires d’un prix Nobel

  1. 336 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub

Sept vies en une

MĂ©moires d’un prix Nobel

À propos de ce livre

Christian de Duve, prix Nobel de mĂ©decine, retrace ici les grandes Ă©tapes d'une existence exceptionnelle, qui lui a permis d'assister en tĂ©moin privilĂ©giĂ© aux progrĂšs rĂ©volutionnaires de notre comprĂ©hension de la vie accomplis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, d'en connaĂźtre les principaux protagonistes et mĂȘme d'ajouter sa propre pierre Ă  l'Ă©difice. À ces mĂ©moires scientifiques s'ajoutent aussi des souvenirs personnels, des portraits, des anecdotes. Le rĂ©cit d'une vie hors du commun. Christian de Duve est prix Nobel de mĂ©decine (1974). Il est professeur Ă©mĂ©rite Ă  l'UniversitĂ© catholique de Louvain et Ă  l'UniversitĂ© Rockefeller de New York. Il est notamment l'auteur de À l'Ă©coute du vivant, de GĂ©nĂ©tique du pĂ©chĂ© originel, de SingularitĂ©s, et de De JĂ©sus Ă  JĂ©sus... en passant par Darwin, qui ont tous Ă©tĂ© de grands succĂšs 

Foire aux questions

Oui, vous pouvez résilier à tout moment à partir de l'onglet Abonnement dans les paramÚtres de votre compte sur le site Web de Perlego. Votre abonnement restera actif jusqu'à la fin de votre période de facturation actuelle. Découvrez comment résilier votre abonnement.
Non, les livres ne peuvent pas ĂȘtre tĂ©lĂ©chargĂ©s sous forme de fichiers externes, tels que des PDF, pour ĂȘtre utilisĂ©s en dehors de Perlego. Cependant, vous pouvez tĂ©lĂ©charger des livres dans l'application Perlego pour les lire hors ligne sur votre tĂ©lĂ©phone portable ou votre tablette. DĂ©couvrez-en plus ici.
Perlego propose deux abonnements : Essentiel et Complet
  • Essentiel est idĂ©al pour les Ă©tudiants et les professionnels qui aiment explorer un large Ă©ventail de sujets. AccĂ©dez Ă  la bibliothĂšque Essentiel comprenant plus de 800 000 titres de rĂ©fĂ©rence et best-sellers dans les domaines du commerce, du dĂ©veloppement personnel et des sciences humaines. Il comprend un temps de lecture illimitĂ© et la voix standard de la fonction Écouter.
  • Complet est parfait pour les Ă©tudiants avancĂ©s et les chercheurs qui ont besoin d'un accĂšs complet et illimitĂ©. AccĂ©dez Ă  plus de 1,4 million de livres sur des centaines de sujets, y compris des titres acadĂ©miques et spĂ©cialisĂ©s. L'abonnement Complet comprend Ă©galement des fonctionnalitĂ©s avancĂ©es telles que la fonction Écouter Premium et l'Assistant de recherche.
Les deux abonnements sont disponibles avec des cycles de facturation mensuels, semestriels ou annuels.
Nous sommes un service d'abonnement Ă  des ouvrages universitaires en ligne, oĂč vous pouvez accĂ©der Ă  toute une bibliothĂšque pour un prix infĂ©rieur Ă  celui d'un seul livre par mois. Avec plus d'un million de livres sur plus de 1 000 sujets, nous avons ce qu'il vous faut ! DĂ©couvrez-en plus ici.
Recherchez le symbole Écouter sur votre prochain livre pour voir si vous pouvez l'Ă©couter. L'outil Écouter lit le texte Ă  haute voix pour vous, en surlignant le passage qui est en cours de lecture. Vous pouvez le mettre sur pause, l'accĂ©lĂ©rer ou le ralentir. DĂ©couvrez-en plus ici.
Oui ! Vous pouvez utiliser l'application Perlego sur les appareils iOS ou Android pour lire Ă  tout moment, n'importe oĂč, mĂȘme hors ligne. Parfait pour les trajets quotidiens ou lorsque vous ĂȘtes en dĂ©placement.
