
- 288 pages
- French
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eBook - ePub
L' Enfant et le Langage
Ă propos de ce livre
Et si adultes et enfants ne parlaient pas le mĂȘme langage ? Et si le langage ne se limitait pas Ă la parole ? Et si les mots avaient des significations diffĂ©rentes selon les Ăąges ? Fort de sa longue expĂ©rience de pĂ©diatre, Jean-Claude Risse propose ici un parcours Ă travers les diffĂ©rents sens que petits et moins petits donnent aux mots en fonction du stade de dĂ©veloppement qu'ils ont atteint. Le but : mieux comprendre le langage propre aux enfants, dĂ©dramatiser les malentendus, mieux communiquer. PĂ©diatre de formation psychanalytique, Jean-Claude Risse exerce Ă Sens.
Approuvé par les 375,005 étudiants
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Sujet
PsychologyChapitre VIII
La mort, portrait-robot
Apprivoiser la mort, mais comment ?
Le suspect, la mort, sous ses divers aspects, ayant semble-t-il Ă©tĂ© approchĂ©e par de nombreuses personnes, il est du devoir de lâenquĂȘteur que je suis dâen dresser un portrait-robot Ă partir des tĂ©moignages obtenus.
La mort a une couleur
Ă peine ouverte la porte du bureau, apparaĂźt un robuste monsieur, la quarantaine, accompagnĂ© dâun enfant noir, gringalet de 7 ou 8 ans, aussi foncĂ© que lâhomme est clair. Lâautomatisme professionnel, branchĂ© sur le pilotage automatique, en conclut aussitĂŽt : « Ă©ducateur accompagnant un pupille Ă problĂšmes ». Le monsieur dit bonjour puis, jovial, fait les prĂ©sentations : « mon fils », dit-il en dĂ©signant lâenfant. Changement de programme : si tel est le cas, ce fils a laissĂ© bien peu de place Ă la couleur paternelle ; on aurait attendu une peau plus claire comme signature dâune pĂąle paternitĂ©.
Chacun prend place et les explications donnent un tour plus logique Ă la situation. Ce garçon a Ă©tĂ© adoptĂ© aprĂšs cinq longues annĂ©es de patience, dĂ©lai moyen imposĂ© aux parents en attente dâenfant, lorsquâils tentent de contourner les lenteurs des circuits officiels. LâĂ©pouse de Monsieur avait dĂ©jĂ auparavant fait preuve de pugnacitĂ©, pour sortir victorieuse du combat lâopposant Ă une maladie qualifiĂ©e de longue et douloureuse, Ă©preuve dont elle Ă©mergea aprĂšs plusieurs annĂ©es de lutte. Elle sâĂ©tait alors vue gratifiĂ©e du qualificatif de « guĂ©rie », octroyĂ© par le corps mĂ©dical, mais avait perdu tout espoir de conception du fait de son combat pour sa survie. Le couple, de nouveau rĂ©uni sous des cieux plus clĂ©ments, avait alors envisagĂ© lâadoption dâun enfant et patientĂ©, patience qui fut rĂ©compensĂ©e par la venue dâun petit garçon dâorigine africaine, ĂągĂ© dâĂ peine 3 mois. Quelques mois plus tard, la mĂšre adoptive disparut, emportĂ©e par ce que les spĂ©cialistes qualifiĂšrent de rĂ©cidive.
Le pĂšre changea de domicile, dĂ©sireux de se rapprocher de sa propre mĂšre, seule personne susceptible de prendre en charge un nourrisson. TerrassĂ© par cette suprĂȘme Ă©preuve, il affronta son deuil avec dĂ©termination, ce qui lui fait dire, se remĂ©morant cette pĂ©riode, quâil lui a fallu « chasser le noir ». Heureusement, le temps a fait son travail et attĂ©nuĂ© les brĂ»lures de lâexistence, les grands-parents, tant paternels que maternels, soutinrent de leur mieux ce pĂšre veuf qui survĂ©cut au naufrage.
Le jeune Edmond, tel est le prĂ©nom que je lui propose, nâen prĂ©occupe pas moins son papa, car, si, Ă 7 ans, il est normalement scolarisĂ©, il ne fait rien ; il se contente de manger, de jouer et ne supporte nulle contrainte. Une psychologue, se voulant rassurante, dĂ©clara que ses capacitĂ©s intellectuelles Ă©taient supĂ©rieures Ă la normale, attĂ©nuant par cet oracle le spectre dâune incapacitĂ© Ă suivre une scolaritĂ© classique, surtout au vu de ses rĂ©sultats en mathĂ©matiques. De fait, Edmond ne compte pour personne, maĂźtresse comprise. De plus, il fait son possible pour Ă©viter les femmes, payĂ© quâil est pour savoir quâil est illusoire de compter sur elles. Son CE2 calamiteux ne lui interdit pourtant pas de passer dans la classe supĂ©rieure, Ă©tat civil oblige.
