
- 336 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
Ă propos de ce livre
Christian de Duve, prix Nobel de mĂ©decine, retrace ici les grandes Ă©tapes d'une existence exceptionnelle, qui lui a permis d'assister en tĂ©moin privilĂ©giĂ© aux progrĂšs rĂ©volutionnaires de notre comprĂ©hension de la vie accomplis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, d'en connaĂźtre les principaux protagonistes et mĂȘme d'ajouter sa propre pierre Ă l'Ă©difice. Ă ces mĂ©moires scientifiques s'ajoutent aussi des souvenirs personnels, des portraits, des anecdotes. Le rĂ©cit d'une vie hors du commun. Christian de Duve est prix Nobel de mĂ©decine (1974). Il est professeur Ă©mĂ©rite Ă l'UniversitĂ© catholique de Louvain et Ă l'UniversitĂ© Rockefeller de New York. Il est notamment l'auteur de Ă l'Ă©coute du vivant, de GĂ©nĂ©tique du pĂ©chĂ© originel, de SingularitĂ©s, et de De JĂ©sus Ă JĂ©sus... en passant par Darwin, qui ont tous Ă©tĂ© de grands succĂšsÂ
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Informations
DeuxiĂšme partie
Les annĂ©es dâapprentissage
1934-1947
Mon kot, un choix déterminant
Comme il seyait pour un membre de ma famille, je mâĂ©tais inscrit Ă lâUniversitĂ© catholique de Louvain. Pour subvenir Ă mes frais dâĂ©tudes, jâavais obtenu sans peine deux bourses, lâune de la Fondation universitaire, lâautre, remboursable, de la Ligue des familles nombreuses. EntrĂ© dans les mĆurs aujourdâhui, cet appui extĂ©rieur qui aurait dĂ» faire ma fiertĂ© Ă©tait pour moi une gĂȘne que je mâefforçais de cacher, car il trahissait lâĂ©chec professionnel de mon pĂšre. Ă cette Ă©poque, il Ă©tait de rĂšgle pour un Ă©tudiant de vivre aux crochets de ses parents. ReconnaĂźtre que ceux-ci nâen avaient pas les moyens Ă©tait embarrassant. La tradition pour les Ă©tudiants de tous milieux de subvenir Ă une partie de leurs besoins par des jobs nâexistait pas encore. Les bourgeois que nous Ă©tions se seraient sentis dĂ©shonorĂ©s.
LâuniversitĂ© de ma jeunesse Ă©tait une institution vĂ©nĂ©rable, vieille de plus de cinq siĂšcles, situĂ©e dans une petite ville flamande dont chaque pierre rappelait, malgrĂ© les lourds dĂ©gĂąts infligĂ©s par la PremiĂšre Guerre mondiale, le passĂ© glorieux de lâinstitution qui en Ă©tait le cĆur et le cerveau. De mon temps, la plupart des Ă©tudiants dont les familles nâhabitaient pas Louvain ou ses environs immĂ©diats kotaient en ville (kot veut dire « cagibi » en flamand). Du moins en semaine, car, Ă lâexception des Ă©tudiants Ă©trangers, tout le monde rentrait dans sa famille les week-ends.
Câest ainsi que, guidĂ© par mon pĂšre, qui en avait fait lâexpĂ©rience trente-cinq ans plus tĂŽt, jâavais parcouru la ville un jour dâĂ©tĂ© 1934 Ă la recherche dâun kot convenable. Le hasard a fait que notre choix, influencĂ© par la disponibilitĂ© dâune salle de bains (sur demande et moyennant finances), luxe rarissime pour lâĂ©poque dans une maison ouvriĂšre, sâest arrĂȘtĂ© sur un petit appartement (un « quartier » dans le jargon local) dans une maison sise au 69 de la Brabançonnestraat, en face de lâInstitut de physiologie de lâuniversitĂ©, qui occupait, au coin de cette rue, le 6 de la Dekenstraat (rue des Doyens). De mon bureau, je pouvais contempler les murs de cette imposante bĂątisse. Sans le savoir, je venais de prendre une dĂ©cision qui devait avoir une influence dĂ©terminante sur mon avenir.