Veuillez noter que nous ne pouvons pas prendre en charge les appareils fonctionnant sur iOS 13 et Android 7 ou versions antérieures. En savoir plus sur l'utilisation de l'application.
Oui, vous pouvez accéder à Sept vies en une par Christian de Duve en format PDF et/ou ePUB ainsi qu'à d'autres livres populaires dans Medicine et Medical Theory, Practice & Reference. Nous disposons de plus d'un million d'ouvrages à découvrir dans notre catalogue.

Informations

Éditeur
Odile Jacob
Année
2013
Imprimer l'ISBN
9782738128430
DeuxiĂšme partie
Les annĂ©es d’apprentissage
1934-1947
Mon kot, un choix déterminant
Comme il seyait pour un membre de ma famille, je m’étais inscrit Ă  l’UniversitĂ© catholique de Louvain. Pour subvenir Ă  mes frais d’études, j’avais obtenu sans peine deux bourses, l’une de la Fondation universitaire, l’autre, remboursable, de la Ligue des familles nombreuses. EntrĂ© dans les mƓurs aujourd’hui, cet appui extĂ©rieur qui aurait dĂ» faire ma fiertĂ© Ă©tait pour moi une gĂȘne que je m’efforçais de cacher, car il trahissait l’échec professionnel de mon pĂšre. À cette Ă©poque, il Ă©tait de rĂšgle pour un Ă©tudiant de vivre aux crochets de ses parents. ReconnaĂźtre que ceux-ci n’en avaient pas les moyens Ă©tait embarrassant. La tradition pour les Ă©tudiants de tous milieux de subvenir Ă  une partie de leurs besoins par des jobs n’existait pas encore. Les bourgeois que nous Ă©tions se seraient sentis dĂ©shonorĂ©s.
L’universitĂ© de ma jeunesse Ă©tait une institution vĂ©nĂ©rable, vieille de plus de cinq siĂšcles, situĂ©e dans une petite ville flamande dont chaque pierre rappelait, malgrĂ© les lourds dĂ©gĂąts infligĂ©s par la PremiĂšre Guerre mondiale, le passĂ© glorieux de l’institution qui en Ă©tait le cƓur et le cerveau. De mon temps, la plupart des Ă©tudiants dont les familles n’habitaient pas Louvain ou ses environs immĂ©diats kotaient en ville (kot veut dire « cagibi » en flamand). Du moins en semaine, car, Ă  l’exception des Ă©tudiants Ă©trangers, tout le monde rentrait dans sa famille les week-ends.
C’est ainsi que, guidĂ© par mon pĂšre, qui en avait fait l’expĂ©rience trente-cinq ans plus tĂŽt, j’avais parcouru la ville un jour d’étĂ© 1934 Ă  la recherche d’un kot convenable. Le hasard a fait que notre choix, influencĂ© par la disponibilitĂ© d’une salle de bains (sur demande et moyennant finances), luxe rarissime pour l’époque dans une maison ouvriĂšre, s’est arrĂȘtĂ© sur un petit appartement (un « quartier » dans le jargon local) dans une maison sise au 69 de la Brabançonnestraat, en face de l’Institut de physiologie de l’universitĂ©, qui occupait, au coin de cette rue, le 6 de la Dekenstraat (rue des Doyens). De mon bureau, je pouvais contempler les murs de cette imposante bĂątisse. Sans le savoir, je venais de prendre une dĂ©cision qui devait avoir une influence dĂ©terminante sur mon avenir.
