
- 288 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
La Disposition perverse
À propos de ce livre
En affirmant l'existence d'une sexualité infantile, la psychanalyse a profondément changé le regard que nous pouvons porter sur l'enfant. Son développement, la conquête de l'autonomie de son corps et l'affranchissement d'une dépendance vitale aux autres s'accompagnent d'attitudes et de conduites qui, aux yeux des adultes, peuvent paraître perverses. Pour Freud, la disposition perverse polymorphe semble ainsi différencier l'enfant de l'adulte. Mais il affirme aussi que c'est un "trait universellement humain". Dès lors, comment penser cet universel qui serait au cœur de la sexualité humaine?Des psychanalystes, cliniciens spécialistes des enfants com- me des adultes, des hommes de science, des médecins, des anthropologues, des historiens apportent ici le témoignage de leurs pratiques et de leurs recherches pour faire le point sur cette question centrale, au-delà même de la psychanalyse. Alexandre Adler, Patrick Avrane, Marcianne Blévis, Irène Diamantis, Muriel Djéribi-Valentin, René Frydman, Liliane Gherchanoc, Suzanne Ginestet-Delbreil, Gilbert Grandguillaume, Dominique Guyomard, Patrick Guyomard, François Lévy, Michèle Montrelay.
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Informations
La perversité polymorphe en histoire
par Alexandre Adler
Mesdames, Messieurs,
Vous connaissez certainement le phénomène de sidération, d’incertitudes, de perplexités, dans lequel nous nous trouvons tous en cette fin de XXe siècle. C’est peut-être un bon signe, car le XIXe siècle finissant bruissait de certitudes – certitudes opposées – qui n’allaient pas tarder à se manifester dans la réalité d’une manière extraordinairement forte. Le scientisme était encore à cette époque partagé par une grande part des élites, pas nécessairement les élites démocratiques et libérales qui l’avaient porté au départ, mais par ce positivisme d’un ordre tout à fait particulier qu’était, en France, la doctrine maurrassienne, ou encore les doctrines biologiques – darwinisme social par exemple – en Allemagne, aux États-Unis et en Angleterre, pour justifier la domination coloniale. D’un autre côté, les certitudes fortes du nietzschéisme passé petit à petit de la poésie à la prose commençaient à goûter les doctrines de la volonté, les doctrines de l’organisation, qui allaient elles-mêmes bien vite quitter le cadre relativement bénin dans lequel la sociologie de Max Weber, par exemple, voulait les enfermer. Bref, nous étions, à la fin du XIXe siècle, dans un moment de très grande certitude. Peut-être faut-il se féliciter que le XXe siècle, qui se termine par une accumulation sans précédent de richesses mais aussi par une accumulation sans précédent de destructions, s’achève sur un point d’interrogation, peut-être socratique, en tout cas politique. Cette hésitation devant l’Histoire est pour moi un progrès ou, du moins, elle est l’élément moteur, l’entrée dans un progrès possible si, pour autant, nous arrivons à élucider les moments les plus forts, les nœuds les plus serrés, dans lesquels le destin de ce siècle s’est joué.
Or – et c’est là que l’idée de la perversité commence à me venir –, l’histoire, comme vous le savez, en français et pas en allemand, vit dans l’ambiguïté de sa définition : c’est à la fois l’histoire vécue et l’histoire comme discours historique. Effectivement, nous sommes dans une situation très particulière où aussi bien l’écriture de l’histoire que l’histoire elle-même nous échappent par la pluralité des significations, l’ambiguïté des témoignages, le caractère incertain des expériences les plus décisives.