LâhĂ©bergement des Ă©tudiants Ă©tait une des principales industries de la ville universitaire, le moyen pour beaucoup dâhabitants de se payer le luxe dâĂȘtre propriĂ©taires. Les bazins (« patronnes » en flamand) Ă©taient des personnages redoutables. Beaucoup, soudoyĂ©es par lâuniversitĂ©, surveillaient les frĂ©quentations de « leurs » Ă©tudiants, interdisant rigoureusement, sous peine dâĂȘtre mises Ă lâindex, toute visite fĂ©minine. (Les Ă©tudiantes ne pouvaient pas koter et Ă©taient obligatoirement consignĂ©es dans des maisons, appelĂ©es « pĂ©dagogies », tenues par des religieuses). Restaient les « bazinettes », sources de tentations qui nâĂ©taient pas toujours dĂ©couragĂ©es, car voir leur fille Ă©pouser un Ă©tudiant Ă©tait lâambition de beaucoup de mĂšres louvanistes. En pĂ©riode dâexamens, les bazins souffraient autant que leur pensionnaire. Si ce dernier rĂ©ussissait, elles arboraient fiĂšrement le drapeau. Si leur façade restait nue, elles se sentaient dĂ©considĂ©rĂ©es dans tout leur quartier.
Contrairement Ă mes craintes, je me suis adaptĂ© sans peine Ă mes nouvelles matiĂšres et leur ai mĂȘme trouvĂ© un certain intĂ©rĂȘt. La biologie et la chimie, notamment, mâont ouvert de nouveaux horizons. Mais je restais rĂ©tif Ă la physique, dont je nâarrivais pas Ă concilier les aspects abstraits et concrets. LâĂ©lectricitĂ© et lâoptique, en particulier, Ă©taient mes bĂȘtes noires. Le problĂšme Ă©tait en grande partie dâordre didactique. Le professeur de physique Ă©tait trop Ă©minent pour ses Ă©lĂšves et manquait de lâimagination nĂ©cessaire pour se mettre Ă leur niveau. Plus tard, un maĂźtre mieux douĂ© pour lâenseignement mâa fait apprĂ©cier lâĂ©lĂ©gance des Ă©quations et des modĂšles qui rendent compte quantitativement du dĂ©roulement des phĂ©nomĂšnes naturels. MalgrĂ© ces difficultĂ©s, ma mĂ©thode dâĂ©tude habituelle mâa menĂ© sans trop dâeffort Ă une « grande distinction », ce qui ne manqua pas de surprendre beaucoup de mes camarades de cours qui ne me connaissaient pas comme ce que nous appelions dans notre jargon estudiantin un « manche-Ă -balles », terme de dĂ©rision qui dĂ©signait les Ă©tudiants excessivement zĂ©lĂ©s. Encore plus Ă©tonnĂ©e fut ma bazin lorsque je lui dis quâelle pouvait sortir son drapeau. Ma dĂ©sinvolture nâavait pas manquĂ© de lui inspirer de sĂ©rieuses inquiĂ©tudes.
Pour beaucoup dâĂ©tudiants, le brusque passage du strict encadrement familial et scolaire Ă lâindĂ©pendance presque totale Ă©tait une Ă©preuve pĂ©rilleuse, dont ils ne sortaient pas toujours indemnes. HabituĂ© trĂšs jeune Ă lâautonomie, je nâai pas eu ce problĂšme. Mais je souffrais dâavoir trop de temps libre. Les cours thĂ©oriques, qui nâoccupaient quâune douzaine dâheures par semaine, remplissaient Ă peine les matinĂ©es, auxquelles sâajoutaient les rares aprĂšs-midi consacrĂ©es Ă des travaux pratiques. Pour le reste, on Ă©tudiait et mettait Ă jour ses notes de cours, on essayait de tirer parti des confĂ©rences et autres manifestations culturelles offertes par lâuniversitĂ© et, sâil restait du temps, ce qui Ă©tait mon cas, on cherchait Ă se distraire. NâĂ©tant pas attirĂ© par les beuveries bruyantes traditionnellement associĂ©es Ă la Studentenleben, jâai trouvĂ© un autre dĂ©rivatif, qui a manquĂ© causer ma perte : le jeu. CâĂ©tait avant tout le bridge, jeu de cartes subtil qui me ravissait par ses problĂ©matiques toujours renouvelĂ©es et dont jâai gardĂ© le goĂ»t jusquâĂ ce jour. Mais ce furent aussi des jeux plus dangereux, tels le poker et un jeu de hasard pur qui sâappelait la « banque russe ». Comme je perdais plus souvent que je ne gagnais et que mes ressources Ă©taient strictement limitĂ©es, je me suis trouvĂ© une ou deux fois dans des situations assez scabreuses, dont je ne sortis quâavec lâaide de quelques fidĂšles amis.
