Le Laboureur et les Mangeurs de vent
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Le Laboureur et les Mangeurs de vent

Liberté intérieure et confortable servitude

  1. French
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  3. Disponible sur iOS et Android
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Le Laboureur et les Mangeurs de vent

Liberté intérieure et confortable servitude

À propos de ce livre

«?À 7 ans, j'ai été condamné à mort pour un crime que j'ignorais. Ce n'était pas une fantaisie d'enfant qui joue à imaginer le monde, c'était une bien réelle condamnation.?» B. C. Boris Cyrulnik a échappé à la mort que lui promettait une idéologie meurtrière. Un enfant qu'on a voulu tuer et qui toute sa vie a cherché à comprendre pourquoi, pourquoi une telle idéologie a pu prospérer. Pourquoi certains deviennent-ils des «?mangeurs de vent?», qui se conforment au discours ambiant, aux pensées réflexes, parfois jusqu'à l'aveuglement, au meurtre, au génocide?? Pourquoi d'autres parviennent-ils à s'en affranchir et à penser par eux-mêmes?? Certains ont tellement besoin d'appartenir à un groupe, comme ils ont appartenu à leur mère, qu'ils recherchent, voire chérissent, le confort de l'embrigadement. Ils acceptent mensonges et manipulations, plongeant dans le malheur des sociétés entières. La servitude volontaire engourdit la pensée. «?Quand on hurle avec les loups, on finit par se sentir loup.?» Penser par soi-même, c'est souvent s'isoler. Seuls ceux qui ont acquis assez de confiance en soi osent tenter l'aventure de l'autonomie. Au-delà de l'histoire, c'est notre présent que Boris Cyrulnik éclaire. À travers sa tragique expérience de vie, hors des chemins battus, Boris Cyrulnik nous montre comment on peut conquérir la force de penser par soi-même, la volonté de repousser l'emprise, de trouver le chemin de la liberté intérieure. Un livre profond et émouvant. Un livre fondateur. Boris Cyrulnik est neuropsychiatre. Il est l'auteur de nombreux ouvrages qui ont tous été d'immenses succès, récemment?: Sauve-toi, la vie t'appelle, La nuit, j'écrirai des soleils et Des âmes et des saisons. 