Assis Ă cĂŽtĂ© de son pĂšre, Edmond ne rĂ©pond Ă aucune question, il se contente de tourner son regard vers son pĂšre, comme il en va des petits qui sâaccrochent au regard maternel, faute de sâautoriser Ă rĂ©pondre. Il nâen tire pas moins la langue, histoire de confirmer Ă ceux qui en douteraient que, faute dâen faire usage, il en possĂšde bien une. LâintĂ©ressĂ© restant muet, lâunique source dâinformations est le pĂšre qui, prenant la parole, ĂŽte Ă son fils toute raison dâexister. Lâenfant sort alors un objet de sa poche pour le tendre Ă son pĂšre en gĂ©missant ; ce dernier sâen saisit machinalement et le glisse dans sa poche, sans interrompre notre conversation.
Jâapprends quâEdmond nâest guĂšre intĂ©ressĂ© par lâĂ©cole, mais quâil ne lâest pas non plus par son pays dâorigine quâil refuse dâaller voir car, dit-il, il nâaime pas les avions â serait-il aussi payĂ© pour avoir dĂ©couvert quâil ne doit pas compter sur ailes ? Ses origines ne lui ont jamais Ă©tĂ© cachĂ©es, il sait avoir Ă©tĂ© adoptĂ© et connaĂźt son pays natal.
« Câest quoi un abandon, Edmond ?
â Je ne sais pas⊠Pas assez dâargent pour manger. »
LâidĂ©e de le voir dessiner Ă©tant exclue, je propose un bloc de pĂąte Ă modeler qui, le hasard aidant, a la forme dâun bonhomme. Edmond sâen empare, coupe la tĂȘte du personnage pour la coller dans le dos de la victime avant dâaller se blottir sur les genoux de son pĂšre.
Faute de dialogue, je dĂ©veloppe le thĂšme de lâabandon et prĂ©cise que dans le mot « abandon », on trouve « don ». Certaines mĂšres, sachant nâĂȘtre pas en mesure dâassurer la survie de leur enfant, dis-je, prĂ©fĂšrent en faire don Ă des personnes qui lui permettent de grandir et de devenir un homme. Nâest-ce pas plus gĂ©nĂ©reux que de refuser la vie Ă lâenfant ? La mĂšre prĂ©fĂšre penser Ă son enfant : « Je me sacrifie pour quâil soit heureux », plutĂŽt que de ne songer quâĂ elle : « Je nâen veux pas, je le fais disparaĂźtre et je lui interdis de naĂźtre. »
Edmond prend alors la tĂȘte du bonhomme, prĂ©cĂ©demment collĂ©e sur le dos, et la pose Ă lâextrĂ©mitĂ© du bras du personnage.
« Pourquoi nâes-tu pas blanc, Edmond ? »
Cette question idiote, qui ne mĂ©ritait pas de rĂ©ponse, nâen reçoit pas.
« Câest quoi la couleur de la colĂšre ?
â Rouge.
â Câest quoi la couleur de la mer ?
â Bleue.
â Câest quoi la couleur de la mort ? »
Lâenfant se tourne vers son pĂšre, le prend par le cou, avant dâattraper le bonhomme en pĂąte Ă modeler, de lâaplatir et pratiquer en son centre un trou rapide. Il comble ensuite la bĂ©ance pratiquĂ©e par une sorte de grille en pĂąte Ă modeler.
Quelques jours plus tard Edmond revient, toujours aussi peu causant, et demande Ă son pĂšre de lui acheter de la pĂąte Ă modeler. Une telle invitation ne pouvant passer inaperçue, je lui propose lâobjet de sa convoitise. Profitant de lâoccupation de ses mains, je rĂ©vĂšle Ă lâenfant que, lors de sa prĂ©cĂ©dente visite, en le voyant, il mâa semblĂ© cĂŽtoyer la mort mais que, trĂšs vite, jâai compris quâil ne faisait que « comme si » il Ă©tait la mort. En fait il nâest quâune reprĂ©sentation de cette mort, je sais quâil nâest pas la mort elle-mĂȘme. Jâai bien notĂ© la coĂŻncidence entre sa venue en France et la mort de sa maman dâadoption, mais elle Ă©tait dĂ©jĂ trĂšs malade avant. Pour ce qui est de sa mĂšre de naissance, elle a disparu pour lui, mais je suis sĂ»r quâelle est toujours vivante, ne serait-ce que dans le cĆur de son fils, quel que puisse ĂȘtre son Ă©loignement.