Heureusement pour moi, ma deuxiĂšme annĂ©e dâuniversitĂ© a vu un Ă©vĂ©nement qui allait transformer mon existence. Il Ă©tait dâusage, Ă la facultĂ© de mĂ©decine, que les « bons » Ă©tudiants entrassent comme apprentis bĂ©nĂ©voles dans un laboratoire de recherche. Câest ce que lâon appelait « faire du laboratoire ». Pour les professeurs, cette main-dâĆuvre gratuite Ă©tait un appoint prĂ©cieux, car les crĂ©dits de recherche Ă©taient pratiquement inexistants. Quant aux Ă©tudiants, ils y trouvaient leur compte en sâinitiant Ă la recherche scientifique et en participant Ă des travaux auxquels leur nom Ă©tait associĂ©. Parfois, avec lâaide du professeur, ils rĂ©digeaient une thĂšse qui leur permettait de concourir pour lâoctroi dâune bourse de voyage. Quelques rares privilĂ©giĂ©s allaient encore plus loin et continuaient jusquâĂ lâobtention du diplĂŽme dâagrĂ©gĂ© de lâenseignement supĂ©rieur, la porte dâentrĂ©e Ă une carriĂšre acadĂ©mique.
Jâai Ă©tĂ© introduit Ă cette tradition par des amis anversois, plus ĂągĂ©s que moi, que jâavais connus par le scoutisme. Lâun dâentre eux travaillait dans le laboratoire de physiologie, situĂ©, comme on lâa vu, en face de mon kot. Nâayant pas de prĂ©fĂ©rence particuliĂšre, je me suis prĂ©sentĂ© avec la recommandation de mon ami auprĂšs du directeur de ce laboratoire, plus pour des raisons de facilitĂ© personnelle que par vĂ©ritable intĂ©rĂȘt pour la physiologie. Un pur hasard mâa ainsi introduit, sans que je mâen rende compte, dans le meilleur laboratoire de recherche de la facultĂ©, le seul, Ă peu de chose prĂšs, qui pouvait se targuer dâun certain rayonnement international. Son directeur, le professeur Joseph Prosper Bouckaert, Ă©tait un personnage remarquable. Pour expliquer tout ce que jâai gagnĂ© Ă travailler sous sa tutelle, je dois rappeler ce quâĂ©tait lâUniversitĂ© catholique de Louvain Ă lâĂ©poque oĂč je la frĂ©quentais. Le tableau en est tellement diffĂ©rent de ce que lâon connaĂźt Ă prĂ©sent que son existence, il nây a pas quatre-vingts ans, est presque inimaginable.
En bref, Louvain, comme on appelait familiĂšrement lâuniversitĂ©, Ă©tait un bastion de la bourgeoisie catholique conservatrice francophone, assailli, mais encore peu entamĂ©, par les deux courants qui allaient devenir prĂ©pondĂ©rants dans les dĂ©cennies qui suivirent : la dĂ©mocratie chrĂ©tienne et le mouvement flamand. Ce dernier avait dĂ©jĂ conquis le dĂ©doublement linguistique de la majoritĂ© des cours ; mais la langue vĂ©hiculaire des facultĂ©s bilingues restait le français. LâuniversitĂ© Ă©tait dirigĂ©e par des ecclĂ©siastiques et entiĂšrement infĂ©odĂ©e Ă lâĂglise, encore que ses facultĂ©s de thĂ©ologie et de philosophie eussent la rĂ©putation dâĂȘtre plutĂŽt frondeuses Ă lâĂ©gard de Rome.