L’hĂ©bergement des Ă©tudiants Ă©tait une des principales industries de la ville universitaire, le moyen pour beaucoup d’habitants de se payer le luxe d’ĂȘtre propriĂ©taires. Les bazins (« patronnes » en flamand) Ă©taient des personnages redoutables. Beaucoup, soudoyĂ©es par l’universitĂ©, surveillaient les frĂ©quentations de « leurs » Ă©tudiants, interdisant rigoureusement, sous peine d’ĂȘtre mises Ă  l’index, toute visite fĂ©minine. (Les Ă©tudiantes ne pouvaient pas koter et Ă©taient obligatoirement consignĂ©es dans des maisons, appelĂ©es « pĂ©dagogies », tenues par des religieuses). Restaient les « bazinettes », sources de tentations qui n’étaient pas toujours dĂ©couragĂ©es, car voir leur fille Ă©pouser un Ă©tudiant Ă©tait l’ambition de beaucoup de mĂšres louvanistes. En pĂ©riode d’examens, les bazins souffraient autant que leur pensionnaire. Si ce dernier rĂ©ussissait, elles arboraient fiĂšrement le drapeau. Si leur façade restait nue, elles se sentaient dĂ©considĂ©rĂ©es dans tout leur quartier.
Contrairement Ă  mes craintes, je me suis adaptĂ© sans peine Ă  mes nouvelles matiĂšres et leur ai mĂȘme trouvĂ© un certain intĂ©rĂȘt. La biologie et la chimie, notamment, m’ont ouvert de nouveaux horizons. Mais je restais rĂ©tif Ă  la physique, dont je n’arrivais pas Ă  concilier les aspects abstraits et concrets. L’électricitĂ© et l’optique, en particulier, Ă©taient mes bĂȘtes noires. Le problĂšme Ă©tait en grande partie d’ordre didactique. Le professeur de physique Ă©tait trop Ă©minent pour ses Ă©lĂšves et manquait de l’imagination nĂ©cessaire pour se mettre Ă  leur niveau. Plus tard, un maĂźtre mieux douĂ© pour l’enseignement m’a fait apprĂ©cier l’élĂ©gance des Ă©quations et des modĂšles qui rendent compte quantitativement du dĂ©roulement des phĂ©nomĂšnes naturels. MalgrĂ© ces difficultĂ©s, ma mĂ©thode d’étude habituelle m’a menĂ© sans trop d’effort Ă  une « grande distinction », ce qui ne manqua pas de surprendre beaucoup de mes camarades de cours qui ne me connaissaient pas comme ce que nous appelions dans notre jargon estudiantin un « manche-Ă -balles », terme de dĂ©rision qui dĂ©signait les Ă©tudiants excessivement zĂ©lĂ©s. Encore plus Ă©tonnĂ©e fut ma bazin lorsque je lui dis qu’elle pouvait sortir son drapeau. Ma dĂ©sinvolture n’avait pas manquĂ© de lui inspirer de sĂ©rieuses inquiĂ©tudes.
Pour beaucoup d’étudiants, le brusque passage du strict encadrement familial et scolaire Ă  l’indĂ©pendance presque totale Ă©tait une Ă©preuve pĂ©rilleuse, dont ils ne sortaient pas toujours indemnes. HabituĂ© trĂšs jeune Ă  l’autonomie, je n’ai pas eu ce problĂšme. Mais je souffrais d’avoir trop de temps libre. Les cours thĂ©oriques, qui n’occupaient qu’une douzaine d’heures par semaine, remplissaient Ă  peine les matinĂ©es, auxquelles s’ajoutaient les rares aprĂšs-midi consacrĂ©es Ă  des travaux pratiques. Pour le reste, on Ă©tudiait et mettait Ă  jour ses notes de cours, on essayait de tirer parti des confĂ©rences et autres manifestations culturelles offertes par l’universitĂ© et, s’il restait du temps, ce qui Ă©tait mon cas, on cherchait Ă  se distraire. N’étant pas attirĂ© par les beuveries bruyantes traditionnellement associĂ©es Ă  la Studentenleben, j’ai trouvĂ© un autre dĂ©rivatif, qui a manquĂ© causer ma perte : le jeu. C’était avant tout le bridge, jeu de cartes subtil qui me ravissait par ses problĂ©matiques toujours renouvelĂ©es et dont j’ai gardĂ© le goĂ»t jusqu’à ce jour. Mais ce furent aussi des jeux plus dangereux, tels le poker et un jeu de hasard pur qui s’appelait la « banque russe ». Comme je perdais plus souvent que je ne gagnais et que mes ressources Ă©taient strictement limitĂ©es, je me suis trouvĂ© une ou deux fois dans des situations assez scabreuses, dont je ne sortis qu’avec l’aide de quelques fidĂšles amis.