Je confectionne alors une famille en pĂąte Ă modeler : un papa, une maman et un garçon. Lâenfant, lui, fabrique une Ă©norme tortue, puis se saisissant du personnage qualifiĂ© de pĂšre, lâĂ©crase sous la tortue. Ensuite, il allonge le personnage qualifiĂ© de mĂšre et lui place une boule au niveau du ventre en la qualifiant de « ballon Kinder » â rĂ©fĂ©rence, pour qui lâignorerait, aux Ćufs en chocolat dont lâintĂ©rieur contient un objet surprise. VoilĂ qui nâest pas sans rappeler le trou pratiquĂ© la fois prĂ©cĂ©dente dans le ventre du personnage fĂ©minin. AprĂšs quoi, la femme est coupĂ©e en deux morceaux, successivement poussĂ©s hors de la table. Quant au bonhomme, Ă©crasĂ© ou enlacĂ© avec la tortue, une fois dĂ©tachĂ©, il titube, tombe et passe sous le rouleau compresseur.
Je reconstitue un personnage au ventre vide et demande sâil reconnaĂźt celui de la derniĂšre fois. Lâenfant rĂ©pond par lâaffirmative, prĂ©cisant que sa couleur Ă©tait diffĂ©rente.
« Tu crois que ton papa a perdu la tĂȘte lorsquâil a perdu sa femme ? »
Edmond regarde son pĂšre et ne rĂ©pond pas. Le pĂšre dit que la chose peut se rĂ©sumer ainsi, car il nâa guĂšre eu le temps de sây prĂ©parer.
« Toi, tu avais oubliĂ© de retirer les âcroque-monsieurâ, prĂ©cise alors Edmond Ă lâattention de son pĂšre, faisant allusion Ă un repas pris Ă la maison. »
Le pĂšre reconnaĂźt, mais se souvient les avoir quand mĂȘme trouvĂ©s « bons, bien quâun peu bronzĂ©s » avant de conclure : « CâĂ©taient des croque-monsieur africains. »
Depuis peu, Edmond irait mieux. Aux dires de son pĂšre, il travaille, commence Ă parler et obtient des compliments de ses enseignants.
La mort peut ĂȘtre numĂ©rotĂ©e
Turbulent et agressif depuis toujours, Louis ne discute pas, il agit. Tout en muscles, ses actes parlent pour lui et, sâil prononce souvent le mot « tombe », ce nâest quâaprĂšs avoir poussĂ© son nounours par terre. Louis est un petit enfant qui aime tomber et faire tomber. Pour le reste, il sâassure de la prĂ©sence de ses parents en se faisant exclure â ici, de la halte-garderie pour cause de griffure, lĂ de chez sa nounou pour agitation dangereuse. Ce faisant, il met en pĂ©ril sa propre personne ainsi que celle des enfants quâil cĂŽtoie. De retour au foyer, confortĂ© dans ses efforts pour nâĂȘtre pas oubliĂ©, il Ă©gaie des Ă©clairs de son orageuse prĂ©sence le gris brouillard de la dĂ©pression maternelle. Au moins parvient-il ainsi Ă sâassurer que sa mĂšre est toujours vivante ; mieux, lorsquâil met le paquet, elle bouge encore.
Il a 5 ans, Louis. Fils unique, il revendique haut et fort le statut de petit lorsque, en quĂȘte de biberon, il se dĂ©clare bĂ©bĂ©, mais nâhĂ©site pas Ă refuser toute aide, dĂ©clarant Ă qui ferait mine de lâignorer quâil est grand.
Sa mĂšre a longtemps hĂ©sitĂ© avant de concevoir celui qui, pour elle, serait une « perpĂ©tuelle menace ». Sans doute avait-elle vu juste, car il lui a fallu subir les affres dâune grossesse agitĂ©e, ponctuĂ©e de vomissements, nausĂ©es et crises de nerfs. Pour parler franc, cette femme ne voulait pas de celui quâelle qualifie encore dâ« accident », titre quâelle a payĂ© au prix fort car, si la grossesse a manquĂ© de sĂ©rĂ©nitĂ©, il en fut de mĂȘme des mois qui suivirent la naissance. Les nuisances qui ont succĂ©dĂ© Ă lâaccouchement ne se comptent plus : rĂ©gime alimentaire draconien ; mal de dos qui lâa conduite chez un ostĂ©opathe, personne rĂ©putĂ©e prendre en charge quiconque en a plein le dos ; etc. TrĂšs vite, cette mĂšre a sombrĂ© dans une dĂ©pression que mĂȘme sa reprise de travail nâa pu attĂ©nuer : maman est mal dans sa tĂȘte et craint de rester seule avec son fils.