On Ă©tait encore en pleine guerre scolaire, et lâUniversitĂ© catholique, pas plus que les Ă©coles confessionnelles, ne recevait un subside quelconque de lâĂtat. CâĂ©tait le cas aussi de lâUniversitĂ© libre de Bruxelles, fondĂ©e en 1834 avec lâaide de la franc-maçonnerie libĂ©rale en vue de dĂ©fendre la libre-pensĂ©e contre le dogmatisme religieux de Louvain. ProfondĂ©ment divisĂ©es par leurs diffĂ©rences idĂ©ologiques, les deux universitĂ©s libres nâavaient pas encore uni leurs forces, comme elles le firent plus tard, pour rĂ©clamer de lâĂtat une aide comparable Ă celle que ce dernier accordait aux universitĂ©s officielles de LiĂšge et de Gand. Chacune cherchait dans les milieux privĂ©s les moyens de subsister. Pour Louvain, le budget Ă©tait assurĂ© en majeure partie par des collectes qui se faisaient deux fois par an dans toutes les Ă©glises du pays, avec la collaboration tiĂšde des curĂ©s, qui auraient prĂ©fĂ©rĂ© voir cet argent alimenter les caisses de leurs paroisses, par les dons de riches familles bien-pensantes et par le minerval des Ă©tudiants.
Tout cela permettait Ă peine de payer les professeurs, dont le nombre Ă©tait strictement limitĂ©, dâentretenir les bĂątiments et de subvenir aux frais de fonctionnement incompressibles. Les salaires des professeurs Ă©taient dâailleurs plus symboliques que rĂ©els. Il Ă©tait mĂȘme de bon ton de les restituer Ă lâuniversitĂ©. Ă cette Ă©poque, la charge de professeur dâuniversitĂ© Ă©tait avant tout honorifique, comme lâĂ©taient celles de magistrat ou de diplomate. On pouvait y accĂ©der si lâon disposait de revenus personnels suffisants ou si lâon exerçait une activitĂ© lucrative Ă cĂŽtĂ©. Dans ce dernier cas, le professorat Ă©tait un titre enviĂ© qui donnait droit Ă des honoraires plantureux. Ainsi, Ă la facultĂ© de mĂ©decine, les professeurs cliniciens menaient grand train. Il en Ă©tait de mĂȘme, dans dâautres facultĂ©s, de juristes qui dirigeaient de riches cabinets dâavocat ou de certains ingĂ©nieurs et scientifiques travaillant au service de grosses industries. Les rares professeurs, tel mon maĂźtre Bouckaert, qui ne disposaient pas de tels avantages â et qui nâĂ©taient pas ecclĂ©siastiques, astreints, par dĂ©finition, Ă la frugalitĂ© â, augmentaient leurs rentrĂ©es en assumant de lourdes charges de cours. Chaque heure au-dessus du minimum de six heures par semaine donnait droit Ă un supplĂ©ment de traitement, auquel sâajoutaient les indemnitĂ©s dâexamens, comptĂ©es au nombre dâĂ©tudiants interrogĂ©s. Une autre source de revenus Ă©tait la vente aux Ă©tudiants de syllabus rĂ©digĂ©s par le professeur.
On comprend que, dans ces conditions, la recherche scientifique ne fĂ»t pas trĂšs dĂ©veloppĂ©e Ă lâuniversitĂ©. Une exception Ă©tait le laboratoire de physiologie, dont le professeur Bouckaert avait rĂ©ussi Ă faire un centre florissant, malgrĂ© des charges Ă©crasantes. Titulaire de tous les cours de physiologie dans les deux langues, il avait pu sâentourer dâun petit staff qui lâassistait dans lâenseignement et participait Ă©galement Ă la recherche. Sây ajoutait occasionnellement lâun ou lâautre chercheur payĂ© par le Fonds national de la recherche scientifique (FNRS), créé en 1927 Ă lâaide de donations rĂ©coltĂ©es suite Ă un discours cĂ©lĂšbre prononcĂ© dans la ville de Seraing par le roi Albert Ier. Cet organisme subventionnait parfois aussi lâachat dâinstruments, mais nâaccordait pas de crĂ©dits de recherches proprement dits. Jâignore comment Bouckaert subvenait au fonctionnement de son laboratoire, mais je soupçonne que les Ă©tudiants y contribuaient sans le savoir par la redevance quâils payaient pour couvrir les frais des travaux pratiques. Une gestion frugale de ce budget laissait un excĂ©dent quâil paraissait lĂ©gitime dâutiliser pour la recherche.