Heureusement pour moi, ma deuxiĂšme annĂ©e d’universitĂ© a vu un Ă©vĂ©nement qui allait transformer mon existence. Il Ă©tait d’usage, Ă  la facultĂ© de mĂ©decine, que les « bons » Ă©tudiants entrassent comme apprentis bĂ©nĂ©voles dans un laboratoire de recherche. C’est ce que l’on appelait « faire du laboratoire ». Pour les professeurs, cette main-d’Ɠuvre gratuite Ă©tait un appoint prĂ©cieux, car les crĂ©dits de recherche Ă©taient pratiquement inexistants. Quant aux Ă©tudiants, ils y trouvaient leur compte en s’initiant Ă  la recherche scientifique et en participant Ă  des travaux auxquels leur nom Ă©tait associĂ©. Parfois, avec l’aide du professeur, ils rĂ©digeaient une thĂšse qui leur permettait de concourir pour l’octroi d’une bourse de voyage. Quelques rares privilĂ©giĂ©s allaient encore plus loin et continuaient jusqu’à l’obtention du diplĂŽme d’agrĂ©gĂ© de l’enseignement supĂ©rieur, la porte d’entrĂ©e Ă  une carriĂšre acadĂ©mique.
J’ai Ă©tĂ© introduit Ă  cette tradition par des amis anversois, plus ĂągĂ©s que moi, que j’avais connus par le scoutisme. L’un d’entre eux travaillait dans le laboratoire de physiologie, situĂ©, comme on l’a vu, en face de mon kot. N’ayant pas de prĂ©fĂ©rence particuliĂšre, je me suis prĂ©sentĂ© avec la recommandation de mon ami auprĂšs du directeur de ce laboratoire, plus pour des raisons de facilitĂ© personnelle que par vĂ©ritable intĂ©rĂȘt pour la physiologie. Un pur hasard m’a ainsi introduit, sans que je m’en rende compte, dans le meilleur laboratoire de recherche de la facultĂ©, le seul, Ă  peu de chose prĂšs, qui pouvait se targuer d’un certain rayonnement international. Son directeur, le professeur Joseph Prosper Bouckaert, Ă©tait un personnage remarquable. Pour expliquer tout ce que j’ai gagnĂ© Ă  travailler sous sa tutelle, je dois rappeler ce qu’était l’UniversitĂ© catholique de Louvain Ă  l’époque oĂč je la frĂ©quentais. Le tableau en est tellement diffĂ©rent de ce que l’on connaĂźt Ă  prĂ©sent que son existence, il n’y a pas quatre-vingts ans, est presque inimaginable.
En bref, Louvain, comme on appelait familiĂšrement l’universitĂ©, Ă©tait un bastion de la bourgeoisie catholique conservatrice francophone, assailli, mais encore peu entamĂ©, par les deux courants qui allaient devenir prĂ©pondĂ©rants dans les dĂ©cennies qui suivirent : la dĂ©mocratie chrĂ©tienne et le mouvement flamand. Ce dernier avait dĂ©jĂ  conquis le dĂ©doublement linguistique de la majoritĂ© des cours ; mais la langue vĂ©hiculaire des facultĂ©s bilingues restait le français. L’universitĂ© Ă©tait dirigĂ©e par des ecclĂ©siastiques et entiĂšrement infĂ©odĂ©e Ă  l’Église, encore que ses facultĂ©s de thĂ©ologie et de philosophie eussent la rĂ©putation d’ĂȘtre plutĂŽt frondeuses Ă  l’égard de Rome.