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Informations

Préparer les enfants à la guerre

Dès qu’ils ont été vaincus, les terribles surhommes se sont transformés en compagnons agréables. J’avais 7 ans quand j’ai assisté à cette métamorphose. En 1941, l’armée allemande était entrée en vainqueure à Bordeaux. Magnifique ! Défilé impeccable, l’alignement des casques et des armes donnait une impression de puissance irrésistible. La beauté des chevaux harnachés de plumes rouges, la musique guerrière, les tambours hypnotisants dégageaient une impression de force formidable. Autour de moi, on pleurait.
Après quatre années d’occupation, d’arrestations dans la rue, de rafles au petit matin, d’interdits et de patrouilles, les Allemands se sont réfugiés dans Castillon-la-Bataille. Ils ont pris possession de la ville, placé des sentinelles sur les points d’observation et dressé des barrages aux entrées de la ville. Les résistants, FTP communistes et FFI gaullistes associés pour une fois, ont encerclé le bataillon allemand. En 1944, l’officier savait que le nazisme avait perdu la guerre et que tout combat ne pouvait que provoquer des morts inutiles. Il a déposé les armes pour protéger ses hommes. Les mots que j’ai entendus signifiaient « capitulation », dans le langage de tous les jours : « Ach… plein le cul la guerre ! » Et le capitaine a signé. Alors les redoutables surhommes sont devenus de gentils paysans. Quand ils se sont rendus, j’ai vu des milliers de soldats débraillés marcher tête basse, à la queue leu leu, surveillés par une dizaine de gamins mal armés qui les ont entassés sur la place du village. Les surhommes sales, mal rasés, déboutonnés regardaient le sol et s’asseyaient par terre, sans un mot, inertes.
Quand l’armistice a été signé, les fiers soldats devenus « prisonniers de guerre » se sont mis torse nu pour travailler avec les paysans qui les hébergeaient. Ils entretenaient les vignes, soignaient les animaux et blaguaient avec les passants. Ils faisaient signe aux enfants, leur disaient des mots français ou allemand, je ne sais plus, mais je voyais que ces hommes n’étaient plus redoutables puisqu’ils parlaient en souriant et allaient cueillir des fruits que nous ne pouvions pas atteindre.
Une simple phrase, « la guerre est finie », quelques mots sur un papier avec une signature avaient suffi à transformer les mentalités. On ne craignait plus les Allemands. Les résistants les protégeaient des insultes et des crachats, en demandant aux agresseurs français de manifester un peu de dignité. Dans mon esprit d’enfant, j’ai pensé qu’il était possible de haïr, de s’entre-tuer légalement et soudain de changer de mentalité. Il suffisait d’un mot pour voir le monde autrement. C’est dans l’enfance qu’on pose les problèmes fondamentaux avec lesquels on fait sa vie. C’est avec l’âge qu’on découvre que deux ou trois mots suffisent pour thématiser une existence.
Ce n’était pas une bonne époque pour arriver au monde. Sebastian est né à Berlin en 1907 et moi à Bordeaux en 1937. Nous avons eu la même enfance. Nos pays préparaient la guerre et le langage qui nous entourait nous enfermait dans un camp. « Nous ne pouvions échanger un mot avec nos contemporains, nous parlions une autre langue. Nous entendions de nouvelles expressions : “Engagement fanatique, frères de race, retour à la terre, dégénérés, sous-hommes1.” »
Quand j’ai débarqué dans le monde des récits, vers l’âge de 5 ans, ma mère m’a dit : « Il ne faut pas parler aux Allemands, ils pourraient nous mettre en prison. » Quand les paroles sont des armes, on se tait pour se protéger. La nuit du 10 janvier 1944, j’avais 6 ans quand j’ai été arrêté. J’ai soudain appris, dans les paroles de l’officier de la Gestapo, que j’appartenais à un groupe de sous-hommes dangereux qu’il fallait tuer au nom de la morale.
À la fin de la Première Guerre mondiale, mon copain Sebastian, âgé de 11 ans, a assisté à la naissance de « la génération nazie, ces enfants qui avaient vu la guerre comme un grand jeu, sans être le moins du monde perturbés par sa réalité2 ». Ils avaient été émerveillés par des récits d’héroïsme, de batailles d’enfer, de sacrifices rédempteurs et d’assassinats extatiques. Quelle grandeur d’âme, quelle beauté ! Les autres, ceux qui avaient éprouvé la réalité de la guerre, les jours sordides, la souffrance muette, l’humiliation des affamés, la douleur des endeuillés, la déchirure des âmes blessées, préféraient se taire pour ne pas faire saigner la mémoire.
Sebastian et moi avons été les témoins étonnés de deux discours enthousiasmants : la vigueur du nazisme dans les années 1930, la générosité du communisme après 1945. Dans notre expérience d’enfants initiés par la guerre et le côtoiement de la mort, nous avions déjà compris que deux langages gouvernaient le monde mental des hommes. L’un qui montait vers le ciel en fabriquant des images esthétiques ou hideuses, entourées de mots qui donnaient la fièvre : « Héroïsme… victoire du peuple… pureté… mille ans de bonheur… lendemains qui chantent. » Ces mots brûlants nous éloignaient du réel3. Sebastian (11 ans en 1918) et moi (8 ans en 1945) préférions les mots qui donnent un plaisir discret, celui des explorateurs qui, en découvrant le monde, dégustent le réel. L’emphase qui mène à l’utopie s’oppose au plaisir des laboureurs qui découvrent la richesse du banal. Les amoureux du grandiose ne s’embarrassent pas de questions qui dérangent, ils préfèrent la cohérence extatique qui coupe du réel et maintient une « logique de la déraison4 », un délire méthodique tellement lumineux qu’il aveugle la pensée en empêchant le doute, en interdisant le questionnement qui aurait dilué le bonheur des délires logiques.