Le professeur Bouckaert avait deux intĂ©rĂȘts : lâĂ©nergĂ©tique musculaire, Ă laquelle il sâĂ©tait initiĂ© dans le laboratoire londonien du cĂ©lĂšbre physiologiste Archibald Vivian Hill, laurĂ©at du prix Nobel de mĂ©decine 1922 ; et le mĂ©tabolisme, en relation plus particuliĂšrement avec le diabĂšte et lâaction de lâinsuline, spĂ©cialitĂ© de son prĂ©dĂ©cesseur, le NĂ©erlandais A. K. Noyons. On devait Ă ce dernier la construction de lâInstitut de physiologie, un bĂątiment remarquable oĂč enseignement et recherche pouvaient se conjuguer dans un dĂ©cor en mĂȘme temps noble et fonctionnel. Lâinstrument de prĂ©dilection de Noyons Ă©tait un calorimĂštre diffĂ©rentiel de sa conception, dont il existait plusieurs modĂšles de taille diffĂ©rente, adaptĂ©s Ă des sujets qui allaient de souris Ă des humains adultes et servant Ă mesurer la dĂ©perdition de chaleur des sujets dans des conditions physiques prĂ©cises. En plus de ces deux domaines, on Ă©tudiait encore au laboratoire la fonction cardiaque â Bouckaert Ă©tait un expert de la nouvelle technique dâĂ©lectrocardiographie, dont il assurait le service pour les hĂŽpitaux universitaires â, lâexcrĂ©tion rĂ©nale dâions, la sĂ©crĂ©tion gastrique, lâĂ©lectrophysiologie du cerveau et mĂȘme la psychologie expĂ©rimentale.
Le but, dans lâesprit du patron, Ă©tait dâillustrer par la recherche chacun des principaux chapitres de son cours. Trop absorbĂ© par ses charges dâenseignement, y compris la rĂ©daction de notes de cours, il ne participait pas personnellement aux recherches, mais il les supervisait de prĂšs. Lorsquâun Ă©tudiant Ă©tait acceptĂ© au laboratoire, il pouvait choisir le domaine oĂč il dĂ©sirait travailler et Ă©tait placĂ© sous la direction du senior correspondant. Câest ainsi que, ĂągĂ© de 18 ans Ă peine, je me suis trouvĂ© engagĂ© dans une Ă©quipe dirigĂ©e par le chef de travaux de Bouckaert, le docteur Pierre-Paul De Nayer, qui Ă©tudiait lâaction de lâinsuline, lâhormone dont la dĂ©ficience provoque le diabĂšte.
Lâinsuline, mon premier amour
Bouckaert sâĂ©tait intĂ©ressĂ© Ă lâinsuline dĂšs la dĂ©couverte de cette hormone, en 1922, par les Canadiens Frederick Banting et Charles Best, qui devait rĂ©volutionner le traitement du diabĂšte. Cette maladie est caractĂ©risĂ©e par une teneur Ă©levĂ©e de glucose dans le sang (hyperglycĂ©mie), accompagnĂ©e de polyurie et de glycosurie, câest-Ă -dire dâune Ă©mission excessive dâurine contenant du sucre, et menant progressivement au dĂ©pĂ©rissement et Ă la mort. On savait depuis longtemps que cette affection rĂ©sulte du dĂ©faut dâune hormone Ă©laborĂ©e par des Ăźlots (insula, en latin, dâoĂč le nom dâinsuline donnĂ© Ă lâhormone) cellulaires prĂ©sents dans le pancrĂ©as, une glande digestive, et portant le nom de leur dĂ©couvreur, le pathologiste allemand Langerhans. Mais cette hormone, une protĂ©ine, avait rĂ©sistĂ© Ă toutes les tentatives de purification jusquâau jour oĂč elle a Ă©tĂ© isolĂ©e et utilisĂ©e cliniquement pour la premiĂšre fois par les chercheurs canadiens.