On Ă©tait encore en pleine guerre scolaire, et l’UniversitĂ© catholique, pas plus que les Ă©coles confessionnelles, ne recevait un subside quelconque de l’État. C’était le cas aussi de l’UniversitĂ© libre de Bruxelles, fondĂ©e en 1834 avec l’aide de la franc-maçonnerie libĂ©rale en vue de dĂ©fendre la libre-pensĂ©e contre le dogmatisme religieux de Louvain. ProfondĂ©ment divisĂ©es par leurs diffĂ©rences idĂ©ologiques, les deux universitĂ©s libres n’avaient pas encore uni leurs forces, comme elles le firent plus tard, pour rĂ©clamer de l’État une aide comparable Ă  celle que ce dernier accordait aux universitĂ©s officielles de LiĂšge et de Gand. Chacune cherchait dans les milieux privĂ©s les moyens de subsister. Pour Louvain, le budget Ă©tait assurĂ© en majeure partie par des collectes qui se faisaient deux fois par an dans toutes les Ă©glises du pays, avec la collaboration tiĂšde des curĂ©s, qui auraient prĂ©fĂ©rĂ© voir cet argent alimenter les caisses de leurs paroisses, par les dons de riches familles bien-pensantes et par le minerval des Ă©tudiants.
Tout cela permettait Ă  peine de payer les professeurs, dont le nombre Ă©tait strictement limitĂ©, d’entretenir les bĂątiments et de subvenir aux frais de fonctionnement incompressibles. Les salaires des professeurs Ă©taient d’ailleurs plus symboliques que rĂ©els. Il Ă©tait mĂȘme de bon ton de les restituer Ă  l’universitĂ©. À cette Ă©poque, la charge de professeur d’universitĂ© Ă©tait avant tout honorifique, comme l’étaient celles de magistrat ou de diplomate. On pouvait y accĂ©der si l’on disposait de revenus personnels suffisants ou si l’on exerçait une activitĂ© lucrative Ă  cĂŽtĂ©. Dans ce dernier cas, le professorat Ă©tait un titre enviĂ© qui donnait droit Ă  des honoraires plantureux. Ainsi, Ă  la facultĂ© de mĂ©decine, les professeurs cliniciens menaient grand train. Il en Ă©tait de mĂȘme, dans d’autres facultĂ©s, de juristes qui dirigeaient de riches cabinets d’avocat ou de certains ingĂ©nieurs et scientifiques travaillant au service de grosses industries. Les rares professeurs, tel mon maĂźtre Bouckaert, qui ne disposaient pas de tels avantages – et qui n’étaient pas ecclĂ©siastiques, astreints, par dĂ©finition, Ă  la frugalitĂ© –, augmentaient leurs rentrĂ©es en assumant de lourdes charges de cours. Chaque heure au-dessus du minimum de six heures par semaine donnait droit Ă  un supplĂ©ment de traitement, auquel s’ajoutaient les indemnitĂ©s d’examens, comptĂ©es au nombre d’étudiants interrogĂ©s. Une autre source de revenus Ă©tait la vente aux Ă©tudiants de syllabus rĂ©digĂ©s par le professeur.
On comprend que, dans ces conditions, la recherche scientifique ne fĂ»t pas trĂšs dĂ©veloppĂ©e Ă  l’universitĂ©. Une exception Ă©tait le laboratoire de physiologie, dont le professeur Bouckaert avait rĂ©ussi Ă  faire un centre florissant, malgrĂ© des charges Ă©crasantes. Titulaire de tous les cours de physiologie dans les deux langues, il avait pu s’entourer d’un petit staff qui l’assistait dans l’enseignement et participait Ă©galement Ă  la recherche. S’y ajoutait occasionnellement l’un ou l’autre chercheur payĂ© par le Fonds national de la recherche scientifique (FNRS), créé en 1927 Ă  l’aide de donations rĂ©coltĂ©es suite Ă  un discours cĂ©lĂšbre prononcĂ© dans la ville de Seraing par le roi Albert Ier. Cet organisme subventionnait parfois aussi l’achat d’instruments, mais n’accordait pas de crĂ©dits de recherches proprement dits. J’ignore comment Bouckaert subvenait au fonctionnement de son laboratoire, mais je soupçonne que les Ă©tudiants y contribuaient sans le savoir par la redevance qu’ils payaient pour couvrir les frais des travaux pratiques. Une gestion frugale de ce budget laissait un excĂ©dent qu’il paraissait lĂ©gitime d’utiliser pour la recherche.