C’est là un phénomène nouveau qui, par bien des aspects, est vertigineux – il me suffit d’évoquer les polémiques dans lesquelles je me suis trouvé pris concernant les biographies d’Arthur London et de Raymond Aubrac, épisodes qui sont là pour nous rappeler qu’au fond il n’y a pas un seul moment, même le plus lumineux en apparence, même le plus simple d’interprétation, qui ne soit pris dans un discours compliqué et pervers. Un des premiers effets est repérable dans nos discours. On a l’impression qu’au discours idéologique et ses certitudes se substitue maintenant un méandre de raisons plus ou moins fausses, plus ou moins controuvées, qui viennent brouiller les interprétations. Et c’est là où je pense qu’il faut aller de l’histoire écrite à l’histoire vécue. À mon sens, la Révolution française comportait des complexités énormes ; elle comportait une lutte des partis dans laquelle chacun a essayé ensuite de se situer, depuis Lamartine avec l’histoire des Girondins jusqu’à l’exclamation de Clemenceau à la fin du XIXe siècle : « La révolution est un bloc », en passant par Michelet, qui cherche à définir une voie moyenne, par Jaurès, et, enfin, par les partis de la Révolution eux-mêmes – y compris la Vendée –, chacun cherchant à développer son historiographie. Toute l’interprétation de cette historiographie repose sur des faits qu’on cherche à établir mais elle n’est pas totalement éclairée par la Révolution française. Oui, la Révolution française est bien un événement fondateur et instigateur de la modernité, en France ainsi que sur l’ensemble du continent européen. Oui, elle divise le monde en deux. Oui, elle se continue dans les révolutions de 1848 un peu partout et elle remplace une société qu’on va appeler partout de son nom français d’Ancien régime. Seule l’Angleterre ressortit à un système différent qui, d’ailleurs, relève d’une historiographie différente.
Il n’en va pas de même pour les épisodes qui commencent avec le début de notre siècle : les révolutions de 1905 et de 1917, la transformation socialiste de la Russie avec Staline, l’épisode stalinien dans sa totalité, la montée au pouvoir en Allemagne d’une dictature d’un type tout à fait nouveau, celle de Adolf Hitler, la Seconde Guerre mondiale, le génocide et l’émancipation des peuples du Tiers Monde ayant comme point de référence l’action maoïste. Voilà les grands événements de ce siècle, auxquels j’ajouterai, bien sûr, l’auto-dissolution – sans violence ni guerre extérieure – du système soviétique. Ce sont, pour nous, autant d’énigmes, autant de Sphinx qui jalonnent notre route. C’est la raison pour laquelle ces épisodes donnent lieu aujourd’hui, dans les communautés historiques, à des échanges extrêmement haineux, et je ne parle pas seulement des épisodes auxquels je faisais à l’instant allusion, mais à toute la question du génocide, qui insiste encore après qu’on s’est forcé d’évacuer les miasmes négationnistes eux-mêmes. Parmi les questions insistantes, il y a celle du pouvoir de Adolf Hitler et sa nature, celle des totalitarismes et de l’identité des différents pouvoirs, celle des révolutions, qui nous font nous demander si les révolutions depuis 1917 ont apporté de véritables changements ou bien si elles n’en ont apporté aucun. Une fois tout cela posé et les identités repérées, on ne peut que constater que les protagonistes demeurent masqués, et même parfois fantasmatiques. Avons-nous, par exemple, affaire à un leader révolutionnaire avec Mao Tsé-tung ou bien à un empereur de Chine ? Quel est le degré d’adhésion de Staline à son discours ? Quel est le degré d’autonomie de Hitler par rapport aux forces qui l’ont porté au pouvoir ? Pour Wilhelm Reich, on s’en souvient, il n’était qu’une marionnette, une caricature à la John Heartfield – même si, petit à petit, on s’est rendu compte que la caricature ou la marionnette était capable de s’animer singulièrement. Après 1945, la théorie dominante en Allemagne a été de faire de Hitler un démiurge du mal, illustration de l’actuelle théologie iranienne la plus classique dans laquelle le dieu bon est équilibré par un dieu mauvais dont les capacités de puissance sont quasi équivalentes – ce qui a pour avantage d’attribuer beaucoup à Hitler pour exonérer beaucoup de monde en dessous. On revient de nos jours en arrière sur cette théorie de l’autonomie. Mais, dans les allées et venues de ces théorisations, nous échappe encore le sens capital de l’épisode, d’où le retour actuel – c’est la tendance historique dominante – à la pensée tautologique. Tautologie, par exemple, proclamée si on pense que celle de M. Goldhagen, qui en cinq cents pages serrées ne dénote qu’une connaissance moyenne de la culture allemande, en vient à découvrir que les Allemands étaient antisémites. En tournant de cette façon toujours autour de la tautologie, on peut, soit la couvrir dans le sens des aiguilles d’une montre, soit dans le sens inverse – mais on finit toujours par revenir au postulat de départ : « Oui ! les Allemands étaient antisémites, mais, non ! ce n’est pas tout à fait suffisant pour tout expliquer. »
Tautologie encore celle qui consiste à découvrir que Staline était sanguinaire. C’est actuellement la grande découverte : « Oui ! Staline a fait le mal. » Évidemment, par rapport aux tentatives parfois à chaud de penser l’ensemble du phénomène, on a l’impression d’une régression, une régression d’autant plus grande qu’un grand nombre d’éléments sont aujourd’hui connus – vous n’êtes pas sans savoir que les historiens sont les spécialistes de la prévision du passé – c’est même un domaine dans lequel ils excellent. Évidemment, cette régression leur donne un sentiment bien illusoire de supériorité, sentiment renforcé lorsqu’on lit les archives, d’autant que leurs prédécesseurs, souvent, évidemment se trompaient, et parfois grossièrement, pour la bonne raison qu’ils ne connaissaient pas l’avenir, mais ils étaient cependant capables de pré-science, voire de pré-science exceptionnelle – et c’est cette fraîcheur du regard de ces premiers peintres à fresque aussi bien du nazisme que du stalinisme qui nous manque aujourd’hui cruellement.