La propriĂ©tĂ© la plus Ă©vidente de lâinsuline, lorsquâelle est fournie par injection, est de provoquer une chute du taux de glucose sanguin, ou hypoglycĂ©mie. Cet effet est salutaire chez le diabĂ©tique, mais il peut ĂȘtre dangereux et mĂȘme mortel chez lâindividu normal. Des mĂ©canismes compensateurs, dont, en particulier, une dĂ©charge dâadrĂ©naline, sont dĂ©clenchĂ©s chez ce dernier lorsque la glycĂ©mie tombe sous un seuil critique.
Dans ses premiĂšres recherches sur lâinsuline, Bouckaert avait, contrairement Ă dâautres chercheurs de lâĂ©poque, dĂ©cidĂ© dâemblĂ©e de corriger la chute du taux de glucose sanguin provoquĂ©e par lâadministration de lâhormone et dâĂ©viter les rĂ©actions antagonistes Ă lâhypoglycĂ©mie en fournissant aux animaux insulinisĂ©s une injection intraveineuse continue de glucose, ajustĂ©e par essai et erreur de maniĂšre Ă maintenir la glycĂ©mie Ă un taux normal. La mĂ©thode Ă©tait laborieuse, mais elle se rapprochait beaucoup plus des conditions dans lesquelles lâhormone agit physiologiquement. Elle avait, de plus, lâĂ©norme avantage de permettre une mesure quantitative de lâaction de lâinsuline injectĂ©e aux animaux, la dose de glucose nĂ©cessaire pour maintenir la glycĂ©mie dans des limites normales (dose de compensation) correspondant, Ă peu de chose prĂšs, Ă lâexcĂšs de glucose utilisĂ© sous lâeffet de lâhormone.
Dans une premiĂšre application de cette mĂ©thode, effectuĂ©e en collaboration avec De Nayer, qui venait dâentrer au laboratoire, et avec un jeune Ă©lĂšve, R. Krekels, Bouckaert avait Ă©tudiĂ© lâinfluence de la quantitĂ© dâinsuline injectĂ©e sur la dose de compensation. Le rĂ©sultat observĂ© se traduisait par une courbe de saturation typique, rĂ©vĂ©latrice avant la lettre de lâexistence dâun rĂ©cepteur saturable Ă lâinsuline. Ce travail a permis, en outre, dans des expĂ©riences ultĂ©rieures, dâĂ©viter les variations dues Ă la dose dâinsuline fournie et Ă la sĂ©crĂ©tion endogĂšne dâhormone en administrant systĂ©matiquement des quantitĂ©s supramaximales dâinsuline aux animaux dâexpĂ©rience. Cette stratĂ©gie une fois mise au point, avec une patience et une rigueur exemplaires, la voie Ă©tait ouverte pour lâĂ©tude de lâinfluence de divers facteurs sur lâaction de lâinsuline. Parmi ces facteurs, le rĂŽle du foie avait particuliĂšrement retenu lâattention des chercheurs.
Il sâagissait dâun problĂšme majeur qui opposait les experts depuis des dĂ©cennies, selon quâils attribuaient lâhyperglycĂ©mie caractĂ©ristique du diabĂšte Ă un dĂ©faut de lâutilisation du glucose sanguin par les muscles et les autres tissus consommateurs de ce sucre ou Ă un excĂšs de sa production par le foie.
