L' Histoire continue
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L' Histoire continue

  1. 224 pages
  2. French
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  4. Disponible sur iOS et Android
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À propos de ce livre

« J'entreprends maintenant de parler de mon mĂ©tier, sobrement, familiĂšrement. De notre mĂ©tier plutĂŽt, et du parcours que nous avons suivi, car nous avons tous marchĂ© du mĂȘme pas, nous les historiens, en compagnie des spĂ©cialistes d'autres sciences de l'homme. Rares en effet sont les chercheurs, dans ces disciplines, qui s'aventurent seuls hors des sentiers battus. Sans toujours qu'ils s'en doutent, d'autres se risquent en mĂȘme temps qu'eux. Par consĂ©quent, cette histoire n'est pas seulement la mienne. C'est celle, Ă©tendue sur un demi-siĂšcle, de l'Ă©cole historique française. » Georges Duby est membre de l'AcadĂ©mie française et professeur honoraire au CollĂšge de France.

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Informations

VIII

La matiùre et l’esprit


Promu docteur, je me carrai presque aussitĂŽt dans une chaire d’universitĂ©, comme un seigneur, et d’autant plus confortablement que le fief se trouvait sur les confins, loin de Paris et de ses intrigues. J’aurais pu m’en tenir lĂ , dans Aix-en-Provence, ville charmante oĂč je rĂȘvais depuis longtemps de m’établir, partager mon temps entre la chasse et les bains de mer, vivre en gentleman professeur : les exemples ne manquaient pas autour de moi. Ou bien remplir simplement ma fonction : enseigner. J’aime le faire. Une bonne bibliothĂšque, des Ă©tudiants agrĂ©ables, quelques spĂ©cialistes Ă©minents dans les disciplines voisines, tout proches et disposĂ©s au dĂ©bat d’idĂ©es, un, puis deux, puis trois, puis dix assistants autour de moi, mes anciens Ă©lĂšves, enfin cet Ă©lan qui, en France, durant deux dĂ©cennies glorieuses, soutint l’expansion des facultĂ©s des lettres avant que le dĂ©sĂ©quilibre interne et l’engorgement ne les fissent s’affaisser dans le marasme. Pourtant, je poursuivis l’enquĂȘte. Par penchant naturel, parce que je prends plaisir Ă  Ă©crire l’histoire. Parce que j’avais trente-trois ans et que la prĂ©paration de ma thĂšse, loin de m’avoir Ă©puisĂ©, avait Ă©chauffĂ© mon ardeur. Mais aussi parce que je fus sollicitĂ©. Prend place ici nĂ©cessairement un Ă©loge des Ă©diteurs. Il en est de tout genre. Bien conseillĂ©s, certains m’ont stimulĂ©, pressĂ© de poursuivre, dĂ©signĂ© des buts. Ils ont constamment secouĂ© mon indolence.
Les commandes vinrent trĂšs vite, dĂšs 1951, avant mĂȘme l’achĂšvement de la thĂšse. La premiĂšre peut-ĂȘtre, en tout cas la plus importante, me fut passĂ©e par Paul Lemerle, le grand historien de Byzance, qui, comme Perrin, savait allier Ă  l’érudition la plus exigeante l’ouverture d’esprit la plus large, et dont l’amitiĂ©, inaugurĂ©e par l’offre qu’il me fit, m’encouragea tout au long de ma carriĂšre. Il venait de prendre la direction d’une collection de manuels d’enseignement supĂ©rieur, comme il s’en crĂ©e pĂ©riodiquement. Celle-ci offrait aux Ă©tudiants et Ă  leurs maĂźtres de solides instruments de travail, utiles, et qui, dans cette intention, flanquaient d’un rĂ©pertoire bibliographique et d’un choix de documents commentĂ©s un texte de synthĂšse prĂ©sentant clairement, sans chamarrure excessive, l’état d’une grande question. Je fus invitĂ© Ă  traiter sous cette forme de l’économie rurale dans l’Occident mĂ©diĂ©val. Le projet m’excita. Il n’existait pas de prĂ©cĂ©dent. Je n’avais pour appui que ma propre expĂ©rience, ce que j’avais appris en explorant un quartier trĂšs restreint de campagne et sur une courte durĂ©e. J’étais requis de sortir de cette Ă©troitesse, de me dĂ©ployer – et le brusque Ă©largissement qui m’était imposĂ© fut pour