Le professeur Bouckaert avait deux intĂ©rĂȘts : l’énergĂ©tique musculaire, Ă  laquelle il s’était initiĂ© dans le laboratoire londonien du cĂ©lĂšbre physiologiste Archibald Vivian Hill, laurĂ©at du prix Nobel de mĂ©decine 1922 ; et le mĂ©tabolisme, en relation plus particuliĂšrement avec le diabĂšte et l’action de l’insuline, spĂ©cialitĂ© de son prĂ©dĂ©cesseur, le NĂ©erlandais A. K. Noyons. On devait Ă  ce dernier la construction de l’Institut de physiologie, un bĂątiment remarquable oĂč enseignement et recherche pouvaient se conjuguer dans un dĂ©cor en mĂȘme temps noble et fonctionnel. L’instrument de prĂ©dilection de Noyons Ă©tait un calorimĂštre diffĂ©rentiel de sa conception, dont il existait plusieurs modĂšles de taille diffĂ©rente, adaptĂ©s Ă  des sujets qui allaient de souris Ă  des humains adultes et servant Ă  mesurer la dĂ©perdition de chaleur des sujets dans des conditions physiques prĂ©cises. En plus de ces deux domaines, on Ă©tudiait encore au laboratoire la fonction cardiaque – Bouckaert Ă©tait un expert de la nouvelle technique d’électrocardiographie, dont il assurait le service pour les hĂŽpitaux universitaires –, l’excrĂ©tion rĂ©nale d’ions, la sĂ©crĂ©tion gastrique, l’électrophysiologie du cerveau et mĂȘme la psychologie expĂ©rimentale.
Le but, dans l’esprit du patron, Ă©tait d’illustrer par la recherche chacun des principaux chapitres de son cours. Trop absorbĂ© par ses charges d’enseignement, y compris la rĂ©daction de notes de cours, il ne participait pas personnellement aux recherches, mais il les supervisait de prĂšs. Lorsqu’un Ă©tudiant Ă©tait acceptĂ© au laboratoire, il pouvait choisir le domaine oĂč il dĂ©sirait travailler et Ă©tait placĂ© sous la direction du senior correspondant. C’est ainsi que, ĂągĂ© de 18 ans Ă  peine, je me suis trouvĂ© engagĂ© dans une Ă©quipe dirigĂ©e par le chef de travaux de Bouckaert, le docteur Pierre-Paul De Nayer, qui Ă©tudiait l’action de l’insuline, l’hormone dont la dĂ©ficience provoque le diabĂšte.
L’insuline, mon premier amour
Bouckaert s’était intĂ©ressĂ© Ă  l’insuline dĂšs la dĂ©couverte de cette hormone, en 1922, par les Canadiens Frederick Banting et Charles Best, qui devait rĂ©volutionner le traitement du diabĂšte. Cette maladie est caractĂ©risĂ©e par une teneur Ă©levĂ©e de glucose dans le sang (hyperglycĂ©mie), accompagnĂ©e de polyurie et de glycosurie, c’est-Ă -dire d’une Ă©mission excessive d’urine contenant du sucre, et menant progressivement au dĂ©pĂ©rissement et Ă  la mort. On savait depuis longtemps que cette affection rĂ©sulte du dĂ©faut d’une hormone Ă©laborĂ©e par des Ăźlots (insula, en latin, d’oĂč le nom d’insuline donnĂ© Ă  l’hormone) cellulaires prĂ©sents dans le pancrĂ©as, une glande digestive, et portant le nom de leur dĂ©couvreur, le pathologiste allemand Langerhans. Mais cette hormone, une protĂ©ine, avait rĂ©sistĂ© Ă  toutes les tentatives de purification jusqu’au jour oĂč elle a Ă©tĂ© isolĂ©e et utilisĂ©e cliniquement pour la premiĂšre fois par les chercheurs canadiens.
La propriĂ©tĂ© la plus Ă©vidente de l’insuline, lorsqu’elle est fournie par injection, est de provoquer une chute du taux de glucose sanguin, ou hypoglycĂ©mie. Cet effet est salutaire chez le diabĂ©tique, mais il peut ĂȘtre dangereux et mĂȘme mortel chez l’individu normal. Des mĂ©canismes compensateurs, dont, en particulier, une dĂ©charge d’adrĂ©naline, sont dĂ©clenchĂ©s chez ce dernier lorsque la glycĂ©mie tombe sous un seuil critique.