Pour comprendre ces thĂ©ories, on doit se rappeler que le foie est interposĂ© comme un filtre sur le trajet de retour du sang des viscĂšres vers la circulation gĂ©nĂ©rale et joue un rĂŽle de tampon rĂ©gulateur pour amortir les fluctuations causĂ©es par le caractĂšre discontinu des repas. Au cours des pĂ©riodes de digestion, les produits de celle-ci, dont le glucose formĂ© dans lâintestin Ă partir des fĂ©culents, sont absorbĂ©s dans le sang qui irrigue les viscĂšres et transitent Ă travers le foie par la circulation porte avant dâatteindre les autres rĂ©gions de lâorganisme. Ă ce moment, lâapport alimentaire de glucose dĂ©passe les besoins des tissus et lâexcĂšs est mis en rĂ©serve dans le foie, principalement sous la forme dâune substance analogue Ă lâamidon, appelĂ©e glycogĂšne par son dĂ©couvreur, Claude Bernard. Au cours du jeĂ»ne qui suit, cette rĂ©serve est mobilisĂ©e pour couvrir les besoins des autres tissus. La glycĂ©mie est lâagent modulateur principal de cette rĂ©gulation. LâhyperglycĂ©mie qui suit lâapport alimentaire de glucose favorise le stockage hĂ©patique de lâexcĂšs de sucre, tandis que lâhypoglycĂ©mie qui accompagne le jeĂ»ne favorise la mobilisation de cette rĂ©serve. On pouvait donc expliquer lâhyperglycĂ©mie diabĂ©tique par un dĂ©faut de lâutilisation pĂ©riphĂ©rique du glucose ou par une surproduction de ce sucre par le foie, ou encore par une combinaison des deux facteurs. De mĂȘme, on pouvait attribuer lâhypoglycĂ©mie insulinique Ă une consommation pĂ©riphĂ©rique accrue du glucose sanguin ou Ă une inhibition de sa production pour le foie, allant peut-ĂȘtre jusquâĂ une mise en rĂ©serve excessive, ou encore Ă une combinaison de ces facteurs. Ă lâĂ©poque dont je parle, la controverse battait son plein, avec, cependant, une majoritĂ© en faveur de la pĂ©riphĂ©rie.
Bouckaert avait dĂ©cidĂ© dâattaquer le problĂšme de front en Ă©tudiant lâinfluence de lâabsence du foie sur la dose de compensation de quantitĂ©s supramaximales de lâhormone. Ce nâĂ©tait pas chose facile. Comme on vient de le voir, le foie est situĂ© sur le trajet de retour du sang des viscĂšres vers le cĆur. Il faut donc, pour pouvoir lâextirper, ou bien enlever la totalitĂ© des viscĂšres en mĂȘme temps que le foie, ce qui est nettement plus facile mais ne permet pas de distinguer le rĂŽle des deux tissus, ou bien dĂ©tourner la circulation porte vers la veine cave avant dâextirper le foie, de maniĂšre Ă permettre au sang de passer directement des viscĂšres au cĆur. Il existait heureusement pour effectuer cette opĂ©ration dĂ©licate une technique anticipant sur la chirurgie vasculaire dâaujourdâhui, mise au point Ă lâUniversitĂ© de Gand par son futur recteur, le professeur Jean Bouckaert, frĂšre cadet du nĂŽtre et collaborateur principal de Corneille Heymans dans les recherches qui valurent Ă ce dernier le prix Nobel de mĂ©decine 1938. Dans ce procĂ©dĂ©, la circulation portale Ă©tait dĂ©tournĂ©e vers la veine cave infĂ©rieure par abouchement de la veine porte Ă la veine rĂ©nale gauche au moyen dâun tronçon de jugulaire. Au moment critique dâinterruption de la circulation mĂ©sentĂ©rique, qui ne pouvait pas durer plus dâune ou deux minutes, trois paires de mains plongĂ©es dans le ventre largement ouvert de lâanimal procĂ©daient aussi rapidement que possible Ă la jonction des vaisseaux. Puis, chacun retenant son souffle, on rĂ©tablissait le passage du sang. Si tout sâĂ©tait bien passĂ©, les viscĂšres congestionnĂ©s dâun sang devenu presque noir par perte dâoxygĂšne reprenaient leur coloration normale. Dans le cas contraire, câĂ©tait lâhĂ©morragie brutale et fatale.
Il se fait que ce spectacle avait rencontrĂ© mon regard au moment oĂč je franchissais pour la premiĂšre fois les portes du laboratoire pour me prĂ©senter. De Nayer, lâopĂ©ration terminĂ©e, mâa tendu un coude et mâa expliquĂ© ce quâil venait de faire. Il ne fa...
Table des matiĂšres
- Couverture
- Titre
- Copyright
- Prologue
- Remerciements
- PremiĂšre partie - Les annĂ©es dâenfance
- DeuxiĂšme partie - Les annĂ©es dâapprentissage
- TroisiĂšme partie - Les annĂ©es dâor de la Dekenstraat
- QuatriĂšme partie - Rockefeller
- CinquiĂšme partie - Lâaventure de lâICP
- SixiÚme partie - Le temps de la réflexion
- SeptiĂšme partie - Le temps du souvenir
- Ouvrages de lâauteur citĂ©s
- Du mĂȘme auteur chez Odile Jacob