moi, en cette Ă©tape du cheminement, hautement bĂ©nĂ©fique – d’embrasser du regard un champ immense, de considĂ©rer depuis le VIIIe et jusqu’au XVe siĂšcle, et Ă  travers l’Europe entiĂšre, le monde rural, c’est-Ă -dire en ce temps presque tout. Je dus lire, beaucoup lire. J’ai citĂ© dans l’ouvrage six cent soixante-six publications dans les cinq langues qui m’étaient accessibles. Un critique, un professeur d’Oxford que j’avais sans doute irritĂ© en cĂ©lĂ©brant trop haut les mĂ©rites des historiens Ă©conomistes de Cambridge, affirma que je n’avais sĂ»rement pas tout lu. Il se trompait. De fait, un travail de Romain. Entassant les fiches dans de nouvelles boĂźtes, je le poursuivis six annĂ©es durant entre 1955 et 1961 sans effort, et mĂȘme, je m’en souviens, dans une certaine allĂ©gresse. En effet, le livre que j’avais charge d’écrire Ă©tait un livre de professeur, le produit direct d’un mĂ©tier que j’exerçais joyeusement Ă  la facultĂ© d’Aix, et aussi Ă  l’École normale de la rue d’Ulm oĂč j’étais venu occuper, de moitiĂ© avec Jacques Le Goff, la place que Perrin laissait libre.
Cette fois, je ne partais pas seul Ă  la dĂ©couverte. Je n’avais pas comme pour la thĂšse, Ă  extraire le matĂ©riau brut, Ă  le façonner pour construire de toutes piĂšces un modĂšle. J’étais requis de rassembler les rĂ©sultats du long travail menĂ© en ordre dispersĂ© par mes prĂ©dĂ©cesseurs et par mes compagnons de route, de comparer toutes ces contributions Ă©miettĂ©es, de les ranger convenablement, traçant des perspectives, composant un panorama, et, bien sĂ»r, d’y ajouter du mien, le fruit de mes propres rĂ©flexions, les hypothĂšses que me suggĂ©raient mes lectures, enfin des informations complĂ©mentaires tirĂ©es directement des sources oĂč je dĂ©cidais d’aller moi-mĂȘme puiser. Il me suffit en vĂ©ritĂ© pendant ces cinq annĂ©es de conjoindre Ă©troitement ce labeur Ă  mon enseignement, comme je l’avais dĂ©jĂ  fait lorsque je prĂ©parais mon « chef-d’Ɠuvre » et comme je l’ai toujours fait depuis, de prendre l’objet mĂȘme de cet ouvrage pour thĂšme des deux exercices auxquels je me livrais chaque semaine devant mes Ă©tudiants : le cours magistral, la leçon, attaquant lĂ  une question par telle ou telle de ses faces et m’efforçant de lui donner une rĂ©ponse simple et rigoureuse, et l’explication de textes, montrant ici comment s’interroger devant une charte, une photographie aĂ©rienne, une feuille de la carte d’état-major, une page d’un traitĂ© d’agronomie ou l’inventaire d’un domaine carolingien.
J’exĂ©cutai convenablement la commande, mais en toute libertĂ©. Je demandai d’abord et obtins d’indiquer dans le titre de l’ouvrage que je ne m’en tiendrai pas Ă  l’économie, que je prĂ©senterai aussi ce qu’avait Ă©tĂ© la « vie des campagnes », dĂ©clarant ainsi mon dessein : partir de l’économie comme d’un soubassement nĂ©cessaire pour atteindre ce que l’économie dĂ©termine en partie, mais en partie seulement, les relations de sociĂ©tĂ©. J’entendais aussi ne pas donner de conclusion Ă  l’ouvrage. Lemerle rĂ©sistait. Je tins bon car je voyais dans ce refus de conclure comme un manifeste, le signe que l’enquĂȘte demeurait ouverte et que, je le disais dans la prĂ©face, proposant une synthĂšse imparfaite, lacunaire, donc provisoire, j’attendais que le livre fĂ»t peu Ă  peu dĂ©truit par ceux qui, l’utilisant, poussant plus loin, rĂ©duiraient ses insuffisances et corrigeraient ses bĂ©vues. Ce qui d’ailleurs s’est produit, les points faibles ne manquant pas. Faute de connaissances suffisantes en agronomie, mes suppositions relatives Ă  l’évolution des rendements, au rĂŽle de l’outillage, Ă  la fonction des jachĂšres, se sont vite rĂ©vĂ©lĂ©es mal fondĂ©es, et je ne me pardonne pas d’avoir suggĂ©rĂ© l’idĂ©e qu’une « rĂ©volution agricole » avait eu lieu en Europe au XIIe siĂšcle.