Les enfants sont les cibles inévitables de ces discours trop clairs parce qu’ils ont besoin de catégories binaires pour commencer à penser : tout ce qui n’est pas gentil est méchant, tout ce qui n’est pas grand est petit, tout ce qui n’est pas homme est femme. Grâce à cette clarté abusive ils acquièrent l’attachement sécurisant à maman, à papa, à la religion, aux copains d’école et au clocher du village. Cette base de départ permet d’acquérir une première vision du monde, une claire certitude qui donne confiance en soi et aide à prendre place dans sa famille et sa culture.
Attention : il s’agit d’une base de départ. Quand ce soubassement se clôture, il arrête la recherche d’autres explications, il devient une pensée de clan, une certitude sans négociation : « C’est comme ça et pas autrement… il faut être fou pour ne pas penser comme moi. » Conviction abusive qui augmente la confiance en soi et arrête la pensée comme chez les fanatiques. À force de répétitions le changement n’est plus possible. La pensée clanique sécurise la personnalité, exalte l’âme et rend follement heureux ceux qui préparent la guerre contre ceux qui ne pensent pas comme eux. Les guerres de croyances sont inexorables.
Pour tenter l’aventure humaine il est nécessaire d’acquérir une confiance en soi. Ce besoin a été utilisé par tous les régimes totalitaires : « Je vais vous dire la vérité, la seule, dit le Sauveur. Suivez-moi, obéissez, ça vous apportera la gloire de donner du bonheur aux gens de votre clan. » Difficile de ne pas croire à une telle injonction. « Le malheur vient de ceux qui s’opposent à notre bonheur, ajoute le Sauveur. Ceux qui pensent autrement. Ceux qui croient en d’autres cieux veulent notre malheur puisqu’ils troublent nos certitudes. »
Quand les régimes dictatoriaux s’emparent des jeunes âmes, il n’est pas rare de voir les enfants s’opposer à leurs parents qui, avec leurs doutes, leurs mises en questions et leurs nuances abîment l’enthousiasme et brisent les rêves : « J’étais en colère contre papa et ne pouvais comprendre pourquoi il refusait de s’engager dans le parti nazi qui donnait tant d’avantages à toute la famille5. » La petite Annelée est charmée par les grandes filles des Jeunesses hitlériennes. « Je voudrais être plus vieille pour porter le même uniforme que mes cousines Erna et Lisl6. » Elles préparent des fêtes, récitent des poésies et moi, à cause de mes parents, je suis privée de ces joies.
Le monde mental d’un être humain ne cesse de s’élargir pendant toute sa vie, depuis la fécondation jusqu’à la tombe. Quand le cerveau commence à se former dans l’utérus dès les premières semaines, il ne traite que les informations proches. Les hormones qui viennent de l’intérieur du corps de l’embryon interagissent avec celles qui viennent du corps de sa mère pour spécialiser les organes. En fin de grossesse, le monde du fœtus s’élargit quand il perçoit les émotions maternelles médiatisées par les substances de son stress (cortisol, catécholamines) ou de son bien-être (endorphines, ocytocine). Après la naissance, les bébés perçoivent quelques segments du corps maternel (brillance des yeux, voix, manipulation) associés à une autre figure d’attachement, proche et différente, un deuxième parent appelé « père ». Quand l’enfant accède au monde des mots, lors de sa troisième année, son monde mental s’élargit encore plus. D’abord les mots désignent les objets du contexte (ballon, biberon…) qui progressivement s’éloignent dans l’espace (on va se promener). Vers l’âge de 5 à 6 ans, quand son cerveau permet la représentation du temps, l’enfant arrive à l’âge des récits. Il devient alors capable de faire des phrases qui représentent des choses, des événements ou des entités impossibles à percevoir : une bataille perdue il y a mille ans, une filiation merveilleuse ou honteuse. Les récits d’alentour participent à son identité (« je remonte à Saint Louis »), à sa fierté (« je suis breton »), à sa honte (« mon père a collaboré avec le nazisme ») ou à son délire logique (« j’appartiens à la race supérieure puisque je suis blond aux yeux bleus »). C’est à ce stade d’épanouissement que l’enfant adhère aux croyances de ceux qui le protègent et tutorisent ses développements. Il s’imprègne des valeurs de ceux auxquels il est attaché. Quand les récits parentaux concordent avec les récits collectifs, le jeune poursuit son épanouissement, mais quand une discordance se met en place entre les récits des enfants et ceux des parents, quand d’autres institutions font des exposés divergents à l’école, à l’église, dans un parti politique ou dans une secte, les désaccords dissocient les liens familiaux de ceux qui ne partagent plus les mêmes croyances. C’est ce qui est arrivé à la petite Annelée qui rêvait d’entrer dans les Jeunesses hitlériennes alors que ses parents s’y opposaient.
Vers l’âge de 7 à 10 ans une culture totalitaire peut apporter à l’enfant ce qu’il espère en lui offrant des gratifications merveilleuses : « Je porterai l’uniforme d’Erna et Lisl, nous danserons et nous mettrons au monde des enfants blonds qui donneront à notre peuple mille ans de bonheur. » Quand un tel discours culturel s’empare de l’âme des enfants, toute réflexion, tout jugement fait l’effet d’un briseur de charme. Quand ces jeunes sont possédés par un discours totalitaire, ils n’hésitent pas à aller au commissariat pour dénoncer leurs parents, comme l’ont fait les enfants des Jeunesses hitlériennes ou les jeunes djihadistes. Quand le monde mental des enfants est congruent avec celui de leurs parents, l’opposition au récit totalitaire les rend complices. Violetta était médecin à Timisoara quand elle a épousé un compagnon d’études. À l’époque de Ceauşescu (1918-1989) en Roumanie, seul le mariage civil était reconnu. Deux petite...

Table des matières

  1. Couverture
  2. Titre
  3. Copyright
  4. Chapitre 1
  5. Sommaire
  6. Du même auteur chez Odile Jacob