Quant au troisième de ces phénomènes, le maoïsme, il mérite également qu’on s’y attarde. Car ils nous mettent tous les trois dans le même effet de sidération.
Ainsi, comme je vous le disais, nous sommes dans un moment de grande perplexité. Nous sommes dans un moment sophistique. Ça va encore bouillonner dans le chaudron, ça va s’agiter, et puis, à un moment donné, il y aura, enfin, ce que vous connaissez parfaitement bien, ce moment où les bénéfices secondaires de la situation seront contrebalancés largement par ses effets pervers et par ses effets de souffrance. Il y aura un moment où ce que Freud appelait l’épistémophilie, le goût du savoir, l’emportera, malgré la douleur qu’inévitablement elle entraîne, et conduira à des œuvres plus déchirantes, plus déchirées, plus assumées aussi, et dont les effets de vérité seront plus importants. Elle conduira à réhabiliter les parents, parce qu’il faut quand même penser que les témoins oculaires, les Isaac Deutscher, les Hermann Rauschning, les gens qui ont écrit à chaud, n’étaient pas totalement imbéciles. Elle aboutira aussi à s’en séparer définitivement, car, bien sûr, nous avons depuis lors la supériorité d’un point de vue historique. Ce moment-là, qui est le moment de la résolution de ce rapport pervers à l’histoire, et la découverte aussi de la structure perverse de notre histoire – c’est là où je voulais en venir –, viendra, et on devrait simplement l’appeler de nos vœux, comme l’esprit humain qui, par sa nature, veut toujours aller au-delà. Aussi vais-je me permettre, non pas de vous donner une théorie du siècle, parce qu’il s’agirait d’un fantasme de toute-puissance que vous seriez les premiers à repérer, mais d’essayer d’aller un peu plus loin, c’est-à-dire de réfléchir avec vous à ce rapport de la perversion et de la violence dans le siècle, qui est, je le répète, un élément particulier de celui-ci. D’ailleurs, un des plus grands cinéastes du XXe siècle, Visconti, a consacré une grande partie de son œuvre à cela. Sa référence au XIXe siècle est toujours la référence à un moment de vérité qui a été perdu : dans le regard de Visconti, le passage entre le XIXe et le XXe siècle, c’est la perte de la vérité, la perte de l’honnêteté, la perte de ce moment d’absolue adhésion que fut celui du risorgimento italien – sans doute le moment esthétiquement le plus vrai de ce XIXe siècle, et ce n’est pas un hasard si Thomas Mann a fait d’un Italien le porte-parole des idées de progrès du XIXe siècle avec Settembrini, dans ce sommet de Davos qu’est La montagne magique, sommet nettement supérieur à celui qui se tient en même temps que notre colloque.
Il est, je vous le disais, incontestable que, en effet, si le XIXe siècle a connu de vraies révolutions, le XXe siècle, lui, n’en a jamais connu. Il a voulu clamer à la fois de vraies révolutions et une généralisation de la révolution. Je suis arrivé à cette idée épouvantable en lisant l’œuvre, parallèle en Asie à celle du Docteur Gubler en France, de Li Zhishui, à savoir La Vie privée du président Mao, œuvre également interdite sur le territoire chinois, non pas cette fois à la demande de la famille de Mao, mais du bureau politique lui-même. C’est un ouvrage saisissant, d’une longueur bien connue dans le grand roman chinois, bien qu’un peu rebutante pour le lecteur occidental, et pourtant on a, au bout d’un certain temps – un peu comme dans les phrases de Proust, qui demandent du temps pour y entrer –, dans la longueur des explications de Li Zhishui, un aperçu de la dimension réelle du système maoïste.