Cette tentative pionniĂšre, j’ose le dire, eut du moins le mĂ©rite de rĂ©pondre aux curiositĂ©s et d’en susciter de nouvelles. Lemerle avait vu juste, c’était le moment de prendre pour sujet d’étude la ruralitĂ©. Dans le prolongement des recherches depuis longtemps engagĂ©es sur l’économie au Moyen Âge, le problĂšme se posait maintenant du rapport entre villes et campagnes. D’une maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale, on voyait autour de 1960 s’accentuer petit Ă  petit en France le goĂ»t pour les choses de la terre. Dans ces annĂ©es-lĂ , en effet, s’accĂ©lĂ©rait la dĂ©molition de ce qui demeurait encore de la civilisation traditionnelle, et la nostalgie s’avivait du monde que nous perdions, ainsi que le dĂ©sir d’en sauver la mĂ©moire avant qu’il ne fĂ»t trop tard. Tandis que s’amĂ©nageaient les premiers conservatoires des « arts et traditions populaires », commençait Ă  prendre corps, modestement, une archĂ©ologie toute nouvelle, qui ne se souciait plus seulement du monumental, mais avant tout de la « culture matĂ©rielle », et nous allions en Pologne nous initier Ă  ses mĂ©thodes. Elle ouvrait chez nous ses premiers chantiers en milieu rural, sur l’emplacement des villages dĂ©sertĂ©s, dans l’espoir de dĂ©couvrir les vestiges d’un systĂšme d’exploitation et d’un mode d’existence quotidienne parmi les dĂ©combres, les dĂ©bris de poteries, les clĂ©s rouillĂ©es, les dĂ©chets de trĂšs anciennes cuisines. Or la grande vague de dĂ©sertion datait du Moyen Âge. Cette archĂ©ologie conquĂ©rante Ă©tait principalement mĂ©diĂ©vale. S’ajoutait encore pour fixer de ce cĂŽtĂ© l’attention des chercheurs en sciences humaines le souci de mieux comprendre les premiĂšres Ă©tapes, sur fond paysan, de la croissance Ă©conomique europĂ©enne afin d’aider le tiers monde, et spĂ©cialement les pays d’Afrique noire, Ă  sortir du sous-dĂ©veloppement. Entraient enfin en jeu pour stimuler nos curiositĂ©s en ce domaine les remous suscitĂ©s par la dĂ©colonisation, la part amĂšre que nous prenions alors au drame de l’AlgĂ©rie et qui nous portait, comme pour venger l’honneur souillĂ© par les tortures et les mensonges, Ă  recueillir les dĂ©bris des cultures Ă©crasĂ©es, Ă  nous demander si, dans l’Europe mĂ©diĂ©vale, les cultures paysannes n’avaient pas Ă©tĂ© elles aussi rabotĂ©es par l’orgueil et la cruautĂ© des riches, des savants et des puissants. Cet ample mouvement, beaucoup d’historiens français le suivirent. Il m’emportait avec les autres. Mon livre tombait Ă  pic. L’avoir Ă©crit, et mĂȘme avant qu’il ne fĂ»t publiĂ©, le seul fait de l’avoir prĂ©parĂ©, me valait et me valut longtemps d’ĂȘtre rangĂ© parmi les bons connaisseurs des sociĂ©tĂ©s paysannes.