Dans ses premiĂšres recherches sur l’insuline, Bouckaert avait, contrairement Ă  d’autres chercheurs de l’époque, dĂ©cidĂ© d’emblĂ©e de corriger la chute du taux de glucose sanguin provoquĂ©e par l’administration de l’hormone et d’éviter les rĂ©actions antagonistes Ă  l’hypoglycĂ©mie en fournissant aux animaux insulinisĂ©s une injection intraveineuse continue de glucose, ajustĂ©e par essai et erreur de maniĂšre Ă  maintenir la glycĂ©mie Ă  un taux normal. La mĂ©thode Ă©tait laborieuse, mais elle se rapprochait beaucoup plus des conditions dans lesquelles l’hormone agit physiologiquement. Elle avait, de plus, l’énorme avantage de permettre une mesure quantitative de l’action de l’insuline injectĂ©e aux animaux, la dose de glucose nĂ©cessaire pour maintenir la glycĂ©mie dans des limites normales (dose de compensation) correspondant, Ă  peu de chose prĂšs, Ă  l’excĂšs de glucose utilisĂ© sous l’effet de l’hormone.
Dans une premiĂšre application de cette mĂ©thode, effectuĂ©e en collaboration avec De Nayer, qui venait d’entrer au laboratoire, et avec un jeune Ă©lĂšve, R. Krekels, Bouckaert avait Ă©tudiĂ© l’influence de la quantitĂ© d’insuline injectĂ©e sur la dose de compensation. Le rĂ©sultat observĂ© se traduisait par une courbe de saturation typique, rĂ©vĂ©latrice avant la lettre de l’existence d’un rĂ©cepteur saturable Ă  l’insuline. Ce travail a permis, en outre, dans des expĂ©riences ultĂ©rieures, d’éviter les variations dues Ă  la dose d’insuline fournie et Ă  la sĂ©crĂ©tion endogĂšne d’hormone en administrant systĂ©matiquement des quantitĂ©s supramaximales d’insuline aux animaux d’expĂ©rience. Cette stratĂ©gie une fois mise au point, avec une patience et une rigueur exemplaires, la voie Ă©tait ouverte pour l’étude de l’influence de divers facteurs sur l’action de l’insuline. Parmi ces facteurs, le rĂŽle du foie avait particuliĂšrement retenu l’attention des chercheurs.
Il s’agissait d’un problĂšme majeur qui opposait les experts depuis des dĂ©cennies, selon qu’ils attribuaient l’hyperglycĂ©mie caractĂ©ristique du diabĂšte Ă  un dĂ©faut de l’utilisation du glucose sanguin par les muscles et les autres tissus consommateurs de ce sucre ou Ă  un excĂšs de sa production par le foie.
Pour comprendre ces thĂ©ories, on doit se rappeler que le foie est interposĂ© comme un filtre sur le trajet de retour du sang des viscĂšres vers la circulation gĂ©nĂ©rale et joue un rĂŽle de tampon rĂ©gulateur pour amortir les fluctuations causĂ©es par le caractĂšre discontinu des repas. Au cours des pĂ©riodes de digestion, les produits de celle-ci, dont le glucose formĂ© dans l’intestin Ă  partir des fĂ©culents, sont absorbĂ©s dans le sang qui irrigue les viscĂšres et transitent Ă  travers le foie par la circulation porte avant d’atteindre les autres rĂ©gions de l’organisme. À ce moment, l’apport alimentaire de glucose dĂ©passe les besoins des tissus et l’excĂšs est mis en rĂ©serve dans le foie, principalement sous la forme d’une substance analogue Ă  l’amidon, appelĂ©e glycogĂšne par son dĂ©couvreur, Claude Bernard. Au cours du jeĂ»ne qui suit, cette rĂ©serve est mobilisĂ©e pour couvrir les besoins des autres tissus. La glycĂ©mie est l’agent modulateur principal de cette rĂ©gulation. L’hyperglycĂ©mie qui suit l’apport alimentaire de glucose favorise le stockage hĂ©patique de l’excĂšs de sucre, tandis que l’hypoglycĂ©mie qui accompagne le jeĂ»ne favorise la mobilisation de cette rĂ©serve. On pouvait donc expliquer l’hyperglycĂ©mie diabĂ©tique par un dĂ©faut de l’utilisation pĂ©riphĂ©rique du glucose ou par une surproduction de ce sucre par le foie, ou encore par une combinaison des deux facteurs. De mĂȘme, on pouvait attribuer l’hypoglycĂ©mie insulinique Ă  une consommation pĂ©riphĂ©rique accrue du glucose sanguin ou Ă  une inhibition de sa production pour le foie, allant peut-ĂȘtre jusqu’à une mise en rĂ©serve excessive, ou encore Ă  une combinaison de ces facteurs. À l’époque dont je parle, la controverse battait son plein, avec, cependant, une majoritĂ© en faveur de la pĂ©riphĂ©rie.