Que nous dit Li Zhishui ? Eh bien, il nous montre d’abord un patient – et ça c’est une chose qui devrait tous vous intéresser –, car Mao Tsé-tung était un très sérieux patient, plus encore que Jiang Qing, qui, finalement, vivait de façon symptomale les maux de Mao Tsé-tung et a fini par en devenir le mauvais objet, de sorte que la démaoïsation est devenue la lutte contre la bande des quatre, et la lutte contre la bande des quatre celle contre le diable féminin qui l’inspirait, selon une logique parfaitement implacable et parfaitement normale. Mao était un grand mélancolique. De son arrivée au pouvoir jusqu’à sa fin, en effet, l’homme vit en robe de chambre autour d’une piscine, ne sort jamais de cette espèce de pharaonisation, de cette mise en tombeau, et organise progressivement la lutte entre ses propres partisans. Il y a ainsi un chapitre saisissant de Li Zhishui, celui dans lequel il montre que la révolution culturelle a commencé en miniature dix ans avant son début officiel, lorsque Mao a engagé un certain nombre de ses jeunes secrétaires à monter une cabale contre les plus anciens, au nom des idées révolutionnaires qu’ils trahissaient. Il a ainsi testé cette révolution dite culturelle en vase clos, avec des conséquences épouvantables pour le petit nombre d’individus qu’il visait, mais il n’avait de cesse que de l’établir à l’échelle du pays tout entier. La question qui, petit à petit, se pose chez Li Zhishui, qui était un jeune communiste idéaliste revenu d’Australie avec un internat en médecine pour participer à la reconstruction de la Chine, est la suivante : qu’est-ce qui autorise le maoïsme ? Qu’est-ce qui autorise des comportements qui sont en totale rupture avec les valeurs mêmes que le parti communiste de Chine, à l’époque, tente d’édifier et qui, bien sûr, à un moment donné, conduisent à une tentative de destruction de ce propre parti par son chef tutélaire. Sa réponse est toute simple : Mao est un empereur qui ne peut pas dire son nom. Tout, dans le rituel qu’il organise, est parfaitement calqué sur le rite impérial – comme, par exemple, l’inaccessibilité de ce corps offert dans sa nudité (robe de chambre, slip de bain) est ressemblante à la façon dont les empereurs de Chine, effectivement, étaient toujours nus devant leurs serviteurs et invisibles au reste du peuple. En fait, l’invisibilité de Mao, la narcissisation retournée de ce corps qui se défait progressivement – excès décrits par le médecin dans leurs moindres détails – nous sommes en Chine, on n’a pas de pudeur –, nous ramènent à ceci : il y a, dans la révolution chinoise, des effets de révolution conservatrice très forts. La Chine, c’est bien, c’est comme le métro aérien, on voit la circulation en surface : à un moment donné le métro sort et on lit directement. Nous, nous ne lisons pas l’écriture chinoise, mais nous observons quand même que les Chinois sont moins pervers que nous, c’est d’ailleurs pour ça que leurs sorties – même si l’histoire chinoise du XXe siècle comporte toutes les étapes de l’histoire soviétique –, leurs sorties sont meilleures. Que voit-on donc ? Que Mao est un empereur paysan. Que ses raisonnements sont ceux d’une paysannerie – riche, d’ailleurs – chinoise, qui a vécu comme une tragédie le système mandchou et la rupture de l’ordre impérial. Mao veut rétablir l’ordre impérial à son profit, il pense qu’il est dans la lignée des grands empereurs de Chine, il se moque comme de sa dernière chemise des Russes, il éprouve un mépris croissant pour tout ce mandarinat révolutionnaire qui lui apporte la science, qu’il déteste, le Russe, l’ami russe, qui incarne l’Occident, qu’il déteste, l’objectivation de la réalité, qu’il déteste, et la nécessité de sortir de sa piscine, dont il ne veut entendre parler à aucun prix. Aussi, au fur et à mesure que se développe le livre, on comprend mieux l’origine de la révolution culturelle. Mao établit, par-dessus la tête de l’ensemble de ce parti communiste qui croit à son soviétisme naïf, un rapport direct avec les masses, il travaille à la restauration de l’empire. On comprend, du même coup, la formidable régression intellectuelle et industrielle qu’a été la révolution culturelle, et la formidable volonté de réparation qui commence, à ce moment-là, à s’emparer des individus, sans parler du service extraordinaire que Mao leur rend, de leur exciper un parti qui n’est rien et qui donc va les renvoyer à une histoire à construire. Aussi, avec la distance qui est la nôtre aujourd’hui, pouvons-nous affirmer que, de la volonté farouche de Mao d’investir le passé découle la volonté farouche de Deng Xiao Ping de construire l’avenir, exactement comme Hitler « crée » la République Fédérale d’Allemagne, exactement comme le nuage d’Hiroshima « fait » l’essor industriel japonais. La restauration impériale était impossible et Mao a inscrit l’impossiblité dans une gestuelle extraordinaire qui a fait rêver Lacan, Althusser, qui a fait rêver l’Europe entière, parce que, comme toujours, nous prenons la Chine pour un objet philosophique alors qu’il y a quand même dans cette merveilleuse lanterne magique des figurants qui pédalent.