En 1960, Fernand Braudel dĂ©cidait de crĂ©er une nouvelle revue, Études rurales. Il l’implantait dans le laboratoire d’anthropologie sociale dirigĂ© au CollĂšge de France par Claude LĂ©vi-Strauss et chargeait Isaac Chiva d’en coordonner la rĂ©daction. Il me demanda d’en prendre la direction avec Daniel Faucher. Faucher Ă©tait l’un des derniers reprĂ©sentants de la grande Ă©cole de gĂ©ographie française dont la fertilitĂ© procĂ©dait de la compĂ©nĂ©tration intime entre gĂ©ographie humaine et gĂ©ographie physique. Cette alliance, Ă  ce moment mĂȘme, se dĂ©nouait. Nous Ă©tions lĂ  pour tenter de sauver ce qui pouvait l’ĂȘtre, et nous voulions, dans les pages de cette revue, unir les gĂ©ographes aux historiens, mais aussi aux anthropologues, aux Ă©conomistes, aux sociologues, aux agronomes, convaincus que nous devions mettre en application, pour l’étude de ce champ immense, les campagnes et les paysanneries du monde, cette part du programme des Annales, de loin la plus fĂ©conde, appelant toutes les sciences de l’homme Ă  coopĂ©rer. Nous les appelions Ă  nous rejoindre et Ă  travailler, de concert, comme elles le faisaient dĂ©jĂ  pour l’étude d’une petite rĂ©gion française, l’Aubrac, au sein de l’enquĂȘte exemplaire que conduisait Georges-Henri RiviĂšre.
Je reçus d’autres commandes, des États-Unis cette fois et d’Angleterre. On m’invitait Ă  traiter des paysans du Moyen Âge dans des collections d’histoire Ă©conomique gĂ©nĂ©rale. Je le fis sous forme brĂšve dans la sĂ©rie que dirigeait Carlo Cipolla et amplement pour la World Economic History, vaste entreprise dont Charles Wilson assumait la responsabilitĂ©. J’avais alors pris de l’aisance. La synthĂšse que je venais d’écrire Ă  l’instigation de Lemerle me servit de tremplin. Je me lançai. Je dĂ©crivis plus librement et avec plus de force, m’appuyant toujours, tout au fond, sur ce que j’avais acquis en prĂ©parant ma thĂšse de doctorat, le puissant Ă©lan de croissance qui fit se peupler l’Europe et s’édifier ses paysages. Ici, je dĂ©cidai de prendre pleinement en compte l’économie d’échanges. L’étude de son dĂ©veloppement fut le fil conducteur de l’ouvrage. Ce qui m’obligea Ă  partir de plus haut, du VIIe siĂšcle, du moment oĂč se perçoivent les premiers frĂ©missements d’une reprise, et Ă  m’arrĂȘter rĂ©solument Ă  la fin du XIIe, en ce point chronologique oĂč, comme je l’avais aperçu dĂ©jĂ  en MĂąconnais, se situe l’inflexion majeure, le vrai dĂ©part. Je m’appliquai Ă  cerner la place de la monnaie, du commerce, des villes au sein de l’économie rurale, une place longtemps subalterne, Ă©triquĂ©e, mais dont je pouvais apercevoir qu’elle s’élargissait passĂ© l’an mil par l’effet d’un courant de vitalitĂ© exubĂ©rante dont le travail de paysans de plus en plus nombreux et de mieux en mieux Ă©quipĂ©s Ă©tait la source. Je voyais le flux de richesses mobilisĂ©es, et que la fiscalitĂ© seigneuriale canalisait vers les demeures des riches, s’enfler, attiser chez les puissants le goĂ»t du faste et de la dĂ©pense, et prĂ©parer ainsi le dĂ©marrage, ce grand retournement par quoi s’inaugura dans toute l’Europe, au moment oĂč en France on dĂ©cidait de rebĂątir les cathĂ©drales et oĂč se renforçait l’état monarchique, le temps des hommes d’affaires tandis que s’affirmait la domination de l’argent et que l’esprit de largesse reculait devant l’esprit de profit. La version française de cet essai fut publiĂ©e en 1973 avant l’édition anglaise sous le titre Guerriers et paysans. Un peu plus tard, je changeai de camp ; d’exĂ©cutant devenant maĂźtre de l’ouvrage, je passai Ă  mon tour des commandes ; quand Edgar Faure, alors ministre de l’Agriculture, souhaita que vĂźt le jour une Histoire de la France rurale, j’aidai un de ses collaborateurs, Armand Wallon, Ă  en prĂ©parer la confection. Et comme l’intĂ©rĂȘt pour les choses de la campagne demeurait vif, les volumes que nous confiĂąmes Ă  des historiens, Ă  des gĂ©ographes et Ă  des sociologues connurent un certain succĂšs dans le public.