Bouckaert avait dĂ©cidĂ© d’attaquer le problĂšme de front en Ă©tudiant l’influence de l’absence du foie sur la dose de compensation de quantitĂ©s supramaximales de l’hormone. Ce n’était pas chose facile. Comme on vient de le voir, le foie est situĂ© sur le trajet de retour du sang des viscĂšres vers le cƓur. Il faut donc, pour pouvoir l’extirper, ou bien enlever la totalitĂ© des viscĂšres en mĂȘme temps que le foie, ce qui est nettement plus facile mais ne permet pas de distinguer le rĂŽle des deux tissus, ou bien dĂ©tourner la circulation porte vers la veine cave avant d’extirper le foie, de maniĂšre Ă  permettre au sang de passer directement des viscĂšres au cƓur. Il existait heureusement pour effectuer cette opĂ©ration dĂ©licate une technique anticipant sur la chirurgie vasculaire d’aujourd’hui, mise au point Ă  l’UniversitĂ© de Gand par son futur recteur, le professeur Jean Bouckaert, frĂšre cadet du nĂŽtre et collaborateur principal de Corneille Heymans dans les recherches qui valurent Ă  ce dernier le prix Nobel de mĂ©decine 1938. Dans ce procĂ©dĂ©, la circulation portale Ă©tait dĂ©tournĂ©e vers la veine cave infĂ©rieure par abouchement de la veine porte Ă  la veine rĂ©nale gauche au moyen d’un tronçon de jugulaire. Au moment critique d’interruption de la circulation mĂ©sentĂ©rique, qui ne pouvait pas durer plus d’une ou deux minutes, trois paires de mains plongĂ©es dans le ventre largement ouvert de l’animal procĂ©daient aussi rapidement que possible Ă  la jonction des vaisseaux. Puis, chacun retenant son souffle, on rĂ©tablissait le passage du sang. Si tout s’était bien passĂ©, les viscĂšres congestionnĂ©s d’un sang devenu presque noir par perte d’oxygĂšne reprenaient leur coloration normale. Dans le cas contraire, c’était l’hĂ©morragie brutale et fatale.
Il se fait que ce spectacle avait rencontrĂ© mon regard au moment oĂč je franchissais pour la premiĂšre fois les portes du laboratoire pour me prĂ©senter. De Nayer, l’opĂ©ration terminĂ©e, m’a tendu un coude et m’a expliquĂ© ce qu’il venait de faire. Il ne fa...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Titre
  3. Copyright
  4. Prologue
  5. Remerciements
  6. PremiĂšre partie - Les annĂ©es d’enfance
  7. DeuxiĂšme partie - Les annĂ©es d’apprentissage
  8. TroisiĂšme partie - Les annĂ©es d’or de la Dekenstraat
  9. QuatriĂšme partie - Rockefeller
  10. Cinquiùme partie - L’aventure de l’ICP
  11. SixiÚme partie - Le temps de la réflexion
  12. SeptiĂšme partie - Le temps du souvenir
  13. Ouvrages de l’auteur citĂ©s
  14. Du mĂȘme auteur chez Odile Jacob