L’histoire chinoise vue sous cet angle nous a permis de voir se nouer, quand même, un des éléments essentiels de ce siècle, c’est-à-dire la révolution-régression. La révolution-régression n’a rien à voir avec la Révolution française. La Révolution française n’a effectivement – même si elle est tombée dans l’excès, même si elle s’est dévorée elle-même, même si elle a ensuite accouché d’un incendie terrible qui a investi toute l’Europe – jamais tourné le dos à ses principes, et les hommes qui l’ont servie ont cru à ces principes. Nous avons, par contre, dans le cas chinois, de toute évidence, une espèce de subsomption d’un discours par un autre et, en fait, un projet qui, petit à petit, était caché à l’intérieur de l’autre. Nous sommes dans la définition même de la perversion telle que vous la pratiquez, même si la pertinence à l’échelle historique n’est pas prouvée. Dans la simple phénoménologie, la simple étiologie, il y a quelque chose de cet ordre. Et, rappelons-le, la révolution chinoise, la première, s’est faite, ou a commencé à se concevoir, dans le chaudron où elle a bouilli pendant des décennies, à savoir dans l’idée d’une restauration des Ming et l’idéalisation de l’ancien empire chinois, contre les Mandchous pensés comme des oppresseurs étrangers. Qu’étaient d’autre les Japonais, sinon une réédition de l’épopée mandchoue au XXe siècle, dominant la Chine à partir de ses marches, tandis que la restauration des Ming visait cette volonté de revenir en arrière, de revenir à un moment d’éternité. Mao a utilisé le communisme comme les Ming, qui étaient des empereurs paysans, pour unifier la paysannerie chinoise, et il n’a eu de cesse que de se subordonner des éléments de modernité – que la révolution engendrait aussi – jusqu’à les écraser, mais il n’y est pas parvenu. Le récit de Li Zhishui nous introduit effectivement à ce mystère progressif des sociétés révolutionnaires du XXe siècle. À un des bouts du monde, en effet, la révolution chinoise représente un des éléments les plus considérables, qui a progressivement fini par atteindre, sous une forme culturelle-folklorique, l’Europe, exactement comme la Chine classique avait touché l’Europe du XVIIIe siècle, produisant des effets d’interpellation, de sidération, d’imitation. Nous avons eu un petit moment maoïste en Europe lorsque a eu lieu la découverte de l’importance de ce phénomène.
Mais Mao s’est à peine caché. Staline, quant à lui, a opéré de façon plus complexe, ainsi que Hitler. Et cependant i...
Table des matières
- Couverture
- Titre
- Copyright
- Colloque organisé à l’initiative de la Société de Psychanalyse Freudienne (1er-2 février 1997)
- Accueil par Patrick Guyomard
- Introduction par Irène Diamantis
- Être complice - par Michèle Montrelay
- La jouissance de la marquise et le plaisir de la comtesse - par Patrick Avrane
- Jeannot-la-chance et son petit bout de théorie - par Muriel Djéribi-Valentin
- Quel récit-cadre pour Hans im Glück ? - par Gilbert Grandguillaume
- La confusion des sentiments - par Dominique Guyomard
- L’amour de la jalousie - par Marcianne Blévis
- La perversité polymorphe en histoire - par Alexandre Adler
- Génétique et culture - par René Frydman
- Du père dans le meilleur des mondes - par Liliane Gherchanoc
- La dérive des contenants - par François Lévy
- D’un avant de la perversion - par Suzanne Ginestet-Delbreil
- Disposition perverse polymorphe et phobie, un cas de phobie infantile - par Irène Diamantis
- Conclusion - par Patrick Guyomard
- Liste et qualité des intervenants
- Table