*
* *
Durant cette seconde Ă©tape de mon itinĂ©raire scientifique, je m’occupai principalement d’histoire Ă©conomique et ce fut alors que l’influence de la pensĂ©e marxiste agit le plus fortement sur ma façon de rĂ©flĂ©chir sur le passĂ©. En fait, j’étais disposĂ© Ă  l’accueillir.
Il suffit de parcourir n’importe lequel des ouvrages que j’ai publiĂ©s pour reconnaĂźtre de quel cĂŽtĂ© penche, comme dit l’autre, ma sensibilitĂ©. N’ayant jamais Ă©tĂ© stalinien, je n’éprouve pas le besoin de me racheter en vitupĂ©rant les communistes. Et ce ne sont pas seulement des affinitĂ©s de caractĂšre qui me lient Ă  Rodney Hilton et aux historiens de Past and Present. Lorsque je commençai mes Ă©tudes universitaires, l’histoire ne s’était en rien dĂ©mise de la fonction messianique qu’elle avait commencĂ© d’assumer en Europe, trĂšs tĂŽt, dĂšs le XIIe siĂšcle, alors qu’elle Ă©tait encore au service d’une thĂ©ologie, quand, frappĂ©s par le recul continu des friches, l’extension des agglomĂ©rations urbaines, l’enrichissement rapide des nĂ©gociants et l’audace des bĂątisseurs d’églises, les savants qui mĂ©ditaient sur le cours des Ă©vĂ©nements dans les enclos monastiques s’étaient peu Ă  peu persuadĂ©s que le monde créé n’est pas si mauvais, que par l’effort des hommes il devient chaque jour plus radieux, et que le genre humain n’est pas entraĂźnĂ© comme Ă  reculons, dans les sueurs et les angoisses, vers les gloires et les tourments de la surnature, mais qu’il va de l’avant, d’un pas assurĂ©, sur les chemins de la terre. Se trouvait lĂ  le germe d’une croyance en un progrĂšs matĂ©riel qu’il importe d’orienter afin qu’il conduise au bonheur. Ce germe, dĂ©posĂ© durant la premiĂšre phase de la croissance Ă©conomique de l’Europe, mĂ»rit et, quand dĂ©buta la seconde phase, au temps des LumiĂšres, cette croyance s’épanouit, s’imposa. Elle demeurait vive dans les annĂ©es trente. Nous la partagions et nous Ă©tions nombreux Ă  chercher dans l’histoire les raisons d’annoncer, de prĂ©parer, de hĂąter, aprĂšs les turbulences d’une mutation violente aux apparences de jugement dernier, l’avĂšnement d’une sociĂ©tĂ© oĂč n’existeraient plus ni classe, ni discorde, dont les membres vivraient dĂ©sormais – bientĂŽt – heureux et prospĂšres, dans l’égalitĂ© parfaite que promettaient depuis des siĂšcles aux dĂ©shĂ©ritĂ©s d’antiques utopies paradisiaques.