Un jour, Ă lâhĂŽpital, elle a croisĂ© quelquâun qui lui a dit quâen Ă©voquant le fait de tomber, par ses gestes ou ses mots, Louis se rĂ©fĂ©rait peut-ĂȘtre au fait que sa mĂšre Ă©tait elle-mĂȘme « tombĂ©e » psychologiquement. La maman, rĂ©confortĂ©e par le miel de ces mots, fut invitĂ©e Ă user dâinterdits face Ă ce fils turbulent, conseils quâelle mit Ă profit pour reprocher Ă son mari de ne savoir dire non.
On ne fera croire Ă personne quâil est possible de tomber, fĂ»t-ce psychologiquement, sans avoir au prĂ©alable croisĂ© une quelconque peau de banane. Dans le cas prĂ©sent, lâincident semble avoir Ă©tĂ© la rencontre avec une mort. Ă lâĂąge de 25 ans, cette mĂšre que nous appellerons « A » a perdu sa jeune sĆur « B », suite Ă un accident de la voie publique, laquelle, non contente dâabandonner son aĂźnĂ©e, laissa orpheline sa propre fille « c », ĂągĂ©e de 9 mois. AccablĂ©e par le deuil de sa sĆur et le lent naufrage de ses parents pleurant la disparition de leur petite derniĂšre, celle qui devint la mĂšre de Louis quitta le domicile de ses parents oĂč elle vivait encore, mais nâoublia pas dâemporter avec elle le souvenir de sa dĂ©funte sĆur, puisquâelle continue, mâapprend-elle, Ă acheter ses vĂȘtements en double.
RĂ©fugiĂ©e chez un compagnon et ne pouvant supporter lâidĂ©e dâenfanter, elle eut recours Ă une interruption de grossesse et supprima son premier enfant « a », traitement quâelle Ă©pargna quelques mois plus tard Ă Louis, « b », qui a eu ainsi la vie sauve. En tant quâaĂźnĂ©e, il aurait Ă©tĂ© de son devoir dâaĂźnĂ©e « A » de mourir Ă la place de sa sĆur « B », manquement quâelle Ă©pargna Ă sa descendance en supprimant, de son fait, son premier enfant « a », pour que vive le second « b ». Dans la rĂ©alitĂ©, ce second sâappelle Louis, mais, symboliquement, il est question de « B », la petite sĆur de la mĂšre. Quitte Ă disparaĂźtre, câest Ă lâaĂźnĂ© des enfants de se dĂ©vouer. La mort, considĂ©rĂ©e comme un retour Ă lâĂ©ternitĂ©, autorise lâimaginaire Ă effacer les diffĂ©rences de gĂ©nĂ©ration.
La prĂ©sence de Louis, bien que cadet, nâen rappelle pas moins Ă sa mĂšre que la venue dâun enfant comporte des consĂ©quences potentiellement mortelles, puisque « B », la petite sĆur dĂ©funte, a disparu lorsque son bĂ©bĂ© « c » avait 9 mois. Les neuf mois de grossesse ajoutĂ©s aux neuf premiers mois dâun enfant passent, aux yeux de cette maman, pour ĂȘtre le temps imparti Ă une mĂšre pour sâoccuper de son enfant, comme il en fut pour sa dĂ©funte sĆur, morte lorsque son bĂ©bĂ© avait 9 mois. Ces di...
Table des matiĂšres
- Couverture
- Titre
- Copyright
- Dédicace
- Avant-propos
- Chapitre I - Dâun langage Ă lâautre
- Chapitre II - Le langage parlé est un code
- Chapitre III - Le langage, médiateur dans la relation entre toi et moi
- Chapitre IV - Lâautre, ou la nĂ©cessitĂ© de compter jusquâĂ trois
- Chapitre V - Lâimpossible rencontre lorsquâon ne fait quâun
- Chapitre VI - LâĂąge de raison, ou la sortie de la petite enfance
- Chapitre VII - La peur de mourir
- Chapitre VIII - La mort, portrait-robot
- Chapitre IX - Qui dit « mourir » dit « naßtre »
- Chapitre X - Grandir, ou la gestion du temps
- Chapitre XI - De la gestion des images
- Chapitre XII - Ăros et Thanatos
- Ăpilogue
- Notes
Foire aux questions
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