Tous rentiers !
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Tous rentiers !

Pour une autre répartition des richesses

  1. 224 pages
  2. French
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  4. Disponible sur iOS et Android
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Tous rentiers !

Pour une autre répartition des richesses

À propos de ce livre

Comment réduire les inégalités et mieux répartir les revenus ? Comment faire pour que chacun récupère sa « part de rente » ? Dans ce livre, Philippe Askenazy nous le démontre : la distribution actuelle des richesses est loin d'être naturelle ; elle résulte de l'explosion des rentes et de leur captation par les acteurs les mieux dotés du jeu économique. Sous couvert de démocratiser la propriété (« tous propriétaires »), on a laissé quelques entreprises – et derrière elles des individus – s'emparer de nos données (« tout propriété »). Dans cette course à la rente, nous dit-il, le monde du travail est le grand perdant : tandis que de nombreux emplois alimentent les rentes capitalistiques par un surcroît de productivité, ils sont stigmatisés comme improductifs et leurs rémunérations stagnent. Au-delà de l'affaiblissement nécessaire du « tout propriété », Philippe Askenazy invite le monde du travail à se remobiliser. Car, contrairement aux idées reçues, ce dernier n'est ni éclaté ni amorphe. Et à l'heure où le capitalisme s'enfonce dans une crise déflationniste, réhabiliter ceux qui portent la croissance par leurs efforts est tout simplement un impératif de survie. Un livre économique très fort, mais aussi un livre de combat pour tenter de répartir plus équitablement les richesses. Philippe Askenazy est directeur de recherche au CNRS-École d'économie de Paris et professeur à l'École normale supérieure. Auteur de nombreux ouvrages sur l'économie et le travail, il est l'un des initiateurs des Économistes atterrés. 

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Informations

Éditeur
Odile Jacob
Année
2016
Imprimer l'ISBN
9782738133724
ISBN de l'eBook
9782738163714

CHAPITRE 1

La fascination pour les 1 %


Dans les dernières années du XXe siècle, le capitalisme n’avait plus de visage. Le travailleur comme le consommateur se trouvaient devant des spectres insaisissables mais dominateurs : ceux de la finance et des multinationales, des fonds vautours à Monsanto. Les capitalistes avaient disparu derrière des sigles. Et les chefs d’entreprise, petites ou moyennes, étaient rabaissés au statut de sous-traitants exploités par ces puissances.
Les seuls capitalistes conservant un visage, de l’Américain Bill Gates (Microsoft) à la dynastie française Pinault (Gucci), en passant par l’Italien Sergio Marchionne (Ferrari) et la famille coréenne Lee (Samsung), étaient qualifiés d’entrepreneurs ou d’inventeurs de génie ; leur réussite était comprise exclusivement comme la consécration de leurs qualités. De plus, ces hommes (rarement des femmes) étaient des mécènes dans les domaines de l’art ou de la santé. La richesse n’était pas taboue car moteur pour les plus innovants et source d’un déversement pour l’ensemble de la société.

Les 1 %, nouveau visage du capitalisme

Un virage a été pris insensiblement au début du XXIe siècle. Le capitalisme a retrouvé un visage : les plus riches, « les 1 % », voire les super-riches, les milliardaires qui figurent sur la liste de Forbes. Archicomblés d’un point de vue matériel, il ne manquait à ces riches rentiers que la notoriété. Certains ont alors tout fait pour sortir du bois. C’est ainsi qu’on a découvert Paris Hilton, la richissime héritière de la chaîne hôtelière Hilton. Après des débuts comme mannequin dans des défilés de charité, elle fait irruption sur la scène médiatique en coanimant une émission de téléréalité américaine. Véritable phénomène people, elle alimente les magazines (féminins et masculins !) où l’on apprend que ses pieds font un « petit 42 ». Quant au public, il ressent un mélange de fascination et de malaise devant ces vies oisives où se croisent jet-setters, toys boys, toys girls. Tout un bestiaire peuple un monde parallèle.
L’ambivalence des sentiments que suscite ce monde se traduit jusque dans des jeux pour enfants. Dans l’introduction lumineuse du livre qu’il a consacré aux riches1, Thierry Pech décortique la mutation du Monopoly. Dans le Monopoly du siècle dernier, l’homme riche menait une vie somme toute « ordinaire » : il payait des frais d’hospitalisation, achetait une maison et même versait des impôts sur ses propriétés. Dans le Monopoly de notre siècle, il achète une île ou une ville entière, fête son anniversaire sur une plage australienne privatisée, ou encore reçoit 500 000 euros de remise d’impôts.
Puis, qu’il s’agisse du spectacle de la famille Bettencourt en France, du népotisme des chaebols coréens ou des multiples montages fiscaux des fortunes américaines pour échapper à l’impôt, les riches finissent par lasser et choquer.
Dans le même temps, les travaux universitaires sur les riches s’intensifient et se diffusent. Par exemple, en France, les ouvrages du couple des sociologues Pinçon-Charlot rencontrent un vif succès, à l’instar des Ghettos du Gotha. Dans ce contexte, un groupe d’économistes va mettre des chiffres sur ce visage particulier du capital. Sir Anthony Atkinson, précurseur britannique des études sur les inégalités, est rejoint par deux Français, Emmanuel Saez et Thomas Piketty2. À partir de sources fiscales, ils constituent une très large base longitudinale sur longue période, décrivant la part des plus hauts revenus dans le revenu national total. Leurs données montrent un phénomène de captation d’une part croissante du revenu national par une ultra-minorité : non pas les 10 % les plus riches, mais essentiellement les 1 %. Ce phénomène est global mais plus marqué dans les pays anglo-saxons, tout particulièrement aux États-Unis où le poids des 1 % serait revenu en 2010 à son niveau du début du XXe siècle, avec près de 20 % du revenu national contre 15 % au Royaume-Uni et un peu moins de 10 % en France ou au Japon.
La valeur des hauts patrimoines aurait également crû bien plus rapidement que le PIB mondial. Et plus on monte pour atteindre le millième des plus riches, puis le millionième des plus riches, plus revenus et patrimoines auraient progressé. Revenu et patrimoine sont en fait intimement liés, une part essentielle des revenus à ce stade étant constituée de revenus du patrimoine et non du travail.
Leurs analyses et celles de Joseph Stiglitz sur les 1 % ont directement inspiré le slogan des Occupy Wall Street : « Nous sommes les 99 %. » Les mouvements européens des indignés même s’ils ont été plus influencés par Indignez-vous !, de Stéphane Hessel – encore un Français ! –, ont également repris l’image des 1 % dans leurs argumentaires.

La théorie des 1 % exploitée par les 0,1 %

Malgré ce terreau fertile, le triomphe mondial du livre de Piketty en 20143 peut surprendre. Certes, la richesse de l’ouvrage et le talent médiatique de son auteur sont remarquables. Mais Occupy Wall Street en était déjà à sa troisième année d’existence quand le livre est paru et, surtout, c’est un pavé académique. D’ailleurs, lors de sa sortie en France en 2013, il avait rencontré un succès de librairie moins spectaculaire. Pour saisir ce qui en a fait un triomphe, il faut revenir aux différentes étapes du lancement de l’édition américaine. On verra que l’intérêt de cette description va bien au-delà des secrets de fabrications d’un best-seller ; on touche ici à la construction des idées économiques et politiques dominantes.
C’est Paul Krugman, prix de la Banque de Suède en la mémoire d’Alfred Nobel et l’un des éditorialistes américains les plus lus aux États-Unis, qui va ouvrir le feu dès la sortie de la version en langue anglaise. Dans sa chronique, il assène que le livre apporte la preuve irréfutable des dérives du capitalisme américain et de l’appétit des plus riches. Cette chronique va déclencher une riposte coordonnée et souvent de mauvaise foi, voire violente, des cercles (néo)conservateurs américains. Qui à son tour va provoquer la contre-offensive des intellectuels et des médias radicaux américains. L’ouvrage n’étant pas diffusé par un éditeur grand public, les acheteurs doivent passer massivement par Internet pour l’acquérir. Il monte ainsi en tête des ventes sur Amazon.com ; cet affichage amplifie le mouvement d’achat et donc la boucle médiatique. Le même scénario d’attaques frontales et de contre-offensives se répète lors de la sortie en Grande-Bretagne. Organe de la finance et des plus aisés, le Financial Times prétendra même, en une du quotidien, avoir trouvé des manipulations dans les données. Et, dans chaque pays où l’ouvrage est traduit, on retrouve un scénario identique.
Cette apparente naïveté des néolibéraux et des néoconservateurs laisse pantois. En attaquant si massivement l’ouvrage et parfois si directement l’auteur, ils en assurent la promotion et, ce faisant, maximisent l’audience des constats et idées qu’il défend. Comment ces mêmes conservateurs qui pendant des décennies ont su manipuler l’opinion dans le domaine économique comme géopolitique ont-ils pu commettre une telle erreur ?
Un retour en France suggère une autre interprétation. L’Hexagone compte son propre lot de néolibéraux (et même de « néocons »). Des discussions privées avec certains d’entre eux ne révèlent pas de virulence particulière vis-à-vis des approches fondées sur les 1 %. Au contraire, ils semblent assez bien s’en accommoder. De fait, rendre central un ouvrage d’inspiration social-démocrate pragmatique, faire de son auteur le nouveau Karl Marx, est certainement un moindre mal face au risque de mouvements radicaux, voire révolutionnaires. De même, il est bien rassurant de disposer d’un pape François pour ramener, au sein de l’Église (qui conserve par ailleurs ses dogmes sociétaux réactionnaires), la question écologique et la dénonciation du « Dieu Argent » longtemps abandonnées aux « gauchistes ».
En quoi la plupart des analyses autour des 1 % ne sont-elles pas trop dangereuses pour le capital ? Fondamentalement, elles ne portent pas à remettre en cause le capitalisme lui-même que ce soit à travers un vocable marxiste, l’« aliénation des travailleurs » (tout particulièrement, celle des femmes), ou les ravages environnementaux qu’il induit. Elles déplacent la contestation du capitalisme vers les riches et leur apparent égoïsme. Mieux encore, et c’est sans doute là le point central, elles naturalisent le partage primaire des revenus, c’est-à-dire la distribution des revenus avant impôts et redistribution. Citons deux exemples qui structurent les débats présents.
Les travaux les plus cités sur les revenus stratosphériques et fortement croissants des grands patrons sont ceux de Augustin Gabaix et Xavier Landier4. Ils rationalisent la distribution des revenus des patrons, présentés comme proportionnels à la taille de l’entreprise. La hiérarchie serait même respectée, les « meilleurs » occupant les directions des plus grosses entreprises. Placer à la direction de la 250e entreprise le patron de la 1re assurerait à cette dernière un profit supérieur (de l’ordre du 10e de pourcent). Bien que ce gradient soit très faible, les sommes en jeu pour les actionnaires sont telles qu’il est naturel qu’ils accordent de tels salaires pour attirer les meilleurs. L’argument est pourtant bien fragile. En effet, même si l’on admet leurs résultats, les auteurs ignorent la forte reproduction sociale ou l’appartenance à une même caste de diplômés de quelques universités. La hiérarchie qu’ils constatent n’existe qu’au sein d’une sous-classe des patrons en place. Et rien ne prouve que disons les échelons n-4 des mêmes entreprises n’obtiendraient pas de meilleures performances s’ils étaient propulsés P-DG.