On ne peut dire, certes, que les propositions de Karl Marx aient Ă  cette Ă©poque beaucoup pesĂ© sur les mĂ©thodes des historiens universitaires. NĂ©anmoins, tous les programmes de la recherche historique se bĂątissaient sur la notion de progrĂšs. Sans doute, les hommes de ma gĂ©nĂ©ration, profondĂ©ment marquĂ©s par ce qu’on leur avait racontĂ© de la Grande Guerre, Ă©cƓurĂ©s par cette nouvelle guerre aussi absurde, dont ils prĂ©voyaient l’éclatement, et qui effectivement Ă©clatait, les Ă©crasait, n’étaient-ils plus aussi fermement convaincus que l’histoire a un sens. La « crise du progrĂšs » Ă©tait depuis longtemps dĂ©jĂ  ouverte et nous en avions pris peu Ă  peu conscience. J’avais lu Friedmann, j’avais lu Spengler sur le conseil d’Henri-IrĂ©nĂ©e Marrou. Cependant, les victoires de l’ArmĂ©e Rouge, l’écho qui nous parvenait des combats de la RĂ©sistance et les espĂ©rances qui se levĂšrent dans les lendemains de la LibĂ©ration avaient ranimĂ© la flamme qui s’était allumĂ©e dans nos cƓurs adolescents du temps du Front populaire et de la guerre d’Espagne. Les courants qui se rĂ©clamaient du marxisme s’amplifiaient. Tant qu’ils ne surent rien du Goulag, les plus gĂ©nĂ©reux parmi les professeurs et les Ă©tudiants d’histoire furent attirĂ©s presque tous vers les extrĂ©mitĂ©s de la gauche. Combien sont-ils en France, comptons-les, les historiens de qualitĂ© plus jeunes que moi de cinq ou dix ans, et pour cela Ă©pargnĂ©s par les dĂ©senchantements de l’entre-deux-guerres, qui n’ont pas ces annĂ©es-lĂ  adhĂ©rĂ© au parti communiste ?
Pour ma part, je n’allai pas jusqu’à prendre le marxisme pour une science, comme beaucoup de mes amis, comme Althusser. Mais, dans le cours des annĂ©es soixante, je lus assidĂ»ment Althusser. Je fus saisi par la justesse de ses analyses, par leur force dĂ©capante. Elles dĂ©gageaient enfin la pensĂ©e marxienne de la gangue oĂč la pratique politicienne l’avait enfermĂ©e. Je restai rĂ©ticent devant l’abus du dĂ©terminisme et je n’acceptai pas de voir les flux de l’histoire enfermĂ©s dans un carcan nouveau, guindĂ©s dans la rigiditĂ© des « structures ». Mais Althusser me passionnait lorsqu’il dĂ©signait l’idĂ©ologie comme une illusion inĂ©luctable au sein de toute formation sociale.
Je me mĂ©fie des thĂ©ories. J’engage fortement mes confrĂšres Ă  s’en mĂ©fier. En Italie, dans ce pays oĂč les historiens doivent Ă  tout prix se ranger Ă  droite ou Ă  gauche, on me l’a durement reprochĂ© lorsque parurent les Dialogues avec Guy Lardreau, sous un titre il est vrai provoquant : Il sogno della storia. En fait, je professe que, pour ne pas biaiser le contenu des documents qu’il interroge, l’historien devrait les aborder affranchi de toute idĂ©e prĂ©conçue. Une telle libertĂ©, je l’ai dit, est inaccessible. Et je sais bien que mes recherches, dĂšs l’instant oĂč je les entrepris, furent menĂ©es dans un cadre conceptuel. Ce cadre Ă©tait construit sur mes premiĂšres expĂ©riences de gĂ©ographe et sur la lecture des Annales, c’est-Ă -dire sur l’idĂ©e que la sociĂ©tĂ© est un systĂšme, dont tous les Ă©lĂ©ments, solidaires, s’articulent. Ce que m’apportait le marxisme n’en dĂ©rangeait pas sensiblement l’armature. Elle en fut au contraire trĂšs heureusement affinĂ©e. L...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Titre
  3. Du mĂȘme auteur
  4. Copyright
  5. I - Le choix
  6. II - Le patron
  7. III - Le matériau
  8. IV - Le traitement
  9. V - Lecture
  10. VI - Construction
  11. VII - La thÚse
  12. VIII - La matiùre et l’esprit
  13. IX - Mentalités
  14. X - De l’art
  15. XI - Le CollÚge
  16. XII - Voyages
  17. XIII - Honneurs
  18. XIV - De la télévision
  19. XV - Le Maréchal
  20. XVI - Parentés
  21. XVII - Projets
  22. Table

Foire aux questions

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