Le sens des équations

La « première loi fondamentale du capitalisme » énoncée par Thomas Piketty procède de la même logique de naturalisation. Cette « loi » est avant tout une équation comptable, donc exacte. Il écrit que la part des revenus du capital α est égale au produit du taux de rendement moyen du capital r et du rapport capital/revenu noté β : α = r × β.
La théorie marxiste écrit la même équation comptable différemment : r = α / β.
Cette différence, en apparence mineure, est tout à fait majeure. Dans la première écriture, r le rendement du capital est considéré comme largement donné : c’est la traduction de paramètres technologiques naturels comme la productivité marginale du capital et la substitution du capital au travail. D’ailleurs, selon Piketty, le rendement serait relativement constant sur longue période. Le poids du profit α est alors la simple résultante de l’accumulation du capital.
Dans la lecture marxiste, cette part α est la traduction de la capacité par le capital d’accaparer des rentes. Le rendement r peut être constant parce que β augmente lorsque α croît ; en effet β n’est pas une mesure physique du capital mais une valeur monétaire des actifs qui a priori s’accroît lorsque les investissements génèrent des profits plus importants.
Cette seconde lecture porte, à l’extrême, l’idée communiste de socialisation des moyens de production. Dans le cadre d’une économie de marché, elle indique des leviers pour une société plus juste : les mouvements ouvriers, la lutte des classes ou l’économie sociale. La première lecture nécessite, elle, d’autres formes d’interventions politiques. Les inégalités primaires ne peuvent décroître que lorsque le taux de croissance économique dépasse ce rendement du capital, ce qui ne s’est observé dans les grands pays de l’OCDE que pendant les décennies suivant le second conflit mondial.
Dans ces perspectives d’inégalités primaires naturelles et face à une croissance faible ou modérée, la réduction des inégalités doit alors essentiellement passer par la redistribution et une fiscalité progressive : l’objectif est de contenir les inégalités secondaires. C’est le cœur de l’ouvrage de Piketty qui évoque une hypothétique taxe mondiale sur les hauts patrimoines. C’est aussi celui d’Atkinson5 qui propose des stratégies plus opérationnelles pour la Grande-Bretagne. On retrouve d’ailleurs depuis longtemps cette ligne directrice dans les programmes des principaux partis socio-démocrates européens et plus récemment des candidats démocrates à la présidentielle américaine de 2016.

La redistribution dans l’impasse

Or cette floraison n’inquiète guère le capital, les néolibéraux et autres conservateurs. Parallèlement, les partis socio-démocrates sont minoritaires à l’échelle du continent européen. La lourde défaite du Labour face à David Cameron en 2015 au Royaume-Uni montre combien leurs idées ne s’imposent pas.
Sur les deux rives de l’Atlantique, les analyses, par exemple de l’économiste américain Richard Freeman et des sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, disent la même chose. D’un côté, le mode de financement de la politique américaine garantit une majorité pragmatique au sein du Parti démocrate ; de l’autre, « les renoncements doivent être replacés dans la longue histoire des petites et grandes trahisons d’un socialisme de gouvernement qui a depuis longtemps choisi son camp6 ». De fait, lorsque les socio-démocrates sont au pouvoir comme en France depuis 2012, ils n’appliquent même pas les solutions inscrites dans leurs programmes, et vont jusqu’à reprendre le discours lancinant des baisses d’impôts. Ils se contentent d’ajustement...

Table des matières

  1. Couverture
  2. Titre
  3. Copyright
  4. Dédicace
  5. Introduction
  6. Chapitre 1 - La fascination pour les 1 %
  7. Chapitre 2 - Le capitalisme affranchi
  8. Chapitre 3 - Le propriétarisme
  9. Chapitre 4 - Des corporations gagnantes
  10. Chapitre 5 - Des « moins qualifiés » productifs
  11. Chapitre 6 - Revaloriser le travail
  12. Chapitre 7 - Affaiblir la carte propriété
  13. Remerciements
  14. Table des tableaux et figures
  15. Table

Foire